Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

 

Le 31 mars 1204, elle s'éteint à  l'abbaye de Fontevraud, à  plus de 80 ans, après une vie mouvementée. Reine de France puis d'Angleterre, elle s'est trouvée au coeur des événements de son temps : guerres, croisades, intrigues... prison, elle a tout traversé avec une intrépidité peu commune.

Aliénor est l'emblème de la femme libre et active du Moyen Age, mais elle n'est pas la seule. Bien d'autres aussi se sont illustrées. Même si, dans leur grande majorité, les femmes sont considérées comme de simples mineures, reléguées au rang d'épouses soumises et obéissantes, et devant assurer une descendance.

Au Ve siècle, les peuples barbares accordent des droits aux femmes, droits encore accrus par Charlemagne. A partir du Xe siècle, elles sont de plus en plus nombreuses à  occuper les fonctions de châtelaine ou de régisseuse. Dans le statut d'épouse, puis de veuve, les femmes obtiennent le pouvoir et se montrent ambitieuses. Ainsi, une reine peut gouverner en tant que régente pendant la minorité de l'héritier de la couronne. Une noble comme une bourgeoise peut détenir un fief, être gérante ou propriétaire terrienne lorsque son mari est parti en guerre ou en croisade. Si celui-ci meurt, elle bénéficie de son douaire, autrement dit des biens du mari, ou elle récupère la jouissance des siens. Aliénor hérite ainsi le duché d'Aquitaine, à  la mort de son frère unique. Lorsqu'elle divorce de son premier mari, le roi de France Louis VII, elle rentre dans ses possessions.

Gérer un domaine confère des droits économiques mais implique aussi le devoir d'y rendre la justice et d'assurer sa sécurité, autrement dit, d'endosser le commandement militaire. Certaines femmes sont aptes à  faire front sur tous les plans, défendant leur fief contre la convoitise du sexe opposé. C'est le cas de la douairière Eléonore de Beauvais qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, règne sur la châtellenie de Beauvais et se bat pour conserver ses prérogatives.

Au XIe siècle, en Bigorre, les femmes sont appelées à  discuter des contrats communaux lorsqu'elles sont propriétaires. On connaît l'exemple de la vicomtesse Ermengarde qui reste seigneur du fief de Narbonne, hérité de son père, pendant cinquante ans, à  partir de 1134. Détenant le pouvoir effectif malgré des maris successifs, elle commence stratégiquement par s'affranchir de la tutelle du comte de Toulouse pour placer ses biens sous la protection du roi de France. Elle sait se faire obéir et suivre par ses sujets dans ses décisions de chef d'Etat, décidant la guerre et signant les traités.

Pendant la guerre de Cent Ans, alors que leur mari guerroie fièrement, certaines d'entre elles se révèlent de remarquables femmes d'affaires. Eustache de Beauçay, épouse du sire d'Olivet, et Jeanne de Chalon, noble bourguignonne, en sont les plus beaux exemples. A la téte d'un élevage, la première vers 1340, la seconde plus d'un siècle plus tard, elles réussissent toutes deux à  négocier la vente et l'achat des bétes, leur habileté commerciale permettant de faire prospérer leur entreprise et leur domaine. Toutefois, au fil du temps, les hommes se sentent menacés par le pouvoir grandissant des femmes ; ils invoquent, lors de l'assemblée des états généraux de février 1317, la loi salique pour les écarter du pouvoir.

Aliénor grandit au XIIe siècle, à  une époque et en un lieu o๠la condition féminine bénéficie d'un certain adoucissement des mœurs, marqué par l'apparition et le développement de la courtoisie. Cette belle princesse blonde n'a jamais manqué d'exercer son influence, méme mariée. Avec Louis VII, elle le fait de façon insidieuse, en manipulant son époux, profondément épris d'elle. Louis est un homme faible, " plus moine que mari ", selon les propres termes d'Aliénor. Elle pèse sur les décisions politiques contre l'avis méme de Suger, abbé de Saint-Denis et conseiller du roi, qu'elle réussit à  écarter des séances du Conseil, pour un temps du moins.

