Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

 

 

 

 

Rien d’impressionnant comme cette salle de concert, illuminée de mille feux. D’étincelantes colonnes dorées semblent se renvoyer la lumière des lustres ; d’innombrables dahlias jaune vif décorent l’estrade. Assis au premier rang de l’orchestre, le roi Gustave VI de Suède est entouré de la famille royale. Derrière eux, le corps diplomatique et la haute société de Stockholm. Sur l’estrade, le secrétaire général de la fondation Nobel vient de prononcer l’hommage le plus attendu : celui d’Albert Camus, Prix Nobel de Littérature 1957. Camus, présent lui aussi sur l’estrade, descend alors les quelques marches qui le séparent du roi. Ce dernier applaudit, debout, suivi de toute l’assistance. Il remet à Camus le diplôme, la médaille et le chèque (quelque vingt millions de francs de l’époque). Tout le monde remarque que Gustave VI s’entretient avec lui plus longtemps qu’avec les autres lauréats. Camus sourit, dans son smoking loué quelques jours avant à Paris, rue de Buci. En ce 10 décembre 1957, il est consacré grand écrivain mondial : il est même, après Kipling, le plus jeune Prix Nobel de Littérature.

Trois ans plus tard, il se tue en voiture.

 

Qui aurait pu penser à un tel destin, le 7 novembre 1923, quand il naît, à Mondavi, dans une très pauvre famille de Français d’Algérie ? Qui aurait pu penser que cet enfant allait incarner, selon le mot de Sartre, « admirable conjonction d’une personne, d’une action et d’un homme » ?

 

Il paie, dès l’âge d’un an, un premier tribut au dieu de la guerre. Son père, ouvrier dans une propriété vinicole d’Algérie, meurt, en octobre 1914, à le bataille de la Marne. Entre-temps, Catherine Camus s’est installée avec ses deux enfants, chez sa propre mère, dans un appartement sans eau courante ni électricité du quartier Belcourt à Alger. Camus écrira, en un raccourci saisissant de toute une vie : « La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. »

 

Sa mère ne déborde pas d’affection, et sa grand-mère encore moins. L’école lui apparaît comme une évasion, et aussi le football. Son poste préféré : gardien de but. « J’appris tout de suite qu’une balle ne vous arrivait jamais du côté où l’on croyait. Ça m’a servi dans l’existence et surtout dans la capitale où l’on n’est pas franc du collier. »

 

En 1930, il a dix-sept ans et ce sont les premiers signes de cette tuberculose qui, toute sa vie, va le hanter et le menacer. Il quitte le domicile maternel et s’installe chez son oncle, Gustave Acault, boucher de son état et voltairien d’esprit ; il y trouve un confort physique et intellectuel inconnu jusqu’àlors.

 

Au grand lycée d’Alger, il se lie avec un groupe d’amis, dont Jean de Maisonseul, Max Pol Fouchet, le futur homme de télévision, et Claude de Fréminville, futur homme de radio sous le nom de Jean Terrien. Il fait aussi une rencontre capitale en la personne de son professeur Jean Grenier, philosophe ennemi de « l’esprit d’orthodoxie » et qu’il devait toute sa vie appeler son « maître ».

 

A dix-neuf ans, il se lie avec Simone Hié, âgée de dix-huit ans. Véritable « vamp », elle menait une vie facile, dans tous les sens du terme. Ils forment un couple à la fois « libéré » et élégant : lui-même a un peu d’argent, car les Acault gâtent leur neveu, dont ils sont, non sans raison, très fiers.

 

A l’automne 1933, Albert entre à l’université d’Alger. Il est brillant et caustique selon les uns, prétentieux disent les autres. Il cultive de fait un certain « chic », dans sa façon de s’habiller comme dans celle de se conduire. Il ne cache pas ses origines, mais il n’en parle pas non plus.

 

Il lit Gide, Montherlant, Wilde et même Pierre Louÿs. Leur point commun, pour lui, c’est cette ouverture à la « Méditerranée » et à cet esprit méditerranéen qui, loin des brumes du Nord, consiste à connaître, avec ses propres limites, la juste mesure des choses. Il y a là un amour de la terre et de la mer, de « la mer au milieu des terres », qu’il gardera intact toute sa vie, en une saisie directe, physique : « Ce n’est pas à ce qui est derrière les parfums et les fleurs que je crois, c’est aux parfums et aux fleurs. »

 

Il fréquente des cercles proches du parti communiste

 

Il épouse Simone le 16 juin 1934. A sa mère, qui lui demande ce qu’il veut pour son mariage, il répond : douze paires de chaussettes blanches. Réflexe de dandy pour qui le mariage n’est pas un embourgeoisement. D’ailleurs, il vouvoyait sa femme. Il aura toujours le tutoiement difficile : distance toujours utile, jamais méprisante.

