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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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L’homme qui devint roi de France en 987 n’était nullement ce seigneur médiocre dont on parle parfois. Fils de Hugues le Grand, duc des Francs, qui avait été l’arbitre du jeu politique entre l’empereur d’Allemagne et les Carolingiens, il avait réussi à lui succéder à la fois dans ce rôle, et à la tête des possessions réduites aux comtés d’Orléans et de Senlis et autres lieux mineurs auxquels on doit ajouter quelques abbayes, dont Saint-Martin-de-Tours dont il était l’abbé laïque et où était conservée la « chappe » du saint, d’où probablement son surnom de « Capet ». Au demeurant, sa primauté politique entre Seine et Loire s’exerçant sur de multiples vassaux plus ou moins obéissants lui avait permis, après qu’il eut pratiqué un jeu de bascule plus ou moins équivoque entre l’empereur d’Allemagne et les derniers Carolingiens, Lothaire et Louis V, d’être pour ainsi dire le régent du royaume depuis mars ou avril 987.
Une élection inattendue et nécessaire
Le hasard qui fit de Hugues Capet un roi se produisit au cours d’une assemblée de grands qui se réunit à Compiègne à partir du 18 mars 987. Le but était peut-être moins de juger, à l’instigation de Louis V, l’archevêque de Reims Adalbéron accusé de collusion avec l’empereur, comme on l’a souvent dit, que de réconcilier le roi et l’archevêque. Mais la mort du roi au cours d’une partie de chasse, le 22 mai, interrompit l’assemblée qui après qu’Adalbéron – le maître du jeu – eut fait promettre aux grands de ne pas s’engager prématurément, se retrouva, début juillet réunie à Senlis où Hugues Capet la présida. Pour bien comprendre les raisons profondes du choix de ce dernier et non de Charles de Lorraine, l’oncle du roi défunt, il est nécessaire de citer le discours (apocryphe mais sonnant vrai) d’Adalbéron devant l’assemblée : « Nous n’ignorons pas que Charles a ses partisans qui soutiennent qu’il est digne du royaume parce que ses parents le lui ont transmis. Pourtant si l’on examine la question, on sait que le royaume ne s’acquiert pas par droit héréditaire et que l’on ne doit s’élever à la royauté que celui qui s’illustre, non seulement par la noblesse de son corps, mais aussi par la sagesse de son esprit, celui que sa loyauté protège et que sa magnanimité fortifie. Choisissez le duc, le plus illustre par ses actions, sa noblesse et sa puissance militaire… »
Cet habile discours, en réalité reconstitué par le moine Richer, montre tout d’abord l’effacement de l’hérédité comme source du pouvoir, au profit de la vertu, que l’élection (au sens de choix du plus digne et non comme volonté d’une majorité), bref la désignation par les grands, représentant la volonté divine et inspirée par les clercs, a pour but de reconnaître. L’hérédité n’étant pas une garantie suffisante de la moralité se voit ainsi, au moins momentanément, écartée au profit des qualités intrinsèques, opportunément mises en avant, du nouveau souverain. Mais il n’est pas sûr pour autant que l’hérédité qui, malgré tout, avait fonctionné concurremment avec l’élection et l’alternance entre Carolingiens et Robertiens durant le siècle précédent ait été totalement rejetée ; et l’on a pu voir dans le passage, cette fois définitive, des Carolingiens aux Capétiens, le choix divin d’une autre lignée royale. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que l’élection par les grands – de plus en plus formelle, il est vrai – subsistera jusqu’à Philippe Auguste, élection au demeurant impuissante à remettre en question le principe héréditaire, bien vite mis en avant par Hugues Capet peu après son sacre le 3 juillet 987 à Noyon.
Mais il convient de s’arrêter momentanément sur les termes du serment prononcé à cette occasion car, en dépit des faibles moyens de la royauté capétienne à ses débuts, il contient en germe toute sa politique. « Moi, Hugues, qui dans un instant vais devenir roi des Francs par la faveur divine, au jour de mon sacre, en présence de Dieu et des saints, je promets à chacun de vous de lui conserver le privilège canonique, la loi, la justice qui lui sont dus et de vous défendre autant que je le pourrai, avec l’aide du Seigneur, comme il est juste qu’un roi agisse, en son royaume, envers chaque évêque et l’Eglise qui lui est commise. Je promets aussi de faire justice, selon ses droits, au peuple qui nous est confié. »
Ce serment, qui sera renouvelé, à peu de chose près, par tous nos rois, révèle tout d’abord la carte dont Hugues Capet avait su jouer pour se faire élire : celle de protecteur des églises et des monastères – on sait qu’il fut un ferme soutien de la réforme clunisienne – et donc d’adversaire de l’anarchie naissante de la société féodale que les moines combattaient tout autant que les princes. Quant à la justice envers les seigneurs autres qu’ecclésiastiques et le peuple, elle ne pouvait pas dépasser alors le stade des vœux pieux, mais elle deviendra peu à peu l’idée-force qui permettra finalement à la monarchie capétienne de s’affirmer à la fois au sommet et en face de la féodalité pour mieux la dominer.
