Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les Templiers fer de lance de la Reconquista

 

En remerciement de leurs actions dans la Reconquista, les Templiers ont reçu de nombreuses terres et surtout des châteaux qu’ils ont aménagés : châteaux romans ou musulmans et châteaux-couvents.

La Catalogne dispose de la plus belle architecture templière.

 

En 1131, des frères de l’ordre du Temple en provenance du Languedoc et de la Provence parcourent les comtés catalans demandant la charité et diffusant leur cause. Le comte de Barcelone, engagé alors dans la reconquête chrétienne des territoires islamiques du sud et de l’ouest de ses domaines, envisage la possibilité d’une collaboration armée du Temple. La même année, peu avant sa mort, Raymond-Béranger III devient membre de l’ordre et lui offre le château de Granyena, sur la marche (frontière) sarrasine. L’historiographie moderne considère que cet acte inaugure la participation tacite de l’ordre dans la conquête chrétienne. Le comte d’Urgell et le jeune Raymond-Béranger IV de Barcelone poursuivent cette politique de séduction et, en 1132, offrent au Temple le château de Barberà, forteresse situé elle aussi sur la marche. Toutefois, ce n’est qu’en 1143 que la collaboration devient effective, « pour la grande tâche que l’ordre accomplissait en Terre sainte ». Pendant que le Temple noue ses premiers contacts avec les souverains catalans, se produit un événement très important pour l’avenir de la Catalogne et les biens de l’ordre avec le comté barcelonais : le roi Alfonse 1er le Batailleur d’Aragon meurt sans descendance et, dans son testament, laisse son royaume aux ordres du Temple, de l’Hôpital et du Saint-Sépulcre. Les conséquences sont assez connues : les volontés testamentaires d’Alfonse le Batailleur ne sont pas appliquées et le mariage en 1137 de Raymond-Béranger IV avec Pétronille d’Aragon, cousine du roi défunt, donne naissance à la confédération catalano-aragonaise. Ainsi, le comte catalan, devenu roi d’Aragon, entreprend de négocier avec les trois ordres leur renoncement au testament du roi aragonais. En 1143, après de longues négociations, le Temple renonce à sa part du testament et accepte définitivement de participer à la Reconquête et de défendre les nouvelles frontières.

 

Un patrimoine considérable

 

Pour sa part, le comte-prince Raymond-Béranger concède au Temple d’importants privilèges et de vastes domaines dans les terres gagnées à l’islam avec leur aide. Dès lors, se produit, avec la participation du Temple, une importante avancée de la conquête chrétienne. Avec la reddition de Tortosa (1148) et de Lérida (1149), le comte de Barcelone occupe pratiquement tout le territoire de l’actuelle principauté de Catalogne. Le patrimoine accumulé par le Temple dans les terres conquises est considérable, surtout sur l’Ebre, où il devient le maître d’un vaste territoire qui comprend les actuelles régions de la Terra Alta et de la Ribera d’Ebre, ainsi que Tortosa. Pour répondre à leur engagement de défense et de colonisation, les Templiers établissent deux importantes commanderies dans deux des principaux châteaux des nouvelles villes conquises : Gardeny, face à Lérida, et Miradet, non loin de Tortosa. Cela leur permet, grâce à un complexe système de commanderies et de sous-commanderies, de contrôler le nouveau territoire de la maison de Barcelone. Aussi, simultanément à cette double tâche de guerre et de défense de la nouvelle frontière, l’ordre mène sur les terres catalanes de l’arrière-pays la même politique pratiquée partout dans les pays chrétiens d’Occident : recrutement d’hommes et quêtes d’aumônes afin de préserver ses fonctions originelles en Terre sainte. Cette action de propagande est couronnée de succès et se concrétise par l’installation de maisons et de couvents un peu partout dans les pays catalans. Au XIIIe siècle, les possessions des Templiers s’étendent sur l’ensemble du territoire catalan. Au sud, autour de Miravet, s’organisent les commanderies de Tortosa, d’Horta et d’Asco. A l’ouest, rattachées à Gardeny, celles de Corbins et de Barbens. Au centre du pays, s’installent les couvents de Granyena, Barberà, Selma, La Juncosa, Palau Solita et Barcelone. Enfin, au nord, les commanderies de Puig-Reig, Castello d’Empuries, Aiguaviva, Mas-Deu et Perpignan.