Lorsqu'elle se remarie avec Henri II Plantagenét, elle conserve ses terres aquitaines et poitevines qu'elle gouverne seule. Pour autant, la complicité entre les deux époux est indéniable. Les possessions du roi d'Angleterre s'étendant de l'Ecosse aux Pyrénées, Henri et Aliénor chevauchent souvent chacun de leur côté, mais toujours avec les mémes vues et les mémes ambitions d'expansion. Ils regardent notamment vers le royaume de France ou vers le comté de Toulouse, terre qu'Aliénor a toujours revendiquée, au nom de sa grand-mère Philippa, Toulousaine d'origine.

Loin d'exercer un rôle d'époux dominateur, Henri place au contraire Aliénor sur un plan d'égalité, tous deux s'épaulant mutuellement et se substituant l'un à  l'autre suivant leurs déplacements. Lorsque Henri est absent de la cour par exemple, Aliénor reste à  Londres pour surveiller la bonne perception des droits et des redevances ou délivrer des ordres de paiement en son nom seul. Jalouse de son autorité, elle rend la justice, arbitre les conflits entre ses sujets, ses jugements étant émis d'un ton impérieux. Fière et ombrageuse, elle ne pardonne pas la trahison d'Henri, lorsque, après quinze ans de mariage et huit enfants, il a l'outrecuidance de s'afficher avec une maîtresse officielle, la belle Rosemonde. Aliénor se retourne alors contre celui qui a été son amour et son partenaire et, lui vouant alors une haine féroce, fait tout pour lui nuire politiquement. Elle pousse ainsi ses enfants à  se rebeller contre leur père, se lie avec son ancien mari et plus grand ennemi d'Henri, le roi de France. Elle entre même en conflit armé contre Henri. Celui qu'elle a choisi comme époux, elle le rejette désormais.

Car c'est bien Aliénor qui a choisi son second époux, et ce, après avoir obtenu la séparation d'avec Louis VII, divorce qu'elle demandait depuis longtemps. Louis n'était pas en effet le mari et le roi de caractère qui pouvait répondre à  ses ambitions. En 1152, ayant à  peine quitté la cour de Paris, elle tombe dans une embuscade puis échappe à  une autre, toutes deux montées par des prétendants qui convoitent son royaume. Comprenant qu'elle ne peut rester longtemps sans époux, Aliénor envoie aussitôt une lettre à  Henri, dans laquelle elle lui annonce qu'elle est libre et lui demande s'il veut bien l'épouser. Henri, homme ambitieux à  l'image d'Aliénor, saute bien entendu sur l'occasion.

Même s'il n'est pas commun au Moyen Age de choisir ou de refuser un époux, le cas d'Aliénor n'est pourtant pas isolé, cette possibilité de décider n'étant cependant que très rare et réservée à  l'élite. C'est le cas pour Elisabeth de Thuringe, morte en 1231. Veuve à  20 ans et mère de trois enfants, elle souhaite alors mener sa vie comme elle l'entend et refuse de se remarier, malgré les nombreux prétendants et la pression de sa famille. Il en va de méme pour Isabelle de France la Bienheureuse (1225-1270), arrière-petite-fille d'Aliénor par sa mère Blanche de Castille, et qui semble avoir hérité du caractère de son aïeule. Elle se tourne dès son plus jeune âge vers une vie pieuse et refuse plusieurs prétendants dont Conrad, fils de l'empereur Frédéric II, et Hugues XI de Lusignan. Elle choisit de se tourner vers le couvent et fonde elle-même celui des clarisses de Longchamp en 1259, avant de s'y retirer en 1263.