Une élection forcée
Bien que l’élection de Hugues Capet n’ait provoqué que de rares protestations, il n’en éprouva pas moins le besoin de mieux asseoir son pouvoir en rendant tout d’abord Verdun à la maison d’Ardennes, ce qui, en donnant satisfaction à Adalbéron qui l’avait fait élire et à l’empereur, marquait son besoin de l’appui de ce dernier pour contrer Charles de Lorraine et sa volonté, probablement forcée, de limiter ses ambitions à l’intérieur de la France de l’Ouest.
Mais asseoir son pouvoir supposait que son fils lui succédât. C’est pourquoi, désireux de « laisser après sa mort un héritier reconnu pour le royaume », il reprit une pratique byzantine utilisée à son époque dans l’empire othonien, et demanda à Adalbéron de sacrer de son vivant son fils Robert. Excipant de l’impossibilité imaginaire de « créer régulièrement deux rois dans la même année », l’archevêque commença par refuser, mais le roi, en lui présentant une lettre du duc de Borel (de l’Espagne Citérieure) lui demandant secours contre les Arabes, invoqua la nécessité de la défense du royaume et du risque pour le commandement de l’armée de la disparition d’un chef unique. Adalbéron ne pouvait que céder à ce qu’on a considéré à tort seulement comme un subterfuge imaginé par le roi pour imposer l’hérédité, alors que la règle demeurait encore le consentement des grands à une hérédité jointe au mérite personnel. Le jeune Robert II, qui n’était pas sans mérite, ayant été à Reims l’élève du célèbre Gerbert d’Aurillac, fut donc sacré par Adalbéron le jour de Noël 987 à Orléans, et son père imagina aussitôt de le marier à Rozala, la riche veuve du comte de Flandre, qu’il répudia très vite en conservant sa dot.
Le retour de Charles de Lorraine
Evincé par Hugues Capet d’un trône que même sa propre dynastie carolingienne lui refusait, Charles de Lorraine ne pouvait pas ne pas tenter de le récupérer. En 988 il s’empara par trahison de Laon et de son évêque Adalbéron, dit Ascelin, qui réussit à s’évader peu après le deuxième siège (le premier avait été peu glorieux) de la ville par Hugues Capet qui échoua de nouveau et se trouva encore affaibli par la mort d’Adalbéron de Reims en janvier 989. Alors que ce dernier avait probablement désigné Gerbert pour lui succéder, le roi crut habile de faire élire comme archevêque de Reims Arnoul, un bâtard de Lothaire qui s’engagea à abandonner la cause de son oncle Charles de Lorraine et à lui restituer la ville de Laon. Mais, en dépit d’une nouvelle promesse de fidélité, Arnoul, aussitôt investi, trahit ses serments et livra la ville de Reims à Charles de Lorraine. Le roi tenta alors sans succès de le faire condamner par le pape Jean XV, et un dernier siège de Laon en 990 échoua, lors même que le roi avait donné à son vassal Eudes de Blois la place forte de Dreux comme prix de son alliance. Ce n’est finalement qu’à la traitrise d’Adalbéron de Laon envers Charles de Lorraine que le roi dut, non seulement l’occupation de Laon, mais la capture du Carolingien (qui finit en prison à Orléans) et de l’archevêque Arnoul. Le pape ayant, comme on l’a vu, refusé de condamner ce dernier, Hugues Capet convoqua à la mi-juin 991 une assemblée d’évêques à Saint-Basle-de-Vergy, près de Reims, et, malgré une remarquable défense d’Abbon de Fleury, qui invoqua à juste titre la primauté romaine, Arnoul y fut condamné et presque aussitôt remplacé à l’archevêché par Gerbert, dont cependant la fidélité politique était on ne peut plus flottante, puisqu’il finit par rallier la cause de l’empereur Otton III.
Lutte contre le pape
Lorsqu’il apprit avec retard la déposition d’Arnoul, le pape convoqua en 992, par la voix de son légat Léon, un concile général à Aix-la-Chapelle pour en débattre ; mais les évêques français refusèrent de s’y rendre, tout comme à Rome où ils furent convoqués avec les rois Hugues et Robert, probablement au début de 993. Et, en 993-994, un synode tenu à Chelles sous la présidence du roi Robert apparut comme un défi à la papauté, dans lequel d’ailleurs le débat ne se limita pas à l’affaire de Reims, mais au problème posé par l’autorité des évêques (soutenus par le roi) sur les monastères qui commençaient à revendiquer l’exemption monastique. La papauté échoua encore en convoquant sans succès les prélats francs à Mouzon en 995, tout comme à Reims la même année, où les évêques français refusèrent de condamner Gerbert, dont la rédaction des Actes du concile de Saint-Basle affirmant l’indépendance total du clergé des Gaules – position qu’il reniera une fois devenu pape ! – avait indisposé la papauté.
