Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Le salut passe au-dessus des vies humaines

 

La sincérité de l’inquisiteur qui torture le corps de ses victimes est totale car il œuvre pour le salut de leurs âmes. Une idée inconcevable pour les contemporains du XXIe siècle mais essentielle pour comprendre l’Inquisition.

 

Comprendre l’Inquisition espagnole. L’Inquisition, quelle horreur ! Comprendre n’est pas admettre. Comprendre un moment pénible de l’histoire chrétienne, une particularité forte de l’histoire espagnole. Rien de plus, rien de moins. L’Inquisition espagnole est l’arme de choix, la « tarte à la crème » de l’ « écraser l’infâme » de la modalité hargneuse des Lumières à la française et de la « leyenda negra anthispanica » qui exaspère, on le comprend, la sensibilité de nos amis espagnol, nos compatriotes, au sein de l’Europe. L’Inquisition est née à la charnière des XIIe/XIIIe siècles pour répondre au défi de l’hérésie cathare, résurgence du dualisme manichéen, en hibernation ici et là à l’Est (dans les Balkans), et qui menace l’église latine et la survie biologique du corps social. Implantée en Aragon, comme dans le sud de la France, cette inquisition ancienne, épiscopale, purement ecclésiale n’avait pas touché le grand Royaume de Castille. L’Inquisition espagnole est un organisme d’Etat, crée en 1479, avec l’accord, certes, du Saint Siège, qui a duré trois siècles et demi, de 1479 à 1834 ; les statuts de pureté du sang, autre particularité, qu’on lui attribue à tort, du droit privé, n’ont été légalement interdits qu’en 1865. Combien de victimes ? Llorente avait répondu. Juan Antonio Llorente, prêtre séculier, fut fonctionnaire du Saint Office, « afrancesado », rallié au roi Joseph. Il a de solides ennemis. Son Histoire critique de l’Inquisition espagnole (première édition 1814) a été traduite très tôt en français. Il décompte 340 592 condamnations, 31 912 victimes effectivement brûlées, 17 659 brûlés en effigie, 291 021 condamnés à des peines mineures. Il faut se méfier d’une telle précision. Llorente extrapole à partir de quelques années de grande activité. Il milite pour la suppression. Qui le lui reprochera ? L’acceptation sans sourciller, au XIXe siècle, de son évaluation, traduit un climat de réprobation. On a beaucoup travaillé depuis, les sources sont étonnantes, trois mille titres, au moins, sont alignables dans une bibliothèque sérieuse. On estime aujourd’hui le chiffre des poursuites à 125 000, le tiers du chiffre de Llorente, les condamnations suivies d’exécutions, atteignent 1 % des inculpés. L’Inquisition a cherché à intimider. I.S. Revah, professeur au Collège de France qui fut, en son temps, le meilleur spécialiste, aimait à dire :

« L’Inquisition ne se trompe jamais ». Ne lui prêtez pas quelque rationalité économique. Elle fonctionne, sur le long terme, à perte, même si elle confisque et si elle ruine. La somme des souffrances infligées, l’inhibition qui frappe une partie de la société, est sans commune mesure avec le niveau modeste des pertes infligées. Rien de comparable aux scores du KGB, et aux dizaines de millions de morts des goulags et de la Shoa.

 

Le temps béni du ministériat Olivares

 

