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Les Chroniques de l’Histoire |
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Albert Schweitzer, premier médecin sans frontières
Les maux qui touchaient alors le continent noir se nommaient paludisme, tuberculose, rougeole... En 1912, à 37 ans, ce "jeune" docteur alsacien s'embarquait pour installer le premier hôpital de brousse à Lambaréné, au Gabon.
Depuis la famine au Biafra, à la fin des années 1960, mais plus généralement depuis les années 1980-1990, on semble redécouvrir la solidarité avec l'Afrique et " l'assistance humanitaire " reconnue par l'Organisation des Nations unies. Sans occulter les méfaits et l'obscurantisme du colonialisme, c'est oublier l'œuvre du Service de santé des troupes coloniales, des chercheurs aux infirmiers de brousse anonymes, des instituts de recherche aux modestes dispensaires de village. Avec Jamot - qui " réveillera l'Afrique " de la maladie du sommeil - à Principal près de Dakar, Peltié à Djibouti, Laquintinie à Douala, voici qu'apparaît l'extraordinaire figure d'Albert Schweitzer qui va révolutionner l'approche médicale en Afrique, au point de devenir le " grand docteur blanc " de Lambaréné, au Gabon. C'est à Paris, en 1905, qu'Albert Schweitzer ressent l'appel de l'Afrique, sous la forme d'une brochure publiée par une congrégation évangélique qui demande des hommes et des moyens pour une mission en Afrique. Aussitôt, il démissionne de son poste de directeur du séminaire de Strasbourg et s'inscrit comme simple étudiant en médecine dans la méme ville. En 1912, à 37 ans, le but est atteint. Albert Schweitzer est docteur en médecine. Il peut se consacrer tout entier à son grand projet : construire un hôpital indépendant au coeur de la forét équatoriale et l'entretenir. Une tournée de concerts triomphale à travers l'Europe - Albert est un organiste réputé, spécialiste de Bach - lui procure deux ans d'autonomie. Malgré les tensions de plus en fréquentes entre l'Allemagne et la France, il choisit de se rendre à Lambaréné, o๠une mission française est implantée. En février 1913, Schweitzer embarque. Mais il ne part pas seul. Durant ses études de médecine, il s'est épris d'Hélène Breslau, fille d'un professeur d'université de Strasbourg, et l'a épousée en 1912. De Port-Gentil, le couple remonte l'Ogooué sur un vapeur jusqu'à Lambaréné. C'est la fin de la saison des pluies, la plus chaude sous l'équateur. A perte de vue, on ne voit que l'eau et la forét. Le long des rives, les palétuviers, sources de nombreuses endémies, trempent leurs racines dans le fleuve et forment une muraille. Parfois, au détour d'un bras du fleuve, une clairière péniblement défrichée sur laquelle sont plantées quelques cases, puis la forét se referme sur une vie grouillante que les Schweitzer découvrent au fil de l'eau. La rumeur de l'arrivée du " féticheur blanc " a précédé Albert Schweitzer et les malades se pressent au débarcadère. A cette époque, Lambaréné est une petite station de forestiers, un relais vers Port-Gentil, capitale économique du Gabon. La mission et la " ville " française occupent les hauteurs de la rive nord de l'Ogooué. Encore aujourd'hui, alors qu'un pont mène sur la berge sud, on y voit des maisons de style colonial et une église bâtie dans les années 1930. L'activité s'est déplacée sur l'autre rive, o๠sont bâtis la nouvelle ville et l'aérodrome. Mais en 1913, tout est à faire. Les Schweitzer sont logés dans une maison en bois bâtie sur pilotis - dont il ne reste aucune trace. Sans tarder, Albert Schweitzer se met au travail. Pour la plupart, les pathologies à traiter n'ont strictement rien à voir avec ce qu'il a pu étudier en Europe. Il crée un nouveau concept d'hôpital africain intégrant, selon les coutumes locales, la parentèle du patient. En fait, durant sa vie, Albert Schweitzer construira successivement trois hôpitaux à Lambaréné. Le premier voit le jour en 1913 après les consultations et les soins en plein air. Les Schweitzer s'organisent et engagent Joseph, un ancien malade, comme interprète. Sa connaissance du pays et des hommes sera précieuse au couple. Six mois après leur arrivée, ceux-ci s'installent dans un bâtiment en planches - aujourd'hui disparu - recouvert de tôles ondulées, qui comprend une pièce d'auscultation, une salle d'opération sommaire et une petite pharmacie. Un peu plus tard, un nouveau bâtiment en bambou couvert de palmes voit le jour. Il permet non seulement d'installer les malades, mais aussi ceux de leur famille qui les y amènent et restent avec eux jusqu'à leur