Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

François Ier

(1494 – 1547)

 

Louis XII étant mort sans descendant mâle, comme son prédécesseur, c’est tout naturellement que la couronne revint à François d’Orléans, comte d’Angoulême, son cousin au cinquième degré, fils de Louise de Savoie (qui sera un moment régente) et de Charles d’Angoulême, lui-même petit-fils (comme Louis XII) du duc assassiné Louis d’Orléans. Agé d’un peu plus de vingt ans, il avait récemment épousé, après la mort de la reine Anne qui s’opposait au mariage, le 8 mai 1514, Claude de France, la fille de son prédécesseur.

 

Un début éclatant

 

Son sacre eut lieu (sans la reine, qui attendait un enfant et qui sera couronnée en mai 1517) le 25 janvier 1515 à Reims, suivi de son entrée triomphale à Paris (15 février). Son premier acte politique avait été de nommer le duc Charles de Bourbon (qui le trahira) connétable et, sous l’impulsion de sa mère, le futur cardinal Antoine Duprat chancelier. Mais son objectif politique n’était autre que la reconquête du Milanais, alors tenu par le fils de Ludovic le More, Maximilien Sforza.

Après s’être prudemment assuré de la neutralité de l’Angleterre, contre indemnité, s’être allié à Venise, et avoir conclu, par le traité de Paris (24 mars 1515), une alliance avec le futur Charles Quint, symbolisée par un projet de mariage entre ce dernier et la seconde fille de Louis XII, le roi, qui n’avait cependant pas pu neutraliser les Suisses, entra en campagne par un exploit digne de celui d’Hannibal : il réussit au début d’août 1515 à traverser les Alpes par un endroit à peine praticable. Il s’empara alors de Turin et de Novare et ce fut, les 13 et 14 septembre, la bataille de Marignan (Melegnano), remportée après deux jours de combats acharnés, sur les Suisses, avec l’intervention des Vénitiens. Bataille historique s’il en fut, à suite de laquelle le roi demanda curieusement, dit-on, à Bayard de l’armer chevalier, et dont la gloire rejaillira sur tout son règne au point de faire oublier ses revers futurs.

Le résultat politique le plus immédiat de cette victoire fut le traité de Noyon, conclu avec le futur Charles Quint (13 août 1516), qui s’engagea à restituer la Navarre à Henri II, et n’insista pas sur ses prétentions sur la Bourgogne, le roi conservant le Milanais et renonçant, de son côté, à ses prétentions sur le royaume de Naples, dont une partie était donnée en dot à sa fille à peine née, Louise (qui mourut bientôt), promise à Charles. Mais le plus surprenant est que le roi signa avec les Suisses à Fribourg (29 novembre 1516) une Paix perpétuelle, toujours en vigueur, et qui assura à la monarchie, ce jusqu’en 1792, le précieux secours, largement rétribué, il vrai, des gardes suisses. Quant au couronnement politique de Marignan, il ne fut autre – preuve de la légèreté politique de François Ier – que l’éphémère traité de Cambrai par lequel il jura, le 11 mars 1517, une alliance défensive avec l’empereur Maximilien et son petit-fils Charles, assortie d’un chimérique projet de croisade. Mais il est évident que le traité le plus important pour notre histoire future, puisqu’il ne fut rompu (unilatéralement) qu’en 1790, avait été le concordat signé le 18 août à Bologne entre le roi et le pape Léon X, et approuvé le 12 décembre par le concile de Latran.

 

Le concordat de Bologne

 

Il ne fait aucun doute que les difficultés d’application de la Pragmatique sanction et la récente politique antifrançaise de Jules II avaient créé entre le roi et papauté un contentieux que la victoire de Marignan permit de résoudre à la satisfaction relative des deux parties. En effet, le concordat de Bologne, qui annulait la Pragmatique sanction, pouvait satisfaire relativement le pape qui y gagnait l’abandon de la thèse de la supériorité du concile et, par le biais, au demeurant inopérant, d’une institution canonique qu’il pouvait théoriquement refuser dans certains cas, un droit de regard sur les élections canoniques majeures. Pourtant, c’est le roi qui en était le principal bénéficiaire, puisqu’il échappait (sauf exceptions) aux élections traditionnelles aux bénéfices majeurs en nommant lui-même les candidats, ce qui lui permit jusqu’à la fin de l’Ancien Régime de contrôler le haut clergé et de mieux combattre au départ l’hérésie protestante. Quant à la question des annates (payées à Rome à chaque mutation de bénéfice consistorial), elle n’était pas directement abordée dans le concordat, mais le roi finit par abandonner l’article de la Pragmatique sanction qui les supprimait. Il convient d’ajouter que le parlement de Paris, très attaché aux libertés gallicanes, refusa tout d’abord d’enregistrer le concordat, qu’il n’accepta que le 22 mars 1518 sans pour autant l’appliquer, ce qui poussa le roi à transférer le 24 juillet 1527 au Grand Conseil des litiges nés de son application.

