Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

France-Afrique : 50 ans après la décolonisation, quelles mémoires ?

 

Au-delà des thèses antagonistes et des préjugés, les ex-colonies africaines et leur ancienne mère patrie doivent poursuivre un travail historique commun plutôt que de céder à des polémiques politiques.

 

L’enfant est encore jeune : à peine un demi-siècle, un éternuement à l’échelle des tendances historiques longues. Il porte le doux nom d’ « Indépendance », celle de 14 anciennes colonies française de l’Afrique subsaharienne après une séparation à l’amiable, sinon vraiment aimable, avec la « métropole ». Pour fêter son anniversaire, des détachements des pays concernés ont ouvert cette année le défilé militaire du 14 juillet sur les Champs-Élysées. Et ce au grand dam d’associations dénonçant l’invitation faite à des régimes autocratiques. Hasard du calendrier, l’événement fait suite à un autre : la première Coupe du monde de foot organisée sur le sol africain. Il n’en fallait pas plus pour que les forts en marketing décrètent 2010 « année de l’Afrique ». A l’été 2009, l’idée a ainsi germé dans la tête de Nicolas Sarkozy et de ses conseillers, jusqu’à devenir une mission confiée à un vieux grognard du chiraquisme, Jacques Toubon. « Pourquoi pas, après tout ? relève l’historien Pap Ndiaye, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et auteur de la Condition noire. L’initiative pouvait permettre d’interroger publiquement les rapports pour le moins difficiles entre la France et ses anciennes colonies. » Trois ans après son calamiteux « discours de Dakar », elle offrait aussi à un Sarkozy connu pour sa faible empathie à l’égard du continent noir la possibilité de rectifier l’image d’un président dissertant doctement, et bêtement, sur « l’homme africain qui n’est pas assez entré dans l’histoire. » Thème éventuel de la séance de rattrapage : non seulement « ils » ont une histoire, mais, qui plus est, étroitement imbriquée à la nôtre. Et vice versa. Spécialiste de l’Afrique contemporaine à l’université Paris-VII et membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, Catherine Coquery-Vidrovitch ne dit pas autre chose : « La culture française (que d’aucuns veulent appeler « identité nationale ») résulte de tous les héritages mêlés dans un passé complexe et cosmopolite où le fait colonial a joué et continue par ricochet de jouer un rôle important. » Faute de moyens, les réjouissances se sont résumées à un modeste hors-d’œuvre pris sur le pouce, ou plutôt, comme signalé plus haut, sur « la plus belle avenue du monde ». « Je ne dis pas que ce défilé n’a aucune importance, mais c’est là tout de même un élément très secondaire. » Chercheur au CNRS et cofondateur du groupe Achac (Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine), Pascal Blanchard se dit déçu par la forme comme le fond de l’entreprise gouvernementale. « Ce cinquantenaire, manifestement, n’entrait pas dans un champ (cérémonie) majeur de la République française », déplore-t-il. Surtout, le message implicite des « festivités » du côté français ne lui convient pas : « En gros, nous allons répétant que c’est nous qui avons apporté les indépendances en Afrique noire. Cette conviction qu’on aurait affaire avec l’Afrique noire à une bonne décolonisation a totalement vrillé le débat, en nous empêchant de comprendre pourquoi il y a d’une certaine manière une perte d’amour entre la France et l’Afrique… » Marc Ferro, codirecteur des Annales, la revue historique de référence fondée par Marc Bloch et Lucien Febvre, ne se risquerait pas à parler de « bonne décolonisation », mais il s’autorise tout de même un constat de quasi bon sens : « Comment nier que ce fût moins problématique en Afrique noire que dans le Maghreb ? »

 

L’ancien animateur d’ « Histoire parallèle » sur Arte est un homme courtois et serein. Le débat entre champions du discours sur les civilisations, très en vogue dans la droite française en ce moment, et idéologues de la « tentation pénitentielle » l’est beaucoup moins. Pascal Blanchard est de ceux qui estiment que la persistance des réseaux de la Françafrique et des lobbies des nostalgiques de l’Empire français ne permet pas aux élites politiques hexagonales d’aborder sereinement cette séquence de l’histoire nationale. « Or, faute d’une grille de lecture postcoloniale, nous ne pouvons pas comprendre bien des problèmes de la France contemporaine », assure-t-il. Cette analyse a le don d’irriter au plus haut point Yves Lacoste, le fondateur et directeur de la revue de géopolitique Hérodote et aussi, aujourd’hui encore, un des plus grands géographiques français. « Le discours qui continue de référer d’ex-sociétés colonisées à leur ancien statut est aussi méprisant que scandaleux. Dans le fond, des intellectuels comme Pascal Blanchard sont assez indifférents au sort des ex-pays colonisés. Ce qui les motive, ce sont moins les iniquités de la colonisation ou de rendre justice aux ex-colonisés que de se placer dans la lignée des anticolonisateurs d’autrefois. » Démarche accomplie avec d’autant plus d’aisance qu’ils sont « assistés », à distance, par la poignée de parlementaires de droite ayant fait voter l’article 4 de la loi du 23 février 2005, lequel voulait affirmer « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » dans le cadre des programmes scolaires. Du pur concentré idéologique derrière lequel l’argumentaire « scientifique » ne repousse pas. « S’il est une évidence en démocratie, c’est que la fonction du législateur est de définir ce qui est interdit ou autorisé, non pas de décréter la vérité scientifique », rappelait alors feu Claude Liauzu, l’auteur de Colonisation : droit d’inventaire, devenu le chef de file des nombreux pétitionnaires exigeant le retrait de l’article félon. L’article 4 a vécu. Les profondes divisions entre spécialistes, autoproclamés ou légitimes de la colonisation, elles, demeurent et échappent difficilement aux « querelles mémorielles » qui font rage depuis plusieurs années.