guérison, ou leur mort. A ces rôles de médecin et d'architecte, Schweitzer ajoute celui de pédagogue auprès des Africains qui ne comprennent, alors, pas grand-chose à la médecine. Il exerce également son ministère religieux et, très souvent, il préche en plein air devant la petite chapelle de la mission. Pour se délasser, le soir, quand le calme s'étend sur l'hôpital, le docteur joue sur un piano, d'une construction spéciale, muni de pédales d'orgue que la société Bach de Paris lui a fait parvenir. La Première Guerre mondiale vient interrompre la mission des Schweitzer. Considérés comme Allemands, ils sont stupidement emprisonnés. La raison prévaut et ils reprennent leurs activités en tant que sujets allemands internés. Mais en 1917, alors que le conflit est dans une phase délicate, les Schweitzer sont expulsés d'Afrique et internés dans un camp des Pyrénées. Libéré à la fin de 1918, Schweitzer accepte de reprendre son ancienne paroisse à Strasbourg. C'est là que naît sa fille. Il a alors 44 ans, et Lambaréné lui semble très loin d'autant que les dettes contractées pour l'hôpital sont lourdes. Mais l'appel de l'Afrique se fait plus fort. En Suède d'abord, puis dans le reste de l'Europe, Schweitzer reprend ses tournées triomphales et son oeuvre est unanimement saluée... Méme par le gouvernement français qui se hâte de revendiquer la gloire de cet " enfant d'Alsace ". Au Nouvel An 1924, il est prét à repartir. Cette fois, il est seul. Le long séjour africain, suivi d'une détention rigoureuse, a sérieusement affecté la santé d'Hélène Schweitzer, et leur enfant n'est pas en âge de voyager. A Lambaréné, il ne reste presque rien de l'hôpital qu'il avait construit à grand-peine. Des ruines et des toits percés et pourris. Albert édifie son deuxième hôpital sur le modèle du premier, mais plus grand et tenant compte des progrès de la médecine. Son obstination triomphe. Un an après, l'arrivée d'un jeune médecin et d'une infirmière lui permet de poursuivre la reconstruction et l'organisation de l'hôpital en le soulageant des tâches médicales. Dans les années qui suivent, un autre médecin et plusieurs infirmières bénévoles rejoignent Lambaréné. Abandonnant l'ancien site sur la colline, Schweitzer implante, en 1927, son troisième hôpital au bord de l'Ogooué, à trois kilomètres en amont - c'est celui-ci, transformé en musée, que l'on peut visiter actuellement. Le déménagement s'effectue à bord du Tack sa mycket (Merci beaucoup, en suédois), un vapeur qui lui a été offert par des amis suédois. L'hôpital peut accueillir 200 malades et leurs familles. Il dispose d'équipements modernes. On y trouve, en liberté, des animaux caractéristiques d'une communauté africaine : poules, canards, chèvres, singes, antilopes, chiens... Mais, à l'été de 1927, il est temps de rentrer en France. Désormais, la vie d'Albert Schweitzer se partage entre l'Alsace o๠il se ressource auprès de sa famille, l'Europe, indispensable à la poursuite de son grand oeuvre, et l'Afrique. Cette Afrique qui lui inspirera quelques-unes de ses meilleures pages dont le célèbre A l'orée de la forét vierge . En 1928, Albert Schweitzer retourne à Lambaréné en famille. Par la suite, il effectuera plusieurs séjours, dont un de douze ans englobant la Seconde Guerre mondiale. C'est au cours de l'un de ces séjours qu'il obtient le prix Nobel de la paix en 1952. Mais trop occupé avec ses malades, il ne se rendra à Oslo qu'en 1954. Désormais, une remarquable équipe médicale le seconde. L'argent du prix Nobel permet de substantiels aménagements et la construction d'un bâtiment supplémentaire. L'automne de la vie de Schweitzer est marqué par le décès d'Hélène, sa compagne, sa complice, à Zurich en 1957. Lui-méme s'éteint en 1965 à 90 ans. Ma vie et mes pensées, publié en 1960, constitue son testament humanitaire. Alors que le monde entier prend le deuil du " grand docteur blanc ", à Lambaréné, le lampadaire qui signale le débarcadère des pirogues s'éteint : " Il est minuit docteur Schweitzer. " Bien qu'il ait été longtemps inquiet de la pérennité de son oeuvre - au point de dire sous la plume de Gilbert Cesbron : " Le cimetière : voilà tout ce qui demeurera reconnaissable quand les termites auront dévoré mon hôpital, quand la forét aura tout effacé... " -, l'hôpital a fonctionné de nombreuses années encore et ce n'est qu'à la fin du XXe siècle qu'il a été remplacé par un ensemble ultra-moderne édifié par une fondation allemande. Clin d'oeil de l'histoire qui aurait réjoui Albert Schweitzer.
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