Deux flambées répressives, l’une se situe peu avant l’édit d’expulsion des juifs du 31 mars 1492, l’autre à la charnière des règnes de Charles Quint et de Philippe II. Le ministériat du Conde-Duque de Olivares (1622-1643) est un court temps béni qui annonce les années tranquilles du XVIIIe siècle finissant. N’allez pas trop vite. Sur les souffrances infligées aux descendants des juifs convertis (conversos) suspectés de crypto-judaïsme (marranisme). Sous les règnes pourtant de Charles II et Philippe V, à une époque dépourvue de tout autre motif de fantasmatique, on saisit mieux comme in vitro, l’essence même de la stratégie inquisitoriale. Faut-il rappeler l’abc ? Nous avons, au cours de l’évolution, perdu nos conduites complexes instinctives, celles notamment qui bloquent la violence intra-spécifique. La violence est donc devenue chez l’homme naturelle. Si la loi de Dieu transcendant commande d’aimer son prochain, c’est parce que cela n’est ni naturel ni instinctif, mais culturel. Aux pulsions et aux raisons que nous avons de frapper, ajoutez (tant le mieux côtoie le pire) le désir de le faire semblable à nous-mêmes, jusqu’au point de le porter au bénéfice de ce que nous croyons avoir de meilleur. Il s’ensuit que les grandes religions universelles qui promettent un au-delà de bonheur en récompense d’une (re)connaissance, d’une obéissance à la règle difficile d’aimer le proche, concrètement, les religions de la mémoire, de la Parole gardée, sont plus naturellement enclines à la persécution que celles de l’espace jalonné des dieux romains lares, des divinités grecques poliades et autres forces naturelles divinisées. Au terme, bien sûr, d’un chemin détourné. Il est aussi facile que peu convaincant en pratique, de constater que la procédure inquisitoriale est doublement contradictoire. Parce qu’elle porte atteinte à la gloire de Dieu qui, seul, a le pouvoir de juger, et qu’elle réduit Son intelligence à la nôtre, Lui contestant le droit de laisser le choix à d’autres et à Le respecter autant que Lui et Lui seul le jugera bon. Ce qui ne retranche rien au pire, à savoir que la sincérité de l’Inquisiteur est totale, égale à la sincérité de ses victimes, dont il torture le corps, dont la vue lui fait mal, pour le bien de leurs âmes et de celles de ceux qui n’en seront pas moins tentés de le suivre.

 

La promesse de la vie éternelle

 

L’exécution tardive, lors de l’autodafé, le 28 octobre 1703, à Séville de Diego Lopez Duro (brûlé vif) prouve que quelque chose échappe à l’Inquisition, comme Henri Charles Lea, l’autre grand classique (1906-1907) l’écrit : « Diego fut un de ces martyrs dont le courage fonde la pérennité du judaïsme et magnifie la nature humaine. » Bien sûr il y a quelques précédents à la dérive inquisitoriale, antérieure à la charnière des XIIEe-XIIIe siècles hors de l’Occident relativement protégé. L’Inquisition est datable. Elle est la face noire du grand tournant du XIIIe siècle, pour l’essentiel tout sourire, si riche, et le fameux décret du Concile de Latran IV (1215) révélateur de la clef de voûte, la mutation individualiste en promesse d’une civilisation : chacun le sait, l’obligation de la confession et de l’eucharistie annuelles pour tous les clercs et laïcs, qu’ils devront – eux les clercs – progressivement instruire. La mort, pour l’homme qui seul vivant sait qu’il lui faudra mourir « et tout à l’heure », la mort comme un anéantissement d’une conscience est inacceptable. Comment concilier l’évidence du destin répugnant du corps et la persistance par le souvenir de l’autre et proche aimé ? Pendant les quarante premiers millénaires en aval des premières tombes, l’au-delà est étroitement confié au tombeau. Les dieux, quand ils émergent, s’en désintéressent. Les morts appartiennent à un autre, à l’autre monde. Les critères éthiques apparaissent, pour la première fois en Egypte, pour consoler ceux qui n’auront jamais l’espoir d’un tombeau-assurance sur l’au-delà. Le totalement Transcendant, quand il se fait connaître au pied du Sinaï, n’agit pas autrement. Il faudra attendre l’exil à Babylone (Ezéchiel 37) pour que l’au-delà non plus naturel mais divin se concrétise comme miracle de l’amour, pour guérir la blessure de ceux qui ne peuvent vivre loin de Jérusalem, c’est-à-dire loin de Lui. Et la tradition pharisienne portera cet espoir jusqu’au Christ qui l’enseigne, l’explicite, dans la promesse de vie éternelle, portée d’ici bas vers l’au-delà. Le salut concret, hic et nunc fondateur de l’au-delà, est promis au peuple de l’Alliance (B’rit), même si l’agrégation au peuple de l’Alliance renouvelée est soumise à l’acquiescement. « J’ai vu », certes « la souffrance de mon peuple, et je vous ferai sortir », mais « j’ai placé devant Toi,…choisis…la Vie, choisis le bien », dit Adonaï (Yhwh). « Je » pointe, associé au « Nous » dominant. C’est ce cœur, cette pierre d’attente de la doctrine pharisienne que le Christ dégage, enrichit, concrétise, par sa Résurrection. Issus du Peuple renouvelé, les chrétiens vivent l’attente de la mutation. Il est clair que l’au-delà ainsi compris (est-il bien compris ?) n’est pas une surdurée, qui se traîne indéfiniment dans quelque champs Elysées ou dans le samsara, la roue indienne des renaissances qui a informé les mystères d’Eleusis et d’ailleurs. C’est un au-delà libéré de la durée porteuse de mort, qui est don de Dieu au Peuple qui, à ses risques et périls, accepte de Le servir.

