Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Balzac et Mme Hanska

 

Dix-huit ans de relation épistolaire de l'écrivain avec la femme de sa vie ont fini par un mariage des plus éphémères.


Plus coutumier des sommations délivrées par huissier que des lettres d'amour, Honoré de Balzac reçoit un matin une lettre transmise par l'éditeur Charles Gosselin. La missive a été postée le 28 février 1832 à Odessa. Elle est signée d'une admiratrice qui signe " l'Etrangère ". Elle lui adresse une critique de son dernier roman, Scènes de la vie privée, en l'enjoignant de renouer avec la finesse des sentiments et les qualités narratives de la Peau de chagrin. Aucun auteur n'apprécie de se voir ainsi renvoyer à ses oeuvres précédentes. Mais Balzac n'est pas insensible à cette inconnue des fins fonds de l'Europe... Comment lui répondre ? L'écrivain publie une annonce dans la Gazette de France, datée du 4 avril 1832 : " M. de B. a reçu la lettre qui lui a été adressée le 28 février ; il regrette d'avoir été mis dans l'impossibilité de lui répondre ; et si ses voeux ne sont pas de nature à être publiés ici il espère que son silence sera compris. " La Gazette de France parvient manifestement jusqu'au domaine des Hanski, en Ukraine, et l'Etrangère adresse à Balzac une seconde lettre. " M. de B. " accuse à nouveau réception par une annonce dans la Quotidienne. La relation épistolaire commence. Elle occupera dix-huit années de leurs vies.

 

" Je vous vois d'âme "

 

La première lettre du grand écrivain à l'admiratrice lointaine paraît formelle et à peine courtoise. Il ne peut s'abstenir de quelques critiques, quant aux tournures maladroites dont use, en français, cette " princesse russe ou polonaise ". Il lui donne cependant son adresse personnelle à Paris, 1, rue Cassini, près de l'Observatoire. L'Etrangère met le feu dans une nouvelle lettre : " Votre génie me semble sublime, mais il faut qu'il devienne divin ; la vérité seule doit vous y conduire, je vous vois d'âme, et vous pressens de même, voilà mon seul talent. " Mieux encore : l'Etrangère se déclare conquise par l'âme qu'elle devine, à la seule lecture de Balzac. L'amoureuse épistolaire est une grande dame, la comtesse polonaise Ewelina Rzewuska, épouse d'un puissant propriétaire terrien d'Ukraine, Venceslas Hanski. Le romancier, dont le nom est précédé d'une particule usurpée par son père, n'a de cesse de séduire les femmes de la noblesse. De Mme de Berny à la marquise de Castrie, ses amours exigent des lits à baldaquin. L'homme, pourtant, n'a rien d'un gandin papillonnant autour des crinolines. Pour sa statue posthume, Rodin s'inspira de la morphologie des paysans de Touraine. Chez Balzac, la passion de la noblesse est une manifestation de romantisme. Las ! Les charmantes aristocrates qu'il fréquente ne se montrent pas à la hauteur. Cette comtesse polonaise lui offre un amour insensé. Mme Hanska entre dans la vie de Balzac au moment où il porte son regard vers l'Europe centrale. Eylau pour le Colonel Chabert, puis Essling pour la Bataille.

Mme Hanska quitte l'Ukraine, elle voyage, passe par Vienne, séjourne à Neuchâtel et visite l'Italie. Elle est devenue, en quelques lettres, la confidente, la tendre amie. Balzac se livre totalement, il évoque ses projets et soumet son oeuvre au regard critique de la belle comtesse. Il entreprend de son côté plusieurs voyages, mais leurs chemins ne se croisent pas. La relation prend, pourtant, un tour presque conjugal. Entre les mots de la passion et ceux des confidences littéraires, le romancier évoque ses perpétuels embarras financiers, en indiquant les montants de ses nombreuses créances. La comtesse est une femme mariée. Elle vit de merveilleuses amours épistolaires, dont Venceslas Hanski ne semble guère jaloux. Il est un lecteur admiratif, s'enflamme pour le Médecin de campagne et offre même à Balzac l'encrier de ses rêves. Une lettre à Mme Hanska peut comporter des lignes enflammées et s'achever sur un message d'estime et d'amitié à transmettre à son époux.

Les amants de plume se rencontrent pour la première fois à Genève, le 26 janvier 1834. Ce jour, dira Balzac, est inoubliable, mais il attendra plus d'un an avant de revoir sa belle à Vienne. Les lettres se font un peu plus charnelles, le désir ayant enfin une image. Mme Hanska se dérobe, elle jouit de ce dont toutes les femmes auront rêvé, un homme qu'elle a rendu amoureux par la grâce de son esprit, bien avant de lui laisser entrevoir d'autres charmes. Balzac trouve bien à Paris quelques compensations, mais il se garde de les évoquer. Son Ewa, sa comtesse polonaise, est la seule femme de sa vie et il met dans ce roman d'amour toute la démesure de son génie. Lorsqu'elle consent à le voir, il oublie les douleurs dont il ne cesse de se plaindre et se casse le dos sur les banquettes des diligences et des malles-poste qui le mènent à Vienne, à Dresde ou à Saint-Pétersbourg. Il n'est pas question pour Mme Hanska de laisser cette relation s'abîmer en un vulgaire adultère. Il semble pourtant qu'elle reproche à Balzac ses aventures. Il se défend, jurant même que le contact charnel avec les femmes est une abomination, que toute aventure le ramène toujours, plus que jamais, à celle qu'il n'a cessé d'aimer.

 

Deux fois veuve

 

La mort de Venceslas Hanski, en 1842, ne simplifie pas leur relation. " Je ne veux plus qu'il y ait tant de lieues entre nous ", écrit Balzac, avant d'entreprendre un voyage en Allemagne, en s'engageant " à ne pas franchir la Saxe " sans le consentement de sa bien-aimée. La décence qu'exige le veuvage a bon dos. Ewa Hanska n'est guère différente de Balzac. L'amour ne saurait lui faire oublier ses droits sur la succession Hanski. Le grand romancier doit savoir attendre, même si, criblé de dettes, il n'est pas indifférent à la fortune de celle qu'il envisage désormais d'épouser. Mais cela fait dix ans qu'il attend... Un an plus tard, il passe enfin quelques mois auprès d'elle en Russie. Ewa repousse encore le mariage. Les chassés-croisés à travers l'Europe reprennent, à la vitesse des trains. Sept ans de réflexion !

Le 14 mars 1850, en l'église Sainte-Barbe, à Berditchev, la comtesse Rzewuska, veuve Hanska, épouse enfin Honoré de Balzac. Mais la santé de l'écrivain se dégrade. Après avoir consulté des médecins à Cracovie et à Vienne, le couple revient à Paris, à la fin mai. Balzac meurt le 18 août 1850. Mme Hanska, qui se fait désormais appeler Eve de Balzac, se garde de trop dépenser pour la messe. Un convoi de troisième classe emmène le corps de l'écrivain. Mais le faste était inutile : Victor Hugo et Alexandre Dumas conduisaient le deuil et soutenaient la veuve éplorée !