Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

L’Institut Pasteur

 

Le temple de la recherche médicale ouvre ses portes à Paris le 14 novembre 1888. Bactériologie, virologie et immunologie suscitent la vocation des futurs prix Nobel. La première grande révolution scientifique est en cours.

 

En cette fin d’année 1887, c’est un vaste chantier qui s’ouvre à Paris, rue Dutot, dans la plaine de Grenelle (XVe arr.). L’attention des curieux attroupés pour observer les travaux, se porte certains jours sur un homme âgé, qui marche appuyé sur une canne. Il regarde s’élever, pierre après pierre, ce bâtiment, aboutissement de son rêve, dont la grille portera bientôt l’inscription : « Institut Pasteur pour le traitement de la rage ». La souscription lancée par Louis Pasteur et l’Académie des sciences en faveur de la création d’un institut consacré aux vaccinations suscite une incroyable vague d’enthousiasme. On organise des galas, on lance des appels par presse interposée. Les plus grandes fortunes du moment y apportent leur contribution, de Mme Boucicaut à Edmond de Rothschild ou au tsar de Russie. Les artistes se mobilisent, Sully, Prudhomme, Saint-Saëns, Gounod, Massenet, Delibes… Même les plus démunis n’hésitent pas à envoyer quelques sous pour participer au grand œuvre du savant le plus adulé du temps. Les journaux d’Alsace-Lorraine, allemands depuis 1871, relaient la souscription à laquelle contribue le jeune Joseph Meister. Agé de treize ans, il est le premier à avoir été vacciné contre la rage par Pasteur en juillet 1885. Le savant en est d’autant plus ému : « Je n’ai pas été moins heureux et touché lorsque, parmi la foule des noms des souscripteurs, que je voudrais pouvoir remercier tous individuellement, j’ai aperçu celui de mon jeune petit ami, Joseph Meister. »

Grand branle-bas de combat le 14 novembre 1888, pour l’inauguration de l’Institut Pasteur. Le chantier n’est pas terminé mais deux bâtiments de brique, pour l’heure pavoisés de drapeaux tricolores, sont sortis de terre, dominés par une haute cheminée qui fait ressembler le tout à une usine, dans un environnement de terrains vagues et de jardins maraîchers. Personnalités mondaines, membres de l’Institut, délégations d’étudiants des facultés et de l’Ecole normale supérieure, ambassadeurs, ministres, préfets, et le président de la République Sadi Carnot en personne, sont là pour célébrer l’événement et écouter le discours de Pasteur, déclamé par son fils Jean-Baptiste. La foule des inconnus, elle, est à l’extérieur, tout aussi enthousiasme. C’est que la vaccination contre la rage a porté le savant au pinacle et relégué la vieille peur ancestrale dans le passé.

 

L’Institut n’est pas qu’un centre de vaccination destiné à relayer celui de la rue d’Ulm. «Notre institut sera à la fois un dispensaire pour le traitement de la rage, un centre de recherche pour les maladies infectieuses et un centre d’enseignement pour les études qui relèvent de la microbie ». affirme-t-il dans son discours d’ouvertur. Avant même que la première pierre ne soit posée dans la plaine de Grenelle, en janvier 1887, Emile Duclaux avait créé les Annales de l’Institut Pasteur, une publication mensuelle qui révolutionne la presse scientifique. Elle fait appel à toutes les disciplines du moment, abordant tout autant l’hygiène publique que l’étude des virus, les problèmes médicaux que leur implication sociale.

De sa fondation à la Première Guerre mondiale, l’Institut connaît son âge d’or sous les directions successives de Louis Pasteur (1888 – 1895), d’Emile Duclaux (1885 – 1904) puis d’Emile Roux (1904 – 1914).

La biologie n’en est qu’à ses balbutiements et, dans ces années clefs, sont fondées et développées aussi bien la bactériologie que la virologie, l’étude des pathologies tropicales et de leurs vecteurs que la microbiologie alimentaire, l’épidémiologie que la chimiothérapie ou l’immunologie. Les plus grands noms de la science travaillent là comme aux antipodes, en collaboration étroite avec l’Institut. C’est essentiellement à Emile Roux que l’on doit cette cohérence des équipes pasteuriennes, notamment grâce à son cours de microbie ( on dirait aujourd’hui microbiologie) qui débute le 15 mars 1889.

Le grand public a retenu plusieurs noms : Roux et les fondements de la sérothérapie antidiphtérique, qui donne lieu, en 1894 à une immense campagne de souscription, organisée par le Figaro, pour mettre en œuvre le traitement immunologique ; Alphonse Laveran, un des tout premiers auditeurs du cours de microbie, premier prix Nobel français de physiologie et de médecine, en 1907, pour ses travaux sur le paludisme ; Elie Metchnikoff, pionnier de l’immunologie, prix Nobel 1908 de physiologie et de médecine ; Alexandre Yersin et la découverte du bacille de la peste ; Charles Nicolle, spécialiste du typhus et des Leishmanioses, prix Nobel de médecine (1928) ; Albert Calmette et son sérum antivenimeux dont les travaux avec Camille Guérin, aboutiront au BCG (Bacelle de Calmette et de Guérin) ; Jules Bordet, célèbre pour sa découverte des anticorps et ses études sur le fonctionnement du système immunitaire, prix Nobel de médecine (1919). Beaucoup plus tard, en 1965, trois pasteuriens recevront le prix Nobel de médecine pour leurs travaux sur génétique : François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod.

De nos jours, les Instituts Pasteur du monde entier et quelques autres centres du même type sont associés et organisés en réseau, à l’initiative de Jacques Monod : organismes de recherche sur les maladies virales et infectieuses, plantés comme des vigies de la santé sur les cinq continents depuis plus d’un siècle. Le premier, créé à l’étranger, en 1891, le fut à Saigon, par Albert Calmette. L’Institut Pasteur du Cambodge fut reconstruit en 1995, vingt ans après la prise de Phnom-Penh par les Khmers rouges, la destruction de ses bâtiments et la disparition de son personnel : c’est ici qu’avait été isolé le virus chikungunya. Les tout derniers instituts à avoir ouvert leurs portes sont implantés en Corée du Sud et à Shangai depuis 2004, ainsi qu’à Montevideo (en Uruguay) depuis 2006.

Le champ de recherches reste immense, plus particulièrement porté sur la microbiologie, la bio-informatique. Les recherches sur les maladies émergentes (Sida, SRAS, grippe aviaire…) et sur la résistance aux anti-infectieux (antibiotiques, antirétroviraux, antipaludéens…) mobilisent aujourd’hui nombre d’entre eux. Ils ont gardé l’esprit de Pasteur, liant la recherche, l’enseignement et la nécessité d’œuvrer, en priorité, pour la santé publique.

 

 

Ecrits scientifiques et médicaux de Louis Pasteur - (Editions Flammarion, 1999)