Mais il n’y a pas de peuple, sans un autre, une frontière visible, sensible pour ceux qui marchent dans le désert, qui sont encerclés, prisonniers de Canaan, chrétiens chassés de la synagogue, entourés de païens, en droit de requérir ces gestes dont le décret de Pompée dispense ceux que reconnaît la Synagogue, et longtemps, après le décret de Milan (313), assurés de leur identité par la présence de l’autre, barbares de l’au-delà des fleuves, pagani paysans, attachés aux vieux cultes chtonéens, voire représentants de l’Alliance ancienne dont ils n’ont pas su profiter de l’aggiornamento. Qu’il y ait péril imminent ou non, l’appartenance au Peuple découle d’un choix soit personnel, soit atavique proche de ceux qui nous ont donné la vie.

 

Le Salut est collectif

 

Donc, le salut est gratuit, parce que collectif, ce qui ne supprime pas la liberté d’un acquiescement ou d’un refus, d’un oui ou d’un non. Cette approche historique place le « Nous » dans l’espace et le temps, avant le « Je », respecte la Transcendance : il ne s’agit pas d’acheter un supplément de durée, une surdurée grise comme un temps qui n’en finit pas de finir, mais de recevoir Son Amour, la vie éternelle dans l’éternité participée porteuse de la vision béatifique. Elle est donnée, on la reçoit. Tout cela cesse d’être abstrait, quand cette aspiration se confond avec la fierté d’être avec les autres proches un peuple aimé. Mais la force du sentiment d’appartenance est inversement proportionnelle à la taille du groupe où elle s’exerce. C’est lors de la grande croissance des XII-XIII siècles que se produit se changement, le basculement du « Nous » sur le « Je », de la frontière visible extériorisée à la frontière invisible intériorisée. En imposant aux laïcs un commencement de règle de clerc, par la confession et communion annuelle, on établit une nouvelle frontière ; un vrai peuple se niche désormais au sein du peuple large dont les limites, par le signe léger du baptême hautement symbolique de la goutte d’eau sur le front, s’effacent ; le peuple étroit, assuré est celui qui arrive à un minimum de conformité aux commandements. Ce que les clercs lâchent d’une main, ils le rattrapent de l’autre, par la toute puissance de l’intercession sacramentelle. La sévérité du Juge lointain est la seule protection des plus faibles contre la violence et la puissance des puissants. Tout pousse donc à l’alourdissement de la menace sur les portes de l’Au-delà. L’angoisse fouaille les scrupuleux, c’est au vrai que l’au-delà s’est approché. La vision ancienne de celle d’un réveil après un long sommeil… quand la colère de Dieu se sera émoussée. Le juge se bornera à reconnaître sans peine la marque indélébile sur le front de ceux qu’Il a un jour aimés. Le tri se fait globalement, l’essentiel ne pas s’être écarté, mais de s’être endormi au sein du peuple de la Nouvelle Alliance. Paix aux chaumières, guerre aux châteaux. Si quelque chose est demandée au-delà du simple acquiescement, comment supporter le tout ou rien des deux lieux, d’où le passage de l’incertaine épreuve purgatoire au Locus Purgatorium si bien précisé par Jacques Le Goff.

 

Le jugement particulier

 