Lorsque les Templiers arrivent en Catalogne, ils trouvent certes un pays en guerre, avec des frontières à défendre et à coloniser, mais aussi un arrière-pays en paix. L’ordre du Temple catalan a une architecture riche et variée, avec des commanderies rurales et urbaines, semblables à celles de tout autre pays européen. Il faut y ajouter, dans les marches frontières, de puissantes forteresses semblables à celles de Terre sainte et puisque ces régions frontières ont des zones de colonisations, des villages avec des églises paroissiales. Les châteaux offerts aux Templiers lors de leur participation à la Reconquête sur les territoires catalans étaient des forteresses chrétiennes ou musulmanes plus ou moins anciennes (chrétiennes au nord, musulmanes au sud et à l’ouest). Parmi les premières, on trouve en général le typique château roman avec une enceinte et une tour, construction qui évolue vers un château plus complexe composé d’une chapelle et autres dépendances ; parmi les secondes, on compte les châteaux caractéristiques de l’Al Andalus (« husun ») constitués d’une enceinte refuge (« albacar ») à l’intérieur de laquelle, parfois, il y a un ou plusieurs bâtiments (« celoquia »), sorte de dernier réduit. En tous cas, les Templiers ont adapté ces forteresses aux besoins conventuels. Les châteaux-couvents qui sont parvenus jusqu’à nous en plus ou moins bon état, sont ceux de Barberà, Gardeny et Miravet (d’autres forteresses ont disparu ou se trouvent dans un état de délabrement très avancé : Granyena, Corbins, Horta, Algars, Asco, Villfogona de Riucorb…) A Barberà, les Templiers ont remodelé un château chrétien antérieur ; à Gardeny, malgré l’existence d’une forteresse musulmane, ils ont bâti un nouveau château ; à Miravet ils ont profité de certains éléments du précédent husun musulman. Les châteaux bâtis immédiatement après la conquête (Gardeny en 1149, Miravet en 1153), sont ceux qui suscitent le plus grand intérêt du point de vue de l’architecture de l’ordre du Temple. Tous deux ont innové dans le contexte de l’architecture militaire du pays à leur époque. Pour autant, le plan suivi pour la construction des deux forteresses n’est pas le même. Gardeny s’est inspiré de l’architecture des châteaux occitans du XIIe siècle, identique à celle de la Catalogne. En revanche, Miravet ajoute aux influences européennes les apports orientaux importés de la Terre sainte ou préexistants dans l’Al Andalus des califats. A Gardeny, l’organisation qui préside traduit une évolution qui suit le modèle du château avec un donjon ou palais quadrangulaire à plusieurs étages et terrasses. Les Templiers leur adjoignent des bâtiments destinés à d’autres services, une église, des écuries, des entrepôts… On suppose que l’ensemble était entouré par une haute enceinte avec des murailles qui fut flanquée de tours. La forteresse fut remaniée au XVIIe-XVIIIe siècle, à la manière des constructions de Vauban avec des remparts bas et larges. Miravet se caractérise par d’importantes évolutions poliorcétiques de l’architecture militaire de l’Occident : des innovations caractéristiques des forteresses  européennes du XIIIe siècle, utilisées encore par le Temple à la fin de ce même siècle pour construire, très prés de Tortosa (mais déjà sur les terres valenciennes conquises par Jacques 1er le Conquérant), la dernière et peut-être la plus importante de ses forteresses : Peniscola. En mêlant des éléments occidentaux et orientaux, les Templiers ont réussi un château plus complexe et d’organisation plus rationnelle que les châteaux romans contemporains. La cour, beaucoup plus petite, s’intègre étroitement à la fortification. Ainsi, les bâtiments, jusqu’alors dispersés et isolés, s’adossent au mur d’enceinte, et s’ordonnent en formant un carré. Dans ce type de château – présents aussi à la même époque en Terre sainte – la défense devait  donc être plus efficace et la garnison en hommes en était considérablement réduite. En marge des innovations concernant l’organisation des éléments de la forteresse, l’architecture des bâtiments est très semblable à celle des constructions des monastères cisterciens catalans de Poblet et Santes Creus. Aussi bien la chapelle que les autres bâtiments présentent un plan semblable : des nefs rectangulaires, toujours couvertes par une voûte en plein cintre plus ou moins soutenue par une imposte en forme de cordon, dépourvues de tout ornement et travaillées avec des pierres isodomes. En fait, il s’agit d’un style roman de transition proche de celui du Midi français, car avec les moines cisterciens sont arrivés en Catalogne de nombreux groupes de tailleurs de pierres provençaux et occitans qui ont travaillé à la construction des cathédrales de Lérida et de Tarragone. Toutefois, malgré ces affinités, l’architecture des Templiers est plus sévère et dépouillée que les autres architectures de la même période.

