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De l’esclavage à la Maison-Blanche
Paradoxalement, presque tous les ancêtres américains de Barack Obama sont blancs… et certains possédaient même des esclaves ! Pourtant, avec l’entrée d’un métis à la Maison-Blanche, l’ensemble des afro-américains accèdent enfin, après quatre siècles, à une pleine et entière reconnaissance.
C’est à Old Point Comfort –aujourd’hui Fort Monroe- à l’extrémité de la péninsule de Virginie, que le White Lion, battant pavillon hollandais, débarque vingt africains, en août 1619. Ces captifs, originaires d’Angola, ont été dérobés à un navire négrier portugais. Historiquement, ils seront les premiers Noirs déportés sur le sol des colonies britanniques, base des futurs Etats-Unis d’Amérique. Au cours des deux siècles suivants, on évalue à 600 000, le nombre d’Africains qui connaîtront le même destin. D’abord soumis à un système de salariat contraint, certains sont libérés après remboursement des frais de leur transport forcé. Mais très vite, cette servitude temporaire cède la place à l’esclavage pur et simple. Confortée par des préjugés racistes, cette pratique est bientôt institutionnalisée sur le plan juridique. Dès l’aube du XVIIIe siècle, des « codes noirs », au Connecticut, en Virginie et ailleurs légalisent ce droit de posséder des êtres humains.
Dans le Sud, l’essor des plantations de tabac puis de coton, favorise celui de la traite transatlantique, supervisée à partir de 1672 par la Royal African Compagny. Ainsi, en 1729, 65 % de la population de Caroline du Sud est constituée d’asservis. L’ensemble des treize colonies, du Massachussetts à la Georgie, tolèrent cette « institution particulière », selon l’euphémisme de Thomas Jefferson. Car la guerre d’Indépendance va placer la question de l’esclavage au cœur du débat politique. Une « Société d’émancipation des Noirs libres et illégalement réduits à la servilité » est fondée à Philadelphie. Benjamin Franklin, qui a affranchi ses esclaves, est un fervent partisan de l’abolition, qui est édictée en 1777 dans le Vermont, puis dans tout le Nord des Etats-Unis. Thomas Jefferson –dont on sait grâce à l’ADN qu’il a eu une descendance de sa maîtresse noire, Sally Hemings- passe le problème sous silence dans la Déclaration des Droits de l’Homme. Afin de ne pas fâcher les Etats du Sud, la constitution de 1789 consacre dans les faits l’asservissement d’une partie notable des habitants de la « Libre Amérique », en raison de leur couleur de peau. Pire, le Code électoral accorde aux propriétaires des droits de vote supplémentaires, selon le ration un Noir = 3/5 de Blanc…
Si l’interdiction officielle de la traite, à partir de 1808, tarit quasiment la source directe de l’esclavage, ce commerce indigne prend de l’ampleur à l’intérieur même des Etats-Unis. Le défrichement des terres vierges entraîne des déportations massives vers l’Ouest et le « Sud profond » -l’Alabama, le Mississipi ou la Louisiane- où se créent d’immenses exploitations agricoles. Ce « second passage » ajoute un nouveau traumatisme, brisant traditions et structures familiales. Plus d’un million d’hommes, de femmes et d’enfants en seront victimes de 1790 à 1860. Sur les plantations de coton ou de canne à sucre, les esclaves, astreints à un labeur exténuant, sont soumis à un régime de terreur légale qui autorise à fouetter les récalcitrants, à les marquer au fer rouge, voire à les mutiler. Et tandis que les métiers artisanaux –forgerons, charrons ou serruriers- sont confiés aux métis, les maîtres choisissent souvent des concubines parmi leurs jeunes esclaves à peau claire. Malgré ces conditions de vie exécrables –moins toutefois dans les vieux Etats du Sud, qui pratiquent davantage le paternalisme-, la population servile, grâce à sa fécondité florissante, passe d’1,1 million en 1810, à 4 millions un demi-siècle plus tard. C’est alors que la guerre de Sécession vient enfin relancer le débat sur la persistance d’une pratique qui met les Etats-Unis au ban des nations modernes, même si l’esclavage est absent des motifs explicites de cette lutte intestine. Dès le 1er janvier 1863, la Déclaration d’Emancipation du président Abraham Lincoln déclare libre tous les esclaves résidant sur les territoires occupés par l’Union. Deux ans plus tard, le 31 janvier 1865, le XIIIe amendement à la Constitution –voté de justesse à une voix de majorité-, proclame qu’il « n’existera dans les Etats-Unis, et dans toute localité soumise à leur juridiction, ni esclave ni servitude volontaire… »
Affranchis, les anciens esclaves se retrouvent souvent sans emploi. Ils émigrent alors massivement vers les régions industrielles du Nord, où ils retombent dans une forme insidieuse de dépendance, celle de l’exploitation capitaliste. Si Hiram Rhodes Revels devient sénateur du Mississipi en 1870, son exemple ne sera guère imité, et seulement quatre autres Afro-Américains siégeront après lui, le plus récent étant Barack Obama. Pareillement, si les XIVe et XVe amendements soulignent que « toute personne née aux Etats-Unis est citoyens », et que « le droit de vote ne peut être restreint ou refusé en raison de la race ou d’une condition antérieure de servitude », les ex-Etats confédérés s’empresseront d’instaurer une ségrégation raciale qui fera des Noirs des citoyens de second ordre.