 

Peu à peu, toutefois, il s’engage politiquement. Les dandies ne s’engagent pas qu’à droite : il en fut, après (et avant) bien d’autres, la preuve. Lui qui était assez pauvre, et qui le restera longtemps, suit volontiers ceux de ses amis qui se révoltent contre leur « milieu ». Ainsi Claude de Fréminville, qui écrivait de Paris : « Toute ma pension est communiste sauf deux crétins et des vieilles filles. » Il oublie ainsi quelque temps les leçons de son maître Grenier et fréquente des cercles proches du parti communiste.

 

Il n’est pas riche, mais il ne sera jamais besogneux. Après un court passage à la préfecture d’Alger, où il a décidé de travailler quelque temps, il doit s’incliner et partir : il a donné la même immatriculation à deux voitures… Selon une autre version, on lui aurait reproché de ne pas savoir rédiger !

 

Il est exempté de service militaire à cause de ses poumons. En 1935, il passe son dernier certificat de licence et s’inscrit au parti communiste, non sans une grande discrétion. Il est influencé par Malraux du Temps du mépris, un Malraux qui préfère, pour un temps, « approfondir sa communion », que « cultiver sa différence ». Il réunit ses amis dans un groupe théâtral, le Théâtre du travail. Suivront un Collège du travail et un Ciné-travail. En même temps, il commence un mémoire sur Plotin et Saint-Augustin, deux Africains du Nord, l’un platonicien, l’autre chrétien.

 

Il tire une pièce du Temps du mépris et demande à Malraux l’autorisation de la jouer. En un tutoiement de camarade, Malraux lui télégraphie ce seul mot : « Joue ». Et il joue, près de la plage, les acteurs disaient leurs répliques entre deux rouleaux. Coup d’essai, coup de maître : c’étaient les noces de Camus et théâtre. Ils ne se sépareront plus.

 

Il dira plus tard : « Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront les vraies universités (…) Les matchs du dimanche dans un stade plein à craquer et le théâtre (…) sont les seuls endroits du monde où je me sente innocent. »

 

Il monte ensuite une « création collective » à partir du Fuentovejuna de Lope Vega et situe l’action dans les Asturies de 1934, pendant une révolte de mineurs. Il se sentira toujours très proche de l’Espagne, par sa mère d’abord (sa famille est de Minorque), par la politique ensuite : l’Espagne Franquiste lui fait mal. La pièce, intitulée Révolte dans les Asturies, est interdite par le maire d’Alger. Camus lui écrit, en réponse, une lettre ouverte, qui marque ses débuts de journaliste et de polémiste.

 

Un de ses amis, libraire-éditeur, publie sa première œuvre

 

Il termine son mémoire, noue de nombreuses amitiés et voyage en France, en Italie et en Allemagne avec sa femme. C’est pendant ce voyage qu’il décide de se séparer de celle-ci. Au retour, il se remet au théâtre mais rêve aussi d’aventures : il avoue qu’un jour il aimerait répondre à un prince indien recherchant par petites annonces un secrétaire formé à l’occidentale…

 

Il monte Les Bas-Fonds de Gorki, et joue dans la pièce. Acteur honnête, sans plus, il aime travailler les textes, et surtout les réécrire, quand il s’agit d’auteurs étrangers. Il travaille d’ailleurs à une pièce future. La preuve ? Ses deux chats, nommés Cali et Gula… Engagé dans la troupe théâtrale de Radio-Alger, il joue le rôle d’Olivier Le Daim dans le Gringoire de Banville.

 

Mais à Paris, Léon Blum est au pouvoir. Grande nouvelle pour Camus et ses amis : « Il ne s’agit de rien de moins que de constituer un Front culturel, pendant du Front populaire. » Le 10 mai 1937, un de ses amis – Edmond Charlot -, libraire-éditeur, publie sa première œuvre, L’Envers et l’Endroit. Camus passe ensuite l’été en France. Au retour, il abandonne le parti communiste et travaille pendant un an dans un institut attaché à l’université ; rien d’excitant. Le théâtre le prend de plus en plus : émule de Copeau, il joue Vildrac et Dostoïevski, mais aussi Fernando de Rojas, Gide, Claudel…

Avec Claude de Fréminville, Gabriel Audisio et d’autres, il fonde une revue, Rivages : tout un programme. Il rencontre Emmanuel Roblès, le futur auteur de Montserrat, ainsi que Francine Faure, jeune fille d’Oran dont il fera, en 1940, sa seconde femme.

 

Il entre en 1938 à l’Alger républicain. Le directeur du journal, Pascal Pia devient son meilleur ami. Il travaille de cinq heures du soir à une heure du matin, faisant l’habituelle tournée des commissariats de quartier, du palais de justice et, pendant les sessions de l’Assemblée. Certains de ses articles font plus de bruit que ses livres : Noces, publié en 1939, ne dépasse pas un cercle étroit de fidèles. En revanche, son article sur les conditions de vie des Berbères dans les zones montagneuses frappe ses lecteurs : citadins, ils ignoraient cette misère-là.