 

Lutte contre Charles Quint

 

La rivalité entre François Ier et Charles Quint commença vraiment lorsque ce dernier l’emportant sur ses rivaux, dont le roi, fut élu empereur d’Allemagne (28 juin 1519) grâce à l’argent (versé après l’élection) de la banque Fugger, alors que le roi avait eu l’imprudence de payer d’avance les électeurs ! Avant de se combattre, le roi et l’empereur recherchèrent l’alliance de Henri VIII d’Angleterre. François Ier qui avait déjà conclu avec lui, fin 1518, un traité d’alliance, reçut fastueusement ce dernier, du 7 au 24 juin au célèbre Camp du Drap d’or dont le luxe l’éblouit d’autant moins qu’il se préparait à rencontrer l’empereur ; si bien que notre roi ne put obtenir de lui une véritable alliance.

La guerre débuta en mars 1521 avec un double échec militaire et diplomatique (échec de la médiation d’Henri VIII) des Français qui, grâce à Bayard, défendirent héroïquement Mézières en septembre 1521, mais furent battus à La Bicoque (29 avril 1522), ce qui entraîna la perte du Milanais et de Gênes. Au demeurant, la situation des Français ne put que s’aggraver avec la trahison du connétable de Bourbon qui rejoignit le parti de l’empereur et du roi d’Angleterre, auquel Bayard eut, dit-on, le temps de rappeler sa félonie, avant de mourir en avril 1525 à la bataille de La Sesia. Le connétable ne tarda pas alors à envahir la Provence et à assiéger Marseille qui tint bon en septembre 1524, ce qui le força à se retirer en Italie et permit au roi de reconquérir le Milanais en octobre 1524.

Mais l’épreuve décisive eut lieu le 24 février 1525 lors du siège de Pavie, où le roi, renouvelant l’erreur de Poitiers, commit l’imprudence de mener une charge de cavalerie qui interdit à son artillerie d’emporter la décision. Ses meilleurs capitaines tués (La Trémoille, La Palice, Bonnivet), blessé, il fut fait prisonnier, ne conservant, comme il l’écrivit à sa mère (qui devint alors régente), « que l’honneur, et la vie qui est sauve », et emmené en captivité à Madrid. C’est là qu’après avoir songé à abdiquer en novembre 1525 – ce que le parlement de Paris refusa comme contraire au principe d’indisponibilité de la couronne – le roi conclut (14 janvier 1526) un traité par lequel il s’engageait à restituer la Bourgogne et Tournai à Charles Quint dont il devait (la reine Claude était morte en 1524) épouser la sœur Eléonore, et aussi renoncer à tous ses droits sur l’Italie, la Flandre et l’Artois. Quant au gage du traité que, comme Louis XI après Peronne, le roi n’avait pas la moindre intention de respecter, il consistait en la livraison de ses deux fils (dont le dauphin) comme otages, ce qui permit sa propre libération le 17 mars 1526.

Toutefois, le résultat de ce traité, que le parlement de Paris, en accord avec les états pariculiers de Bourgogne, devait déclarer nul (10 décembre 1527), en ce qui concerne l’aliénation de la Bourgogne (contraire aux lois fondamentales du royaume), ce fut la reprise de la guerre. Dès le 22 mai 1526, la France, le pape, Venise et diverses villes italiennes avaient formé contre l’empereur la ligne de Cognac. Ce dernier envahit l’Italie, où le connétable de Bourbon saccagea Rome (où il mourut) le 5 mai 1527, au grand scandale de la chrétienté ; et la guerre reprit entre le roi et l’empereur, conclue, après l’échec de l’armée de Lautrec en Italie (août 1528), par la paix des Dames (parce que négociée par Marguerite d’Autriche et Louise de Savoie) signée le 3 août 1529 à Cambrai. Elle permit au roi de garder la Bourgogne, sans cesser de renoncer à l’Artois, à la Flandre et à l’Italie, et surtout de récupérer (contre une forte rançon) ses fils, le 1er juillet 1530. C’est donc sur d’autres bases que la guerre reprit.

