Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Gilles de Rais, le destin d'un héros monstrueux

 

 

Celui qui se couvre de gloire aux côtés de Jeanne d'Arc va sombrer dans la déchéance la plus terrifiante. Mais c'est à  cause de sa richesse qu'il sera pendu, puis brûlé...

 

De mémoire de Nantais on n'avait jamais vu pareille foule se presser dans les rues de la ville. Paysans, marchands, bateliers arrivent du pays de Rais et des duchés voisins dans la bruine d'automne pour assister à  un événement unique dans les annales judiciaires du temps : la mise en jugement de l'un des plus prestigieux personnages du royaume, Gilles de Rais, maréchal de France, doyen des barons de Bretagne, accusé de " meurtres d'enfants et de sodomie, d'évocations des démons, d'offenses à  la majesté divine et d'hérésie ".

Descendant de la glorieuse maison des Laval-Montmorency, petit-neveu de Du Guesclin, l'immense richesse de Gilles de Rais plus encore que ses titres lui conférait un pouvoir souverain. Il régnait sur plus de quarante seigneuries, châteaux et des domaines qui s'étendaient sur la Bretagne, le Poitou et l'Anjou. Depuis plusieurs années la méchante rumeur courait le pays. Sans doute disait-elle vrai, mais nul n'imaginait qu'un jour un tribunal ordinaire lui demanderait raison de ses crimes. Au XVe siècle, les nobles de son rang se plaçaient encore au-dessus de la loi commune.

Fils de Gui de Laval-Blaison et de Marie de Craon - qui a apporté en dot le pays de Rais et le décanat des barons de Bretagne -, Gilles naît dans la Tour noire de Champtocé-sur-Loire, vraisemblablement à  la fin du mois de novembre 1404. Propriété de Jean de Craon, cette forteresse monte alors la garde depuis plus d'un siècle aux marches de la Bretagne.

Gilles de Rais y a peu séjourné. En 1407, la mort de Jeanne la Sage ayant libéré le château de Machecoul, résidence des barons de Rais, Gui de Laval s'y installe avec sa famille enrichie depuis peu d'un second garçon, René.

Gilles reçoit une éducation de prince. Des précepteurs lui enseignent le latin, le grec et la musique, d'autres, le maniement des armes. Il apprend à  se battre avec une fougue et une endurance peu communes. Son père l'appelle parfois dans son cabinet " pour parfaire son éducation ". Gilles ne l'aime guère. Il lui reproche de mener une vie sans âme, partagée entre la chasse, la gestion de ses biens, les fêtes et les servantes troussées à  la hâte. Il lui préfère sa mère, plus délicate. Dans le doux parler des cours d'amour, elle lui ouvre les mondes magiques de la poésie, de la peinture, des enluminures, de la musique à  plusieurs voix qui l'émeut aux larmes.

Ainsi vont les jours à  Machecoul. Jusqu'à  cette année 1415 où une succession de deuils bouleverse la vie familiale. Une mauvaise fièvre emporte Marie de Craon au début de l'année. Le 28 septembre Gui de Laval, au cours d'une chasse, est blessé à  mort par un sanglier. Le 25 octobre Amaury, le fils de Jean de Craon, tombe à  Azincourt.

A la mort de ses parents, Gilles, à  onze ans, hérite d'une des plus grandes fortunes du royaume. Elle s'agrandira encore à  la mort de son grand-père dont il est, depuis la disparition d'Amaury, le seul descendant direct. Jean de Craon trouve malsain de laisser vaguer toute cette richesse et revendique la tutelle des deux enfants. Avare, et sans autres vertus morales que celles qui servent ses intérêts, il tente de former l'aîné, Gilles, à  son image. Pour éviter toute révolte, il le laisse grandir librement, n'intervenant que pour lui apprendre à  enrichir son patrimoine par le mariage, l'héritage, les intrigues en n'oubliant jamais que pour un seigneur de son rang, vivant au-dessus des lois, la force doit toujours primer le droit.

Gilles reste indifférent aux calculs et aux ruses, ou à  la violence que Jean emploie parfois jusqu'au crime pour les mettre en œuvre. Il préfère les jeux en liberté, les amis qui forment autour de lui une petite cour de garçons serviles, ceux sans doute avec qui, se disant " écœuré par le fluide des filles ", il découvrira une homosexualité qu'il pratiquera toute sa vie. Il prépare une carrière militaire, perfectionne avec son maître d'armes ses coups, ses bottes, et parvient en les répétant sans cesse à  les porter avec une étonnante précision. La rage opiniâtre qu'il manifeste dans les assauts en fait un redoutable combattant.