 

Mais la guerre, déclarée en 1939, marque la fin de l’Alger républicain puis de son remplaçant, le Soir républicain, feuille de deux pages, vendue à la criée.

 

En tout cas, s’il fallut s’incliner devant la censure de la « drôle de guerre », ce ne fut pas sans de cocasses aventures.

 

Le censeur (officier de réserve, architecte dans le civil) « caviardait » sans vergognes les articles jugés gênants. Un jour, un slogan du journal (« Le Soir républicain n’est pas un journal comme les autres, il offre toujours quelque chose à lire ») se retrouva tout seul au milieu… d’une page vide ! Pia et Camus demandèrent alors au censeur d’écrire lui-même les articles. Devant son refus, ils décidèrent d’imprimer des textes non signés, d’auteurs classiques. Cela n’empêcha pas le censeur de censurer. Un jour, il caviardait Pascal (quelques lignes des Provinciales) un autre jour, Giraudoux (un passage de La Guerre de Troie n’aura pas lieu). Camus le prévint alors que s’il était déjà hasardeux de sabrer Pascal, il était tout à fait irrespectueux de faire taire le commissaire à l’Information du gouvernement français qu’était alors Giraudoux !

 

Dans le journal apparaissaient des pseudonymes de plus en plus nombreux. Par jeu et par tactique, Pia et Camus voulaient faire croire à une multiplicité de rédacteurs. Certains articles très brefs, signés « l’objecteur de conscience » ! montraient bien tout le talent polémique de Camus et son art de la formule : « Le poète Pierre Morhange est condamné à cinq francs d’amende pour avoir traité Georges Bonnet de « Tartuffe ». Avec vingt francs, on pourra bientôt être tout à fait sincère. » (Bonnet, comme ministre des Affaires Etrangères, avait été, de fait, le partisan d’un rapprochement avec l’Allemagne nazie.)

 

Mal vu du gouvernement algérois, Camus est alors ballotté d’un expédient à l’autre. Mais l’importance de son œuvre à venir lui apparaît peu à peu à lumière : « Travailler du moins à parfaire à la fois le silence et la création. Tout le reste, tout le reste quoi qu’il advienne est indifférent. »

 

En 1940, il part pour Paris. Pia travaillait à Paris-Soir, le quotidien de Jean Prouvost. Ce journal n’était pas exactement ce qu’aimait Camus (par son ton, ses idées, son organisation) mais il fallait bien vivre. Le rédacteur en chef était Pierre Lazareff. Camus fut employé comme secrétaire de rédaction ; ses collègues et lui travaillaient dans une grande salle, « à l’américaine ». L’aspect « laboratoire » et « boîte à idées » du journalisme, c’était terminé !

 

Après l’exode, il suit le journal à Bordeaux, puis à Clermont-Ferrand et enfin à Lyon. Hélas, toutes ces pérégrinations, toutes ces humiliations, tous ces contacts forcés avec le gouvernement de Vichy pour, finalement, être licencié à la fin de l’année ! Albert et Francine quittent alors Lyon pour Oran, où ils mènent une vie peu enthousiasmante. Mais à Paris, on s’occupe de lui et vont paraître, coup sur coup, son roman L’Etranger et son essai Le Mythe de Sisyphe, avec son analyse de l’absurde et celle du donjuanisme (« Pourquoi faudrait-il aimer rarement pour aimer beaucoup ? ») Pour L’Etranger, l’enthousiasme aux éditions Gallimard, avait été grand et, cette fois encore, les austères messieurs du comité de lecture avaient eu raison. A part quelques attardés, qui attaquèrent le roman au nom de la morale (ce que Camus appelait, comme une drogue, la « moraline »), la critique fut unanime.

 

Mais 1942, c’est aussi l’année, pour Camus, d’une rechute de tuberculose. Il doit aller se reposer dans le Massif central. C’est là que le poète Max Jacob lui envoie, de sa retraite de Saint-Benoît-sur-Loire, un curieux horoscope. (Max Jacob sera interné par les nazis, en 1944, au camp de Drancy. Il y mourra.)

 

« Vous êtes né le même jour que Villiers de l’Isle-Adam (…) Je lis ceci sur le 7 novembre : AME COMPATISSANTE QUI S’ATTIRERA DES SYMPATHIES. J’ajoute : sorte de déséquilibre. Trop haut ou trop près ; jamais au point. Difficulté à être « soi-même ». Paroles pas adaptées. Pourrait « faire la bombe », boire et le reste. Pourrait aussi s’occuper de hautes sciences, de philosophie surtout. Est obligé de prouver ses mérites et ses capacités, ne « parait » pas être ce qu’il est. Douceur par faiblesse, est au fond un violent. Je ne sais ce qui fait dire que mourrez de mort tragique (…) Cultivez l’introspection et croyez en Dieu, ça vous portera bonheur. »

 

 

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Albert Camus