Les vies parallèles de Michel Foucault
Vendredi 29 juin 1986, cour intérieure de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Tandis que, d'une voix cassée par l'émotion, presque implorante, Gilles Deleuze lit des extraits de la préface à l'Usage des plaisirs, dans laquelle Michel Foucault assignait pour but au penseur de «se déprendre de soi-même» - «Que vaudrait, y interrogeait-il, l'acharnement du savoir s'il ne devait assurer (...) l'égarement de celui qui connaît?» -, une foule hétérogène de 500 personnes se recueille devant le cercueil du philosophe, mort, à la surprise générale, quatre jours plus tôt, après trois semaines d'hospitalisation et à quelques mois seulement de son cinquante-huitième anniversaire.
Se tenant à l'écart, on reconnaît le grand historien des sciences Georges Canguilhem et celui des mythes indo-européens Georges Dumézil, les deux «tuteurs» intellectuels de Foucault. Le Collège de France, où ce dernier enseignait depuis 1970, est représenté par Pierre Bourdieu, Paul Veyne et le compositeur Pierre Boulez. Parmi les philosophes, on remarque Jacques Derrida, Michel Serres, Jacques Rancière; chez les historiens, Jacques Le Goff et Pierre Nora. Presque un Who's Who, avec Deleuze, de la pensée nouvelle. Mais il y a aussi des hommes de presse, comme Jean Daniel, du Nouvel Observateur, des éditeurs, comme Claude Gallimard et Jérôme Lindon, des Editions de Minuit, le ministre de la Justice Robert Badinter, des célébrités, Bernard Kouchner, Claude Mauriac, Bernard-Henri Lévy, Yves Montand, Simone Signoret et la directrice du Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine, des représentants de la CFDT et de Solidarnosc, l'ex-cambrioleur Serge Livrozet, cofondateur en 1 972 avec Foucault du Comité d'action des prisonniers (CAP), des anonymes et, bien sûr, des proches, tel Daniel Defert, son compagnon depuis près de vingt-cinq ans.
C'est un peu comme si toutes les vies de l'auteur de l'Histoire de la folie à l'âge classique, celles du grand universitaire, du militant et de l'homme public, se trouvaient rassemblées au moment de sa mort. A l'exception de sa part la plus secrète, dont on apprendra l'existence grâce au romancier Hervé Guibert en 1990 et à son personnage de Muzil dans A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, d'Hervé Guibert, Folio 1990. : ses liens avec le milieu gay sado-masochiste, qui feront même se lever une polémique. Michel Foucault savait-il que sa maladie, présentée à l'époque comme une infection neurologique, n'était autre que ce qu'on appelait alors le «cancer gay», le sida? Vraisemblablement, bien qu'il n'en ait apparemment rien dit à personne. Quant à son goût pour le «SM», dans l'esprit de Foucault, il n'y avait là, sans doute, contrairement à ce qu'un de ses biographes américains insinuera plus tard James Miller, dans la Passion Foucault, Plon. 1995, voulant même expliquer ainsi toute son œuvre, aucune fascination pour la mort. Dans une des rares interviews, donnée à un magazine gay américain, où il évoquait sa vie intime, il mettait l'accent sur la dimension de jeu du sadomasochisme et insistait sur la «désexualisation» et l'élargissement du plaisir qu'il autorisait, selon lui, à d'autres champs que le sexe lui-même.
Une vie dans le siècle
Quoi qu'il en soit, si certains, comme le publiciste Maurice Clavel, un des compagnons de route de l'extrême gauche dans les années 70, n'hésitaient pas à le comparer à Kant, sa vie fut bien différente de celle de l'ermite de Königsberg, qui ne quitta jamais sa ville natale et ne dérogea, dit-on, que deux fois à sa célèbre promenade de fin d'après-midi dans les rues de la ville. La vie de Foucault fut une vie dans le siècle, traversée par les grands événements du monde, presque à l'égal de celle de Sartre, pendant longtemps son ennemi théorique. Ce fut aussi une vie «plurielle», avec des mutations et des ruptures continues. Au point que certains ont pu parler de l'existence de «plusieurs Foucault» n'entretenant entre eux que des liens assez lâches.