De nombreuses femmes, surtout les veuves, se consacrent, ou consacrent leurs biens, à  la fondation et au financement d'établissements religieux ou d'hôpitaux. Aliénor elle-méme fait des dons tout au long de sa vie à  plusieurs couvents et abbayes, et particulièrement à  celle de Fontevraud, dans laquelle elle souhaite d'ailleurs se faire inhumer. Elisabeth de Thuringe choisit, à  son veuvage, de mener une vie active et utile en fondant un hôpital dans lequel elle peut accueillir les pauvres et soigner en personne les malades. Elle échange donc son douaire, qui lui assurait une rente régulière, pour acheter des terres. Elle souhaite que son établissement, situé à  Marbourg en Germanie, perdure après elle et place donc l'ensemble des bâtiments et de la propriété sous la protection de l'ordre des Hospitaliers. Sa famille, qui n'a cessé de s'opposer à  sa volonté ne peut obtenir gain de cause, méme auprès du pape.

A l'instar d'Elisabeth de Thuringe, de nombreuses femmes font des dons ou lèguent à  leur mort leurs biens et propriétés à  l'Eglise, au détriment de leur lignée. Et cela, au grand dam des hommes de la famille qui s'appliquent de plus en plus au cours des siècles à  faire intégrer dans la législation le renforcement des droits de tutelle et la limitation des droits de propriété et d'héritage accordés aux femmes.

Ainsi, la direction et le fonctionnement de la société n'est-elle pas plus une affaire d'hommes que les croisades. Et ce, contrairement aux récits qu'en ont fait les historiens. Une multitude de femmes se sont engagées dans les rangs des croisés, souvent aux côtés de leur chevalier de mari. Anne Comnène, fille de l'empereur Alexis, relate l'arrivée des premiers croisés à  Byzance. Elle décrit un certain nombre de femmes nobles à  cheval ou en litière et d'autres cheminant à  pied avec les hommes. Loin d'être des épouses faibles et soumises entraînées malgré elles par leur mari, certaines vont au contraire jusqu'à  combattre auprès des soldats, équipées comme eux. Ainsi les épouses des Normands de Sicile, ou Ida d'Autriche qui se joint à  Guillaume le Troubadour pour la première croisade, ou encore Florine, fille du duc Eudes Ier de Bourgogne qui aurait combattu et rendu l'âme aux côtés de son fiancé Suenon, fils du roi de Danemark. Anne Comnène est frappée en particulier par la Normande Sichelgaïte, épouse de Robert Guiscard, capable de combattre comme un soldat, allant méme jusqu'à  poursuivre les déserteurs pour les ramener sur le champ de bataille.

Lors du siège de Saint-Jean-d'Acre en 1191, le chroniqueur Jordan Fatosme raconte que les femmes " montèrent aux remparts et portèrent les munitions ; il n'y avait aucune fille ni femme qui ne portât sa pierre jusqu'au rempart pour la jeter ". Cela dit, la plupart d'entre elles assument plutôt un rôle actif de soutien et d'encouragement, participant aux travaux des hommes, leur apportant l'eau et les vivres et soignant les blessés. Mais elles ne sont pas plus épargnées qu'eux par les combats ou par les famines. Elles sont tuées ou faites prisonnières par centaines, voire réduites à  l'esclavage lors de la chute des Etats de Terre sainte.

Pendant deux siècles, les femmes perpétuent la lignée des souverains, régnant parfois, souvent en tant que régente. Constance, Béatrix ou Mélisande savent gouverner judicieusement un royaume continuellement convoité par le monde islamique ou parfois par leurs compatriotes mâles.

C'est donc tout naturellement qu'Aliénor accompagne son époux Louis de France, comme d'autres dames nobles, lors de la deuxième croisade (1147-1149). Avant méme son départ, elle prend une part active à  la préparation de l'expédition. Elle fait des tournées dans ses terres, rallie chevaliers et barons gascons et poitevins, recueille des dons et entraîne les hommes. Elle fait également le tour des abbayes, les croisés ayant en effet l'habitude de demander bénédiction et prières auprès des ordres religieux avant le grand voyage. Tout au long de la croisade, Aliénor chevauche aux côtés des hommes, tel un soldat aguerri. Elle est faite prisonnière, elle tombe malade, elle traverse mille péripéties, mais revient saine et sauve.