Soucieux de l’équilibre européen, toujours menacé par l’empereur, le roi se préoccupa de rechercher de nouvelles alliances. Il s’allia tout d’abord, en mai 1532, avec les princes luthériens qui venaient de former en 1531, la ligue de Smalkalde contre l’empereur ; et il conclut, de même, un traité d’alliance avec Henri VIII à Boulogne (20 octobre 1532). Mais son alliance la plus surprenante (quoique destinée à devenir traditionnelle) fut celle qu’il conclut, après des négociations secrètes, avec le sultan turc Soliman le Magnifique, dont les troupes avaient menacé Vienne en 1529. Dès les capitulations de février 1536, il s’assura, sous le couvert d’un traité de commerce, d’une coopération militaire et maritime de l’Empereur ottoman, qui se révéla d’un grand secours.

Pourtant, dès le début de 1536, la guerre avait repris, et François 1er avait réussit à occuper la Bresse, le Bugey, et le Piémont. Quant à Charles Quint, il fut contraint par le duc de Montmorency (inspirateur de 1530 à 1540 de la politique royale) à abandonner la Provence. La guerre fut suspendue, le 17 juin 1538, par une trêve de dix ans conclue à Nice, suivie d’une pseudo-réconciliation entre le roi et l’empereur le mois suivant à Aigues-Mortes. Mais, en février 1543, Henri VIII et l’empereur s’allièrent de nouveau contre la France. Peu de temps après la bataille de Cerisoles, remportée par le comte d’Enghien (et Blaise de Monluc) sur les Impériaux (14 avril 1544), Charles Quint envahit la Champagne, arrivant même jusqu’à Château-Thierry, et Henri VIII la Picardie. Finalement, un rapprochement intervint entre le roi et l’empereur qui, signèrent le traité de Crépy-en-Laonnais (18 septembre 1544) par lequel le roi renonçait de nouveau à ses droits sur la Flandre, l’Artois, le Piémont et la Savoie, tandis que l’empereur lui reconnaissait ses droits sur la Bourgogne, les deux s’engagèrent à combattre les Turcs. Et après un essai manqué d’invasion de l’Angleterre, le roi signa, le 7 juin 1546, le traité d’Ardres avec Henri VIII qui accepta de lui vendre Boulogne que les Français n’avaient pu prendre. Ainsi s’acheva momentanément la lutte entre Charles Quint et son allié occasionnel, qui se poursuivra au cours du règne suivant.

 

François Ier et les protestants

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que François Ier, probablement sceptique, et donc peu impliqué en profondeur par les problèmes religieux qu’il n’envisagea jamais que sous l’angle de la politique, eut une attitude hésitante face au protestantisme.

Ce n’est que vers 1518 que les idées de Luther (condamnées par la Sorbonne dès avril 1528) avaient pénétré la France.

Dès les années 1523 – 1525, des protestants furent brûlés et, en mai 1525, une bulle du pape Clément VII confia la recherche des hérétiques à trois membres du parlement et à un curé de Paris. Pourtant, de sa captivité, le roi se montra plus modéré ; mais il ne put sauver en 1529 du bûcher (comme il l’avait fait en 1523 et 1526) le zélateur du luthéranisme Louis Berquin.

Toutefois, sa sympathie pour une réforme proche de l’humanisme ne résista pas à la maladroite provocation des protestants qui, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, affichèrent à Paris, en province, et jusqu’à la porte de la chambre du roi à Amboise, des « placards » contre la messe, probablement rédigés par un certain Antoine Marcourt, réfugié à Neufchâtel. La répression fut atroce, suivie d’une procession expiatoire, le 21 janvier 1535. Ce qui n’empêcha pas le roi, qui était politiquement allié aux protestants allemands, de promulguer l’édit d’amnistie de Coucy (16 juillet 1535). Mais, conséquence de la trêve de Nice de juin 1538, il fut suivi de nouveaux édits contre les luthériens, dont celui de 1540, qui laïcisait en quelque sorte l’Inquisition, en la confiant à des juges royaux, d’où une protestation  du clergé qui aboutit, le 23 juillet 1543, à un partage, en la matière, entre tribunaux ecclésiastiques et tribunaux laïques. Si bien que le règne de François Ier s’acheva par des persécutions accrues, en 1546, par exemple, contre les réformés de Meaux. Le germe des futures guerres de Religion était ainsi semé.