 

Un pont-levis pour accéder aux fermes

 

Les commanderies rurales catalanes (et certainement celles du reste de la couronne d’Aragon) étaient pratiquement du même type que les commanderies française et italiennes : un centre d’exploitation agricole construit au beau milieu d’un vaste territoire de l’ordre. Elles ressemblent à des granges ou des mas plus ou moins grands, fortifiés normalement et pourvus presque toujours d’une chapelle. Certaines commanderies furent le noyau fondateur d’un village (Barbens dans le Pla d’Urgell). D’autres, avec plus ou moins de fortune, isolées en pleine campagne, sont restées des centres agricoles (c’est le cas de Mas Deu ou de Palau Solità). Dans leur état actuel, il est difficile d’imaginer comment elles étaient à l’origine. Toutefois, très souvent, on peut le déduire d’après le terrain et grâce à l’aide de documents de l’époque hospitalière. Les plus importantes des commanderies étaient formées, en gros, d’un ensemble de bâtiments ordonnés en carré autour d’une grande cour, avec des tours dans les angles et une muraille. L’ensemble était souvent entouré d’une tranchée ou d’un fossé. Dans ce cas-là, la porte d’accès disposait d’un pont-levis. Les édifices principaux étaient concentrés dans l’angle de la tour la plus importante afin de former la maison à proprement parler qui communiquait ave la chapelle. C’est ce modèle-là que l’on retrouve encore aujourd’hui à Mas Deu, Barbens et Palau Solità. Dans d’autres cas, le couvent rural était formé d’une grande bâtisse rectangulaire, parfois deux en forme de « L » et avec une tour angulaire. Souvent, l’ensemble était fermé par un mur qui formait une enceinte rectangulaire. Il disposait fréquemment d’une chapelle ou d’un oratoire. C’est le cas d’Aiguaviva et de Puig-Reg. Exceptionnellement, on a trouvé des maisons dont le noyau était composé d’une ou de plusieurs constructions industrielles (moulins, sellerie…) avec logements. C’est le cas de Mas de Roda, d’Algars (sous-commanderie de Miravet), qui étaient certainement du château proche, sur le sommet d’une colline. Un autre exemple, le moulin de Centernac (sous-commanderie de Mas-Deu sur les terres occitanes de Fonolleda). Ces couvents-là ne possédaient pas toujours de chapelle. Si une commanderie s’installait dans un endroit où il y avait déjà auparavant un village protégé par un château et pourvu d’une église paroissiale (Barbens, Pui-Reg, Vallfogona), les frères utilisaient alors celle-ci pour leurs services religieux. Les Templiers ont des couvents dans les villes qui leur ont octroyé d’importantes donations. Ils se sont installés ainsi à Perpignan, à Tortosa et à Barcelone. A Tortosa et à Perpignan, ils bâtissent extra-muros des barbacanes pour protéger les portes de la ville (le chemin de Barcelone à Tortosa et celui de Malloles à Perpignan). La muraille médiévale construite plus tard, aussi bien à Tortosa qu’à Perpignan, devait transformer les maisons des Templiers en postes de garde des principales portes du nouveau mur.

 

Le souvenir de la Terre sainte

 

A Barcelone, le couvent ne possède pas cette dimension stratégique, tout en étant un bâtiment fortifié. On l’a construit en profitant d’un angle de la muraille romaine offert au Temple en 1134. Avec quelques modifications, il est resté debout jusqu’en 1858 et on a conservé la chapelle et une nombreuse documentation graphique de l’ensemble. Pour l’essentiel, le plan était semblable à celui des commanderies rurales : à partir de l’angle constitué par les deux pans de la muraille, les édifices (maisons, chapelles et services) s’ordonnaient en carré avec une cour au milieu. Sur les terres conquises à l’islam, le Temple réalisa une importante tâche de colonisation et d’évangélisation, en collaborant avec les évêques ou en les remplaçant dans la fondation des paroisses. Beaucoup de paroisses de la Terra d’Alta et de la Ribera d’Ebre appartenaient donc au patronat de l’ordre. Partout en Catalogne, sans exception aucune, le plan des églises est formé d’une seule nef, avec un chevet plat ou en abside, hémicirculaire ou polygonal. Le toit, en revanche, est plus varié : parfois en demi-cintre, parfois soutenu ; parfois c’est un toit en bois appuyé sur des arcs-diaphragmes transversaux. Peu nombreux sont ceux couverts par une voûte à arcs croisés… Parmi ces églises, s’en détachent quatre petits appartenant à de petites zones repeuplées par le commandeur de Miravet tout au long du XIIIe siècle : Saint Bartomeu de Camposines, Santa Magdalena de Berrus, San Joan d’Algars et la Transfiguracio de Pinyeres. L’intérieur de ces petites églises de pierre n’est pas sans rappelée la « voûte syrienne » paléochrétienne d’al-Hawrah (région septentrionale de la Syrie) en Terre sainte…