En attendant que Gilles soit prét à  rejoindre l'armée du roi Charles VI engagée dans la guerre de Cent Ans, le grand-père se lance à  la recherche d'une riche héritière. La première, Jeanne Peynel, possède de vastes domaines en Normandie. Mais elle a quatre ans à  peine et le Parlement de Paris interdit le mariage. La deuxième, Béatrice de Rohan, nièce du duc de Bretagne, meurt avant la cérémonie. La troisième enfin, une proche cousine, Catherine de Thouars, est aux yeux de Jean de Craon le meilleur des partis si l'Eglise, qui interdit les mariages consanguins, n'intervient pas. Il conseille alors à  son petit-fils d'enlever l'héritière sans plus de manières et envoie dans le méme temps un émissaire à  Rome chargé de riches présents pour obtenir l'autorisation papale. Deux années passent avant que le souverain pontife cède. Le mariage est célébré le 24 avril 1422. La mariée est belle, d'autant plus belle qu'elle apporte en dot d'immenses domaines jouxtant le pays de Rais et de puissants châteaux dont la forteresse de Tiffauges qui s'étend sur trois hectares au bord de la Sèvre nantaise. La vie commune est de courte durée. Résignée, Catherine se retire dans son château de Pouzaugues o๠le baron vient de temps à  autre tenter à  contre-corps d'assurer sa descendance. Il y parvient sept ans plus tard. Espérant un mâle, il a une fille, Marie. Déçu, Gilles de Rais ne reviendra plus jamais à  Pouzaugues. La guerre, il est vrai, le prend alors tout entier.

Grâce à  Georges de La Trémoille, favori du roi Charles VII et cousin de Jean de Craon, il est introduit à  la Cour. Avec cinq cents cavaliers et deux cent trente-huit archers - qu'il paie de ses deniers - il intervient rapidement contre les Anglais. Une bataille suffit pour que sa bravoure et sa rage de vaincre le fassent connaître. Il jouera un rôle important dans la prise de Saint-Jean-de-Mortier, de Ramefort, de Malicorne. Au château du Lude, il se lance à  l'assaut des murailles si impétueusement que les Anglais en restent pantois. La mort le laisse indifférent bien qu'elle soit partout dans ce pays en ruines et dépeuplé. Sans doute est-ce à  ce moment que Gilles de Rais prend ce goà»t du sang qui annonce les meurtres d'innocents. Le monstre est en train de naître.

La brève et exaltante aventure qu'il va connaître avec Jeanne d'Arc n'y changera rien. La marque du crime est sur lui, elle ne le quittera plus. Jeanne le saura-t-elle ? Peut-étre, mais la sainte en armure est là  pour gagner la guerre et Gilles, malgré ses horribles péchés, est le fauve qui lui convient. A Chinon, le 6 mars 1429, lorsqu'elle est présentée au roi, il se méfie d'elle. Mais bien vite, il découvre que Jeanne est un personnage magique. Il suffit qu'elle apparaisse pour que la foule la presse, la touche. On lui tend des médailles pour les bénir, elle refuse : " Bénissez-les vous-méme, ce sera aussi bien que par moi. " Elle ne prend jamais l'épée, se contentant d'aller à  l'ennemi sa bannière au poing, une bannière blanche sur laquelle un Ecossais a peint deux anges agenouillés.

La bataille d'Orléans est vite réglée. Les Anglais assiègent la ville depuis six mois. L'armée survoltée par la présence de Jeanne la libère en cinq jours. Dans un irrésistible élan " de pèlerinage et de croisade ", Jeanne et l'armée enlèvent Jargeau, Beaugency, Patay, Gien. Le 10 juillet, ils entrent dans Troyes. Il n'y a plus d'obstacle entre Reims et le roi. Le 17 juillet, Charles VII est sacré dans la cathédrale. Jeanne d'Arc à  sa droite, Gilles de Rais à  sa gauche. Auparavant le jeune baron et trois autres grands seigneurs sont entrés en armure et à  cheval dans l'église, escortant le père abbé de Saint-Rémi qui apporte la Sainte Ampoule pour consacrer le roi. Le soir méme, dans Reims en liesse, Gilles de Rais est nommé, à  vingt-cinq ans, maréchal de France. Il est fou d'orgueil d'avoir porté au pinacle plus haut que quiconque dans sa noble famille la devise de son père : Quo non ascendam - Jusqu'o๠ne monterai-je pas.