 

Le gouvernement de François Ier

 

S’il ne faut pas surestimer l’absolutisme de François Ier, force est de reconnaître que, bien qu’encore empirique, l’organisation gouvernementale se perfectionna sous son règne, avec l’apparition d’un Conseil des affaires, composé du chancelier et de quelques conseillers intimes, qui doubla, à la fin du règne, son Conseil privé. D’autre part, le roi ne cessa d’étendre la compétence du Grand Conseil, chargé, comme nous l’avons vu, de régler le contentieux né du concordat. S’étant bien gardé de réunir les états généraux, le roi n’hésita pas, le cas échéant, à se servir du parlement de Paris, avec lequel il entra souvent en conflit, pour l’aider dans sa politique ; et, sous son règne, fut officialisé le parlement de Normandie et créé celui des Dombes à Lyon en 1523.

Quant aux finances, moralisées par le procès et la pendaison à Montfaucon du « superintendant » Semblançay, qui confondait sa fortune avec celle de la reine mère qu’il gérait (11 août 1527), elles furent réformées par la création, le 23 décembre 1523, du trésor de l’Epargne, fixé au Louvre et centralisant toutes les recettes. Mais les prodigalités du roi, jointes aux frais de guerre, ne manquèrent pas d’entraîner une augmentation des impôts et un appel au crédit public qui permit au roi d’emprunter, le remboursement consistant en rentes constituées par lui sur l’Hôtel de la Ville de Paris (mieux administrée que l’Etat), créées le 2 septembre 1522.

Et c’est aussi pour se procurer de l’argent que, tout en l’interdisant en théorie, le roi encouragea la vénalité des offices. En 1522 fut créé un Bureau des parties casuelles, organe du Trésor, destiné à gérer les profits provenant de la vente des offices, y compris la taxe royale d’un quart de la valeur de l’office prévue à chaque revente, ce qui équivalait à en généraliser la pratique. Le résultat de cette création fut une multiplication des officiers qui deviendra une des plaies (un officier pour quatre cents Français en 1664) de l’Ancien Régime.

 

La fin

 

Troublée jusqu’au dernier traité de paix de juin 1546 sur le plan extérieur, la fin du règne de François Ier connut aussi des révoltes intérieures, en particulier à La Rochelle où le roi pardonna magnanimement aux rebelles en janvier 1543. C’est cependant un crime difficilement pardonnable (mais à moitié volontaire) qui hâta probablement sa mort, survenue peu de temps après celle d’Henri VIII, le 31 mars 1547. De plus en plus partisan de la répression, il avait eu la faiblesse d’approuver, en 1545, l’exécution d’un arrêt du parlement d’Aix contre les hérétiques vaudois (qui n’avaient rien de protestant), sans se douter que ses ordres seraient dépassés et que, peut-être, trois mille personnes seraient finalement massacrées.

 

Un règne brillant

 

A condition de rappeler que « tout ce qui brille n’est pas or », le règne de François Ier fut assurément le règne brillant d’un monarque que Brantôme peint comme « gaillard, affable et de bonne grâce ; bon à son peuple, familier et privé avec les siens… courtois et galant enfin ; car n’est-ce pas lui qui, considérant qu’une cour sans dame est un jardin sans aucunes belles fleurs, a introduit en la cour les grandes assemblées ordinaires d’icelles qui en sont toute la décoration ? ».

Mais ce roi, aux brillantes et officielles maîtresses – comme la comtesse de Chateaubrillant, la duchesse d’Etampes Anne de Pisseleu ou la Belle Ferronnière – et à la haute culture, peut-être plus raffinée que vraiment profonde, qui le poussa à protéger Léonard de Vinci comme à créer en 1530 le Collège des lecteurs royaux (futur Collège de France), n’a peut-être pas été, à la hauteur de tous les enjeux de son époque.

On peut tout d’abord déplorer que la France ait été, sinon absente, du moins en retrait dans la conquête du Nouveau Monde, malgré les voyages de Jacques Cartier et de Roberval. Et il est sûr qu’un certain manque de perspicacité politique a nui à la politique extérieure du roi, dont le bilan fut en fin de compte à peine positif.

Mais c’est probablement en matière religieuse que son action fut la plus contestable. Car son manque de fermeté, joint au paradoxe d’une politique d’alliance extérieure avec les protestants qui, à l’intérieur, étaient alternativement acceptés et persécutés, abouti finalement à renforcer l’hérésie qui, faute d’être vraiment tolérée, mais contenue dès le départ dans de justes limites par un roi qui avait en main l’Eglise catholique, finit par mettre en péril l’équilibre même de la nation.