Lutte contre Eudes de Blois
Vassal de Hugues Capet, Eudes Ier, comte de Blois, était l’un de ces grands féodaux qui pouvaient rivaliser avec lui en encerclant son domaine ; mais il choisit prudemment de s’attaquer aux alliés qui pouvaient le mieux défendre le roi, Bouchard, comte de Paris, et Foulques Nerra, duc d’Anjou, son gendre. Profitant du concile de Bâle, il s’empara de Melun, position clé tenue par un vassal de Bouchard. L’affaire de Melun échoua cependant, ce qui provoqua une guérilla de deux ans entre Eudes et son rival (allié du roi) Foulques Nera que le roi finit par apaiser. Le duc d’Anjou en profita pour s’emparer de Nantes en juin 992, ce qui n’empêcha pas, en 994 ou 995, une reprise des hostilités entre lui et Eudes de Blois qui, entre-temps (993), avait fomenté avec Adalbéron de Laon un complot vite éventé contre le roi. Eudes finit par assiéger au cours de l’hiver 995-996 le château de Langeais où Foulques s’était enfermé ; mais le roi étant venu au secours de son allié, Eudes réclama une trêve avant de mourir en mars 996 en laissant une veuve, Berthe, qui imagina par la suite d’épouser Robert II pour conserver l’héritage de son fils. C’est pourquoi les derniers mois du règne de Hugues Capet furent probablement ternis par une discorde entre lui et son fils à propos d’un mariage canoniquement impossible (Robert, son parent au troisième degré, avait été au surplus le parrain d’un des fils de Berthe) auquel Gerbert lui-même s’était opposé et qui révéla funeste. Avant de mourir, entre le 22 et le 25 novembre 996, Hugues Capet avait peut-être eu le temps de faire un pèlerinage au monastère de Souvigny où reposait la dépouille mortelle de son ami Mayeul, abbé de Cluny.
La France de Hugues Capet
On ne saurait porter un jugement sur Hugues Capet sans évoquer au préalable la « France » qu’il eut à gouverner. Mais, à ce propos, il importe de faire une distinction entre les limites théoriques de son royaume – une France plus étendue au sud (comté de Barcelone) et plus limitée à l’est (par les royaumes de Lorraine et de Bourgogne) que la France actuelle – et celles d’un pouvoir réel qui n’excédait pas l’Ile-de-France et les régions voisines, l’hommage des grands féodaux qui auraient dû le soutenir étant resté on ne peut plus théorique.
Mais son règne était malheureusement contemporain d’un double phénomène, le relâchement des liens vassaliques entre les grands et le roi, l’hommage impliquant moins la défense active du roi que l’abstention de tout acte d’hostilité envers lui, et l’émiettement du pouvoir politique en de multiples seigneuries banales dans lesquelles le pouvoir n’était plus exercé au nom du roi ou même du comte, mais parce que son possesseur l’avait reçu en héritage, voire (le cas est plus rare qu’on l’a prétendu) usurpé. Il n’est pas sûr que la monarchie capétienne, en succédant aux Carolingiens, n’ait pas, en réalité, accentué la patrimonialisation, et donc le caractère privé, pour les détenteurs de l’ancien ban, bref des droits de puissance publique, des rois. Et l’on a même pu se demander si Hugues Capet n’avait pas accepté la couronne pour survivre lui-même au moins comme prince, dans le déclin irrémédiable des principautés elles-mêmes, face à une royauté carolingienne de plus en plus théorique que son destin était justement de restaurer. Mais c’est ce qui rend son action politique d’autant plus méritoire, bien que réduite en fait au nord de la France, ce qui explique que, pour le Sud, l’Eglise a dû prendre le relais pour s’imposer, grâce à la Paix de Dieu, des interdits aux nobles toujours tentés par la violence.
Un roi méconnu
Même s’il n’a jamais possédé « la stature que l’on est en droit d’attendre d’un fondateur de dynastie », Hugues Capet est un roi dont l’action mérite d’être réhabilité, ne serait-ce que parce que, sans qu’il soit possible de savoir s’il avait réellement un grand dessein, il a su jouer habilement de la faiblesse même de son pouvoir pour s’imposer de manière réaliste, en dépit d’incontestables erreurs de jugement. Mais le plus remarquable est peut-être que nous puissions, sans aucune exagération ni illusion rétrospective, discerner dès son règne certaines constantes de la monarchie capétienne, à commencer par le gouvernement avec un conseil de fidèles où dominaient les évêques. Pourtant cela n’empêcha pas le roi – précurseur en cela du gallicanisme – de marquer son indépendance et celle de l’Eglise franque à l’égard de la papauté, et finalement de l’Empire : prémices nécessaires d’une identité nationale encore à naître et que mettront parfois en péril ses successeurs immédiats.
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Hugues Capet |