Compiègne, Beauvais, Creil, Chantilly, les victoires s'enchaînent. Jeanne insiste auprès du roi pour prendre Paris et choisit Gilles de Rais pour conduire l'attaque avec le duc d'Alençon. Un premier assaut les conduit jusqu'à  la porte Saint-Honoré mais le lendemain le roi abandonne Paris pour revenir en pays de Loire. Furieux, Gilles ne cache pas que cette " retraite est déshonorante et qu'elle fera couler bien du sang et des larmes ". Charles VII ne lui pardonnera pas cette incartade. Il ne lui fera aucun reproche, il l'oubliera tout simplement, comme il oubliera Jeanne. Il les anoblit cependant et leur accorde le rare privilège d'ajouter à  leurs armoiries " les lys d'or sur champ d'azur " de la maison royale. Ce sera tout. Jeanne, guerroyant devant Compiègne, tombera entre les mains de Jean de Luxembourg. Celui-ci la vendra aux Anglais qui la brà»leront à  Rouen le 30 mai 1431 sans que Charles VII ne fasse un geste pour la sauver.

Après la mort de son grand-père, en 1432, Gilles de Rais sombre dans une horreur sans fin. Jusque-là , les atroces visions de la guerre qui le fascinent ne dépassent pas les limites de son inconscient. Il franchit, sans état d'âme, cette frontière. Pour affirmer son pouvoir souverain, il tue, non des ennemis comme à  la guerre mais des innocents, des enfants parce qu'il le veut " pour son plaisir et sa délectation ".

Le premier meurtre, avouera-t-il à  son procès, a été commis dans une chambre de Champtocé peu de temps après le décès de Jean de Craon. On ne sait rien de l'enfant. Dans le climat d'insécurité o๠vit le pays déchiré par la guerre, les pillages, la famine, les épidémies, les familles ont été décimées et nombreux sont les enfants perdus dans ce monde de folie.

Gilles de Rais va puiser sans risque dans ce vivier du malheur. Avec tant d'ardeur qu'il ne suffira bientôt plus à  la tâche. Ses complices Gilles de Sillé, Roger de Briqueville - deux nobles sans scrupule - et les chambriers Poitou et Henriet, courent les routes à  la recherche de proies pour leur maître. Dans chacun des châteaux o๠il réside, le baron fait installer une " chambre de volupté ". Les enfants y sont amenés, torturés de toutes manières, tués avant ou après que le maître a exercé la luxure sur eux. Ils sont alors décapités et le maître choisit la plus belle téte qu'il baise avec fougue.

Avec le temps, Gilles change. La mort des enfants devient l'essentiel de sa jouissance. Partout la mort l'accompagne, méme lorsque son goà»t de paraître et de briller lui met en téte, en 1435, de faire représenter un Mystère du siège d'Orléans à  la mémoire de Jeanne d'Arc. Il veut monter un fabuleux spectacle, engage cent cinquante-sept comédiens et plus de cinq cents figurants, fait construire de gigantesques scènes, des décors et une monumentale machinerie pour les animer. Il est Dieu refaisant le monde. Cela coà»te très cher mais l'argent pour lui ne compte que par le plaisir qu'il en retire. Il confie le financement de cette énorme entreprise au cousin Briqueville, plus voyou que noble, qui se met à  brader les châteaux, les domaines, les marais salants méme. Tout y passe, jusqu'aux précieux manuscrits de son père, et notamment Les Métamorphoses d'Ovide. Il vend aussi Cassenoix, le magnifique palefroi de Gilles. Dans cette période o๠il engloutit cent mille écus d'or dans un spectacle qui ne sera joué qu'une fois, Gilles fonde à  la chapelle de Machecoul une psallette, maîtrise de musique vocale, qu'il dédie, lui qui tue chaque jour des enfants, aux Saints Innocents.

Inquiet des prodigalités scandaleuses de son frère, René de La Suze rédige un " mémoire des héritiers " qu'il confie à  Charles VII en lui demandant d'intervenir. Une aubaine pour le roi qui va utiliser ce document pour rappeler aux nobles, qui se livrent trop souvent à  d'impardonnables excès, qu'il a sur eux un droit de justice. Le 2 juillet 1435, il prend une ordonnance " interdisant au baron de vendre tout ou parcelles de ses biens et à  quiconque de les acheter ". L'interdit est respecté partout sauf en Bretagne o๠le duc Jean et son chancelier l'évéque Malestroit, feignant d'ignorer l'interdit, rachètent en sous-main les châteaux et les terres que " leur ami le baron " possède dans le duché. Jusqu'à  la ruine, jusqu'à  la mort. Car c'est de la mort de Gilles qu'il s'agit désormais, les deux compères n'entendant pas devoir un jour s'acquitter intégralement d'achats pour lesquels ils n'ont jamais versé que des arrhes.