En vertu des lois Jim Crow, les personnes de couleur sont exclues des restaurants, des bibliothèques ou des jardins publics, qui comportent la pancarte infamante : « No negroes or dogs allowed –interdit aux Nègres et aux chiens ». De nombreux Etats prohibent les mariages mixtes. Noirs et Blancs sont enterrés dans des cimetières séparés, ne fréquentent pas les mêmes écoles, ne peuvent jurer sur la même Bible, ni s’asseoir côte à côte dans les transports en commun. En 1896, la Cour suprême justifie cet état de fait en vertu de la doctrine « Separate but egal – Séparés mais égaux », qui préfigure l’apartheid sud-africain. De la même façon, l’expression démocratique est battue en brêche par l’organisation de « primaires blanches », la mise en place d’un suffrage censitaire, de tests de lecture, mais aussi par diverses manipulations et intimidations. La population noire baigne dans un climat d’insécurité permanente qui se traduit par des lynchages, voire des émeutes raciales, comme celle d’Elaine, en 1919, au cours de laquelle 200 tenanciers noirs sont massacrés.
A la fin du XIXe siècle, Booker T. Washington est l’un des premiers à s’élever contre cette situation scandaleuse. Né d’une mère esclave et d’un père blanc, cet enseignant admet que Blancs et Noirs soient « séparés comme les doigts », à condition « qu’ils s’unissent en une main pour toute chose essentielle à leur progrès mutuel. » Cette idée d’une promotion par le mérite sera partagée par William E. B. DuBois, sociologue et poète, originaire d’Haïti. Fondateur en 1909, de l’Association nationale pour le progrès des gens de couleur (NAACP), il prône toutefois la fin de la ségrégation, et un authentique suffrage universel… masculin.
La Première Guerre mondiale, qui a vu de nombreux Noirs lutter au nom de la liberté, produit une nouvelle génération de militant, plus combatifs, tel Asa Philip Randolph qui jette les bases d’un syndicalisme noir. De son côté, « la Fraternité de sang africaine », d’inspiration socialiste, invoque le droit à l’autodétermination, tandis que l’Association universelle pour l’amélioration noire (UNIA) de Marcus Garvey se fait le champion d’un nationalisme noir aux accents messianiques, rêvant d’un impossible « retour en Afrique ». Tout au long du XXe siècle, la communauté afro-américaine sera ainsi partagée entre deux tendances contradictoires : celle d’un développement séparé –souvent non dénué d’arguments racistes-, dans le sillage de « Nation of Islam », de Wallace Fard Muhammad à Louis Farrakan, en passant par Malcom X, ou la faction révolutionnaire des Black Panthers.
Cependant après la Seconde Guerre mondiale, les coups de boutoirs de la NAACP contre la ségrégation commencent à porter leurs fruits, grâce à des actions symboliques, tel le procès de Rosa Parks qui, le 1er décembre 1955, refuse de céder sa place à un Blanc dans un autobus de Montgomery, en Alabama. L’une après l’autre, les lois Jim Crow sont abrogées. En 1965, le Voting Rights Act concède enfin aux Noirs le plein exercice de leur citoyenneté. Ce résultat consacre le triomphe d’un vaste mouvement populaire, mais d’abord celui du pasteur Martin Luther King. Le 28 août 1963, au cours d’une marche pacifique pour l’emploi et la liberté qui avait réuni 250 000 personnes devant le Mémorial Lincoln de Washington, cet apôtre de la non-violence prononçait son discours prophétique : « I have a dream – Je fais le rêve qu’un jour, cette nation se lève et vive sous le véritable sens de son credo : ‘Nous considérons ces vérités comme évidentes, que tous les hommes ont été créés égaux’ »
Le chemin sera encore long pour que cet objectif commence à se réaliser. Au cours des trois dernières décennies du XXe siècle, de plus en plus d’Afro-Américains, à force de persévérance, ont réussi à accéder à des postes à responsabilité. Aujourd’hui, 60 % d’entre eux appartiennent aux classes moyennes, même si, en moyenne, le niveau social des Noirs demeure inférieur à celui du reste de la population. Le général Colin Powell chef d’état-major durant la Première guerre du Golfe, puis secrétaire d’Etat à partir de 2001, sera le premier métis à accéder à de si hautes fonctions. Condoleeza Rice, qui lui succédera en 2005, sera à la fois la première femme et la première Noire en charge des Affaires étrangères des Etats-Unis. Quant au révérend Jesse Jackson, candidat malheureux aux primaires démocrates de 1998, il n’est pas parvenu à retenir ses larmes, au soir du 4 novembre. L’élection de Barack Obama était un peu la sienne… |