Car Foucault n'a pas eu une vie rectiligne. Rien de commun entre le fils d'un notable de Poitiers, chirurgien, débarquant en 1945, à 19 ans, à Paris pour préparer le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure au lycée Henri-IV (où il subit l'influence de Jean Hyppolite, le traducteur de Hegel, qui y enseignait la philosophie) , reçu l'année suivante à la Rue d'Ulm au quatrième rang et cinq ans plus tard au troisième rang de l'agrégation de philosophie, et le penseur militant des années 70. Sa première vie fut celle d'un fort en thème et d'un travailleur acharné, unanimement considéré par ses professeurs comme l'un des étudiants les plus brillants qu'ils aient jamais vus. Le «Fuchs» - «renard», en allemand -, comme le surnommaient ses proches, autant pour sa subtilité que pour son agressivité, aurait d'ailleurs pu emprunter la voie classique des individus de son espèce: après l'agrégation, un poste en lycée de province, puis à Paris et, enfin, à l'université.
De fait, son choix sera fort différent. D'abord, parce qu'il se spécialisera en psychologie; ensuite, parce qu'il se saisira de la première occasion pour quitter la France. Dans quelle mesure ces deux décisions furent-elles liées à une homosexualité difficile à assumer en ces temps encore très traditionnels? La question reste ouverte; mais il est de fait que Foucault vivra pendant longtemps assez mal son goût pour les hommes. En même temps, c'est cette marginalité qui l'amènera à emprunter des chemins plus originaux,
Activiste...
Dans les années 50, c'est un jeune homme avant tout curieux, et de tout, mais mélancolique, parlant souvent de suicide. Un des grands événements de sa première vie sera la liaison orageuse qu'il entretiendra avec Jean Barraqué, un des jeunes compositeurs les plus en vue à l'époque et un musicologue de haute volée, comme en témoigne son livre sur Debussy , de Jean Barraqué, Seuil, coll. «Solfèges». 1960 et 1882. . Même si Foucault devait rester toute sa vie plutôt un amateur de Bach, en particulier des Variations Goldberg, qu'il écoutait tous les jours, il reconnaîtra qu'avoir côtoyé des musiciens contemporains, comme Barraqué et Boulez, a enrichi sa vision des choses. Son amour des arts l'aida à sortir du rationalisme étroit dans lequel il avait baigné dans sa jeunesse et lors de ses études.
Il semble d'ailleurs qu'il ait eu pendant longtemps une ambition plus littéraire que philosophique, confiant dans les années 50 à ses proches que son rêve était de devenir «un autre Blanchot». Il était également attiré par la diplomatie. Entre 1955 et 1958, il dirigera ainsi la Maison de France
à l'université d'Uppsala en Suède. C'est dans ces fonctions qu'il connaîtra deux des personnages les plus importants de sa vie: Dumézil, qui l'avait recommandé à ce poste sur la foi de renseignements donnés par un ami, et Roland Barthes, qu'il avait rencontré une première fois à Paris fin 1955 et avait invité à donner une conférence en Suède. Devenu son ami et amant, il le verra souvent au début des années 60, dînant et sortant avec lui dans les boîtes homos, l'aidera à se faire élire en 1976 au Collège de France, avant de prendre ses distances avec lui, comme il le fera avec presque tous ses amis...
L'expérience diplomatique de Foucault se terminera plutôt mal. Nommé à Varsovie pour y rouvrir le Centre de civilisation française, il est piégé par un jeune homosexuel avec qui il a une liaison et qui travaille pour la police politique. L'ambassadeur de France à Varsovie, Etienne Burin des Rosiers, plus tard secrétaire général de l'Elysée, entre 1962 et 1967, sous de Gaulle, le recommande alors pour diriger l'Institut français à Hambourg; mais, bien qu'il fût question, en 1963, qu'il prenne la direction de l'Institut culturel français de Tokyo et qu'il espérât, après 1981, un poste d'ambassadeur à New York, sa carrière diplomatique s'arrêta à ces prémices.
Commence alors sa vie de penseur, avec l'Histoire de la folie (1961), un résumé de sa thèse préparée dans la bibliothèque d'Uppsala, puis les Mots et les Choses (1966), qui furent un best-seller (plus de 100 000 exemplaires vendus). Une performance d'autant plus méritoire qu'il s'agissait d'un livre très difficile, voire, comme lui-même le dira plus tard, encombré de pas mal de «rhétorique». Dans cette seconde partie de sa vie, Foucault est avant tout un chercheur et, il faut le dire, aussi un universitaire assez traditionnel, bon connaisseur des mécanismes de l'université et du jeu de relations qu'il faut mobiliser pour obtenir un poste intéressant.