Gilles retrouve à  Tiffauges les magiciens qui l'ont convaincu qu'avec l'alchimie ils reconstitueront sa fortune. Il installe des fours, des cornues dans une pièce secrète et se lance dans une recherche incertaine qui porte alors tous ses espoirs. En 1439, un jeune Florentin, François Prelati, arrive en renfort. Il est beau, cultivé et roué. Dans cette période o๠Gilles de Rais est pris entre la réalité de sa déchéance et l'espérance de l'or du diable, le beau François l'encourage à  persévérer. Il évoque un " démon de ses amis " qui lui a promis de lui donner le secret de la transmutation.

C'est alors qu'arrive l'affaire de Saint-Etienne-de-Mermorte. Gilles a vendu cette forteresse au trésorier du duc de Bretagne, Guillaume Le Ferron, qui ne l'a pas payée. Il tente de négocier, mais Le Ferron, qui est un homme du duc, refuse. Le baron décide alors de reprendre par la force ce qu'il considère lui revenir de droit. Il investit le château et arréte dans l'église, à  la fin de la messe, le frère de Le Ferron, Jean, un clerc tonsuré qu'il jette dans un cachot après lui avoir fait signer une annulation de vente. Cette faute stupide va perdre Gilles. Pour cet outrage à  sa souveraineté, le duc le condamne à  une amende de cinquante mille écus d'or. De son côté, l'Eglise saisit le tribunal ecclésiastique pour le viol de l'immunité de Jean Le Ferron et la profanation d'un lieu saint.

Le duc et son chancelier profitent de cette banale affaire pour enquéter sur les rumeurs qui accusent le baron d'étre un assassin d'enfants.

Après quatre mois de recherches, désespérant d'aboutir, car personne ne veut témoigner contre le puissant seigneur, l'évéque se rend en apparat dans les paroisses pour tenter d'obtenir sous son autorité des plaintes contre le sire de Rais, mais il n'attend pas leur réponse. Tandis que l'enquéte se poursuit, le duc et Malestroit font arréter le baron pour la seule affaire de Saint-Etienne-deMermorte. Appréhendé le 14 septembre à  Machecoul, le maréchal attend treize jours dans une chambre haute de la Tour neuve qu'on le fasse enfin comparaître. Le 28 septembre l'enquéte atteint son but : dix plaignants qui " avec de grandes clameurs, douloureusement et dans les larmes " l'accusent d'avoir sodomisé et massacré leurs enfants. Le baron se sent perdu et réagit violemment récusant les juges qui, pour la plupart, lui doivent de l'argent. Malestroit, habilement, ne répond pas à  l'appel du baron mais l'évacue simplement comme " frivole ". La lecture de l'acte d'accusation, deux jours plus tard, laisse Gilles de Rais sidéré. En quarante-neuf articles, le document fait le bilan de ses crimes : on lui reproche la mort de " 140 enfants tués de traitreuse, cruelle et inhumaine façon ".

Dès lors, le maréchal abandonne le combat terrestre et prépare pieusement son salut. Il n'est plus désormais qu'un repentant qui se prépare à  affronter " l'âme propre " la sainte face de Dieu. Le 22 octobre, il réitère publiquement les aveux qu'il a faits la veille hors jugement. D'une voix mesurée mais ferme, il confirme devant les parents des victimes, avec une grande contrition, les accusations portées contre lui, ajoute quelques précisions sur les meurtres, et finalement implore " le pardon de Dieu, des parents et des amis des enfants qu'il a si cruellement massacrés ", en demandant à  tous le secours de leurs dévotes prières.

Le grand seigneur réapparaît pour organiser ses obsèques. Il demande d'abord d'étre exécuté le premier pour que ses serviteurs, condamnés eux aussi à  mourir pendus et brà»lés, n'imaginent pas qu'il pourrait, lui, le vrai coupable, rester impuni. Il sollicite encore qu'on retire son cadavre des flammes avant que les chairs ne soient entamées afin qu'il puisse étre enseveli dans la chapelle des Carmes de Nantes. Enfin, il prie l'évéque d'ordonner, sur le chemin de son exécution, une procession pour demander à  Dieu de maintenir en lui et ses serviteurs le ferme espoir du salut.

Le 26 octobre au matin, une foule immense, rassemblée dans la nuit par les prétres, l'accompagne jusqu'au bà»cher chantant des psaumes et priant pour que soit sauvée l'âme du monstre. On ne sait qui en revanche choisit de faire ensevelir " par quatre ou cinq dames ou demoiselles de grand état " ce baron qui les avait sa vie durant si ostensiblement méprisées.