Aliénor est aussi une femme raffinée, intelligente, instruite et amoureuse des lettres. Elle reçoit d'abord une éducation religieuse et étudie le latin dans la Bible. Puis elle étend ses connaissances avec des œuvres profanes, telles celles d'Ovide. Elle apprend très tôt à  aimer les textes littéraires, phénomène assez rare pour l'époque. Son esprit est formé par les œuvres poétiques et romanesques des poètes qui peuplent constamment la cour de son grand-père Guillaume IX le Troubadour, puis de son père. Aliénor n'est d'ailleurs pas la seule femme de la lignée d'Aquitaine à  être cultivée. Son ancêtre, Emma de Blois, épouse de Guillaume IV d'Aquitaine, avait la réputation d'être plus savante qu'un moine. Elle enseigna à  son fils la philosophie, la théologie, l'astronomie, les mathématiques et la musique. Ainsi armé, Guillaume V, succédant à  son père en 990, se révéla étre un très bon souverain. Plus tard, Marguerite Stuart (1424-1445), à  l'image d'Aliénor, étudiera la littérature française, protégera les artistes et les écrivains, et recevra dans sa chambre les gens de lettres.

L'art des troubadours, né dans le pays même d'Aliénor, est alors en plein essor. C'est d'ailleurs le grand-père de celle-ci, Guillaume IX, le premier troubadour de l'histoire, qui lance au sein du domaine aquitain ce courant intellectuel. Pas étonnant donc qu'Aliénor ait toute sa vie protégé les poètes, animé des cours et lancé les modes du moment. Source idéale et inépuisable d'inspiration pour les poètes de l'amour courtois, elle est pour une grande part à  l'origine de l'extension jusqu'au Nord de la France et en Angleterre de ce phénomène culturel qui va marquer les XIIe et XIIIe siècles.

De plus, Aliénor et son époux Henri, soucieux de légitimer leur règne sur la Bretagne et la Grande-Bretagne, récupèrent à  leur profit le personnage légendaire d'Arthur, que la tradition orale a développé depuis le Xe siècle. Simple chef breton, Arthur aurait combattu au Ve siècle les envahisseurs anglo-saxons. En mariant son troisième fils, Geoffroy, à  l'héritière du duché de Bretagne, Constance, la famille Plantagenêt compte sur la descendance pour faire pièce à  sa rivale, la dynastie capétienne, en renforçant son pouvoir sur le continent. L'enfant du jeune couple est baptisé... Arthur.

Si Aliénor ne s'est pas essayée à  écrire elle-même, d'autres produisent des oeuvres qui nous sont parvenues. Quelques femmes déjà , au Xe siècle en France, avaient rédigé des écrits, telle Euchérie, mariée au gouverneur de Marseille, auteur d'épigrammes riches en métaphores recherchées et raffinées. Dhuoda, épouse de Bernard de Septimanie, est l'auteur d'un Manuel pour mon fils , le plus ancien traité d'éducation qui ait été composé (841-843). A la cour d'Angleterre, Marie de France (qui serait peut-être la fille naturelle de Louis VII) laisse une œuvre abondante, dont deux recueils de poèmes amoureux, les Lais , d'une qualité remarquable.

D'autres femmes suivent le modèle d'Aliénor et organisent des cours brillantes, telle Marie, sa propre fille qui devient comtesse de Champagne. Ayant invité Chrétien de Troyes, elle est vraisemblablement à  l'origine de son œuvre, Lancelot . On remarque aussi Ermengarde de Narbonne, Elisabeth de Vermandois, comtesse de Flandres, et méme Alix de Champagne, troisième épouse de Louis VII et reine de France. Ces femmes vont pousser le culte de l'amour courtois jusqu'à  organiser des cours d'amour, régies par le Traité de l'amour . Le but est de rendre un jugement sur le comportement d'une dame ou d'une maîtresse, dont le mari ou l'amant a saisi la cour pour s'en plaindre. Ces tribunaux sont plus un jeu permettant à  des femmes brillantes d'exercer leur esprit. Le but est peut-étre aussi de se donner un pouvoir décisionnaire et arbitraire que les hommes leur refusent souvent dans la vie courante.

 

Aliénor d'Aquitaine, l'indomptable

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