C'est, au demeurant, parce qu'il ne trouvait pas de poste à sa mesure en France et qu'il restait dans l'attente d'une chaire au Collège de France, pour laquelle il avait mené une véritable campagne, qu'on le retrouve ensuite professeur de philosophie à l'université de Tunis, installé à Sidi Bou Saïd, le Saint-Trop beatnik de la baie de Carthage. Cet exil de deux ans, entre 1966 et 1968, explique le peu de cas que feront les étudiants de son oeuvre en mai 68. Parce qu'il n'était pas à Paris à cette époque (quoiqu'il ait tenu à s assister au meeting de Charléty), parce qu'il avait participé en tant qu'expert à l'élaboration de la loi Fouchet, qui avait mis le feu aux poudres dans les universités, il fut fraîchement accueilli par les étudiants à dominante gauchiste de Vincennes en janvier 1969: on le considérait au mieux comme un apolitique, au pire comme un gaulliste ou un homme de droite. La publication de l'Histoire de la folie s'était d'ailleurs accompagnée d'une polémique avec les sartriens et les communistes: ces derniers reprochaient à Foucault de tellement privilégier les «structures» dans ses explications que cela ôtait tout rôle au prolétariat et à ses représentants! Bref, aux yeux de certains, c'était un technocrate, un ennemi. Lui-même n'avait d'ailleurs pas vraiment cherché à entrer en contact avec les antipsychiatres anglais Ronald Laing et David Cooper, classés dans la gauche libertaire et dont les thèses étaient pourtant très proches des siennes.
La transformation d'un penseur exigeant et esthète, admirateur de Blanchot, de Bataille et de Klossowski, le frère de Balthus, avec qui il entretiendra des liens d'amitié, en un penseur engagé, date de fait de l'après-68, de la période proprement gauchiste. Par quelle voie cette mutation a-t-elle eu lieu? Maoïste, membre de la Gauche prolétarienne, son compagnon Daniel Defert exerça sans doute beaucoup d'influence sur ce choix- ainsi que le climat d'époque. Foucault avait été membre du Parti communiste dans les années 50 et avait subi, rue d'Ulm, l'influence d'Althusser; mais l'après-68 propulsa sur le devant de la scène une gauche plus anarchisante; et le lien, ténu auparavant, de ses thèses avec la société se fît plus manifeste. Rien d'étonnant, ainsi, qu'analysant les mécanismes de contrôle social et le statut marginal d'abord du fou puis du condamné, Foucault ait participé à la création en 1972 du Groupe d'information sur les prisons (GIP).
...de tous les combats
C'est à partir de cette impulsion que Foucault devient un véritable personnage public, un nom pour pétitions, même. Il est de tous les combats. Il prend part, en 1972, à la curée menée contre Pierre Leroy, le notaire et notable accusé, à tort, de l'assassinat d'une jeune fille de 16 ans et demi, Brigitte Dewèvre, à Bruay-en-Artois; il participe en 1973 à la création de Libération; dans toutes les manifestations, on le reconnaît à son éternel pull à col roulé et à son crâne luisant que, du fait d'une calvitie précoce, il avait pris le parti de raser tous les jours. A la fin des années 70, contrairement à Deleuze, il devient même un compagnon de route des «nouveaux philosophes», André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut. C'est à l'occasion de l'affaire Klaus Croissant, l'avocat allemand de la bande à Baader, réfugié en France et sous la menace d'une extradition, qu'il s'éloigne de Deleuze.
Partisan de la défense des droits de l'homme, Foucault se rapproche de Kouchner, se réconcilie avec Sartre, et prendra plus tard fait et cause pour la révolte syndicale polonaise, tissant des liens d'amitié avec Montand et Simone Signoret, sa «copine», comme il l'appelait. Tous se rendront même à Varsovie en minibus pour apporter des vivres et des livres aux Polonais sous le coup de l'état de siège décrété en décembre 1981 par le général Jaruzelski. La vérité