 

Pillages et massacres ?

 

Ainsi en 2006, dans un ouvrage qui secoue encore ses pairs, Daniel Lefeuvre, l’historien de l’Algérie coloniale et président de l’association Etudes coloniales, ne ménage pas ceux qu’il qualifie de « repentants », incluant aussi bien des groupes de pression particulièrement vindicatifs tels les « Indigènes de la République » que certains de ses collègues bardés de certitudes. Ses cibles : le concept fourre-tout de « fracture coloniale », cher à Pascal Blanchard et ses amis, brandi par leurs épigones les moins subtils comme l’alpha et l’oméga de mille maux, à l’origine de tous les problèmes de discrimination, d’exclusion et d’intégration dont souffre la France contemporaine. Pis : Lefeuvre fait un sort à l’idée centrale d’une exploitation éhontée, cynique et sans contrepartie du continent noir par l’Empire français. « De toutes les entreprises de l’Etat, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins », affirmait au XIXe siècle l’économiste belge Gustave de Molinari. Lefeuvre n’est pas loin de partager ce constat. « Au départ, fondamentalement, la grandeur est le véritable moteur du projet colonial, si projet il y a eu. Pas l’économie, insiste son ami Marc Michel, professeur à l’université de Provence. Même si ceux qui allaient en Afrique n’étaient pas des philanthropes. » Mais pas forcément non plus des apprentis génocidaires, contrairement aux affirmations voilées de certains. Doit-on ranger cette catégorie l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison, auteur de Coloniser, exterminer ? Feu le grand historien et anticolonialiste respecté Pierre Vidal-Naquet avait qualifié l’ouvrage de « sottisier boursouflé à vocation médiatique ». L’intéressé y présente la « guerre coloniale » et le « racisme d’Etat » de la IIIe République comme une sorte de matrice des totalitarismes du XXe siècle. « Par opposition aux guerres conventionnelles, il me semble donc possible d’analyser les guerres coloniales comme des guerres totales, au sens où aucune borne ne subsistait, ni territoriale ni humaine. » Tout au contraire, Daniel Lefeuvre estime que les horreurs des nombreuses guerres européennes démontrent que les massacres bien réels ayant accompagné l’aventure coloniale ne présentent pas un caractère exceptionnel. En désaccord avec Lefeuvre sur bien des points, Marc Ferro s’insurge aussi contre ces thèses radicales sur la portée exterminatrice et exclusivement destructrice du colonialisme. « Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, il y a même eu, progressivement, un processus d’intégration des populations noires dans la communauté nationale, puis cela s’est évaporé sous la pression des colons et d’une partie de l’élite politique. » De son côté, Marc Michel conteste la notion de pillage systématique du continent. « En fait, il n’y a pas eu plus de pillage que dans d’autres pays qui, eux, n’étaient pas colonisés »

 

Voie médiane

 

Comment échapper à la mâchoire de thèses antagonistes, nourries de part et d’autre de bonne et de mauvaise foi, de documentation sérieuse mais aussi de « préjugés » ?  « En renforçant le travail d’évaluation des rôles des divers acteurs de la colonisation, répond Marc Ferro. Et en se gardant de jugements qui doivent plus à la polémique politique qu’au travail historique. » Le conseil vaut tout aussi bien pour la période coloniale proprement dite que pour le demi-siècle d’indépendance. Au risque, assumé, de passer pour un indécrottable centriste alors qu’une partie de ses collègues se déchirent à belles dents, Pap Ndiaye plaide lui aussi pour la voie médiane « Il faut éviter deux écueils. L’un désigne la Françafrique comme unique cause de tous les problèmes persistants des anciennes colonies françaises. L’autre, à l’inverse, cherche à la dédouaner totalement. » Ibrahima Thioub ne risque pas de tomber dans un des deux travers. Comme la plupart des auteurs de l’Afrique de Sarkozy, un déni d’histoire, sorte de réponse au « discours de Dakar », ce professeur d’histoire à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar ne doute pas une seconde de l’impact « globalement négatif » de la Françafrique. C’est aussi le cas pour la trentaine d’historiens, sociologues et chercheurs divers ayant collaboré à l’ouvrage collectif Cinquante ans après, quelle indépendance pour l’Afrique ?, tous convaincus dans leurs champs respectifs que « l’Afrique a été grugée au cours des trois dernières décennies ». Certitude qui n’empêche pas Ibrahima Thioub, et quelques autres, de s’interroger sur les pratiques prédatrices des élites africaines et pas seulement celles de quelques dictateurs sanglants et corrompus. Legs de l’ex-colonisateur pour maintenir ses positions ? Dans ce domaine aussi Marc Michel suggère d’y regarder à deux fois, en gros d’être historien plutôt que moraliste. « L’administration coloniale cherchait à réprimer les faits de corruption, ce qui ne signifie pas que celle-ci n’existait pas. Ceux qui ont pris le pouvoir après 1960 ont voulu avoir le même niveau de vie que dans l’ancienne métropole et ont fait ce qu’il fallait pour… » Marc Michel admet volontiers que le travail d’évaluation souhaité par Ferro n’en est qu’à ses balbutiements. Lui aussi le juge fondamental. « En Afrique, les Français ont construit des administrations mais pas un seul Etat, pas une seule nation réelle. Les ex-colonisés en payent-ils encore le prix ? » Voilà une question qui mérite mieux que des slogans expéditifs. L’alternative ? Cette injonction « raisonnable » de Daniel Lefeuvre : « Ni juges, ni même juges d’instruction, (les historiens) ne sont pas là pour instruire le procès du passé et des acteurs de ce passé, fût-il le passé colonial. Ils sont là pour l’étudier, pour le reconnaître et le comprendre. »