Le jugement dernier s’est effacé devant la solitude face au juge du jugement particulier, le seul qui compte puisque sans appel. L’introduction entre les deux jugements d’un entre-deux achève d’effacer toute trace d’éternité. L’éternité ébréchée laisse passer un retour en force de l’au-delà, durée prolongée, chthonienne, mais surchargée d’une menace insoutenable, la menace d’un infini de souffrance dans la succession sans fin des instants d’un temps infini. Le purgatoire, apaisant au début, dégénère assez vite en quelque enfer bis, la perpétuité en moins. On sait comment cette dérive est à l’origine de deux crises, la première celle de la Réforme qui retrouve la gratuité, dans le Sola Fide, par la Foi seule, cette perception individualiste de l’Alliance. Mais cette brillante solution s’use vite. Plus tard, au XVIIIe siècle, le refus de l’Enfer est le vrai détonateur de la contestation déiste, la plus redoutable. L’Espagne au sommet, n’ignore rien, d’une construction logique que le Concile de Trente a justifiée, mais la sensibilité populaire est demeurée fidèle – l’Inquisition, inconsciemment, l’y aide – au bon vieux salut par l’Alliance. « Je suis des vieux chrétiens, pour être duc, c’est assez », acquiesce Sancho Pança dans un dialogue célèbre du Don Quichotte de Cervantès (Don Quichotte répond ironiquement : « C’est même trop »), mais dans l’esprit du valet, j’ajoute implicitement : « Et pour être sauvé, a fortiori. » L’intériorisation est intervenue au centre, quand la limite a cessé d’être visible, quand l’autre n’est plus un peuple, mais celui qui transgresse, à mes dépens, la loi (que Dieu le punisse), qu’il m’arrive aussi de violer, (que Dieu me pardonne). L’Espagne, par essence, est frontière. L’autre y est doublement présent. Il est maure et juif. L’Espagne, longtemps, s’est acceptée telle, patrie proclamée des trois religions, et suspectée, comme telle, au centre de la chrétienté. « Nous sommes chez les Maures », disent débarquant dans les Asturies, en 1517, les compagnons de Carlos 1er, le futur Charles Quint. « Espagnols, juifs, marranes, Maures », crient en 1527 les Romains injuriant les troupes de Charles Quint sous le commandement du connétable de Bourbon qui se retirent après avoir pillé Rome lors du sac célèbre de la Ville Eternelle. L’Inquisition n’est-elle pas là aussi pour affirmer que l’Espagne est devenue une chrétienté solide, avant d’être rejetée par superstition et fanatisme par les chrétientés virées du Nord.

 

Dans la crainte et le tremblement

 

On place au XIVe siècle le tournant du rejet marqué par les Matanzas (pogroms) de 1391 et les premières conversions forcées qui, au XVe siècle, commencent à faire peser sur les conversos t les moriscos une suspicion jusqu’alors pour les juifs ignorés. L’Inquisition a pour but essentiel d’empêcher les juifs convertis de judaïser. Comme partout ailleurs, quand elles subsistent, les inquisitions (l’espagnole comprise) fonctionnent aussi comme régulateurs des mœurs, beaucoup moins répressives que les officiers du roi. En Espagne, le contraste est plus grand qu’ailleurs. L’Inquisition n’est qu’un révélateur, avec d’autres, d’un archaïsme essenteil, la sensibilité espagnole a conservé l’ancien accès à l’au-delà et le salut gratuit collectif d’un « Peuple Elu » bis. En Espagne, il es clair que l’accent est mis sur le Verus Homo, dans la formule de Chalcédoine (Verus Homo unitus Vero Deo) sur l’aspect charnel de l’Incarnation,par distanciation par rapport à la stricte Unicité et Transcendance de toute la tradition sémitique. Il s’ensuit que ni la chair ni le diable ne font peur. Le péché de la chair n’est jamais très grave, de la chair seule, sans implication de l’Esprit. L’Espagne est le seul pays d’Europe où au XVIe et XVIIe siècle on ne brûle pas les sorcières. Les inquisiteurs n’y croient pas et ils sont d’une indulgence sans pareille. Quant au diable, il se traîne misérablement. Michèle Escamilla dit superbement : « Heureux comme Dieu en France, disait-on ; malheureux comme le diable en Espagne, pourrait-on dire. Pour un ange déchu… quoi de plus douloureux qu’un manque de considération… » On comprend que la Réforme ait glissé en Espagne comme une goutte d’eau sur les plumes d’un canard ; le salut gratuit, ils l’ont à la mode ancienne,la plus sûres ; Luther n’a rien apporter que l’on ait déjà. Et l’Inquisition, pour faire bonne mesure, brûle quelques hérétiques. Les bûchers s’éteignent vite faute de combustible. L’Espagne a intériorisé l’ancienne « frontière » dont la chrétienté lui faisait grief. Un bûcher par-ci par-là suffit à maintenir ceux que symbolise Sancho Pança dans la certitude rassurante d’appartenir au peuple des Vieux Chrétiens. Le duc d’Albe ne risque rien, des spadassins veillent sur son honneur et sa tranquillité. Quant à l’élite, il lui faudra vivre « avec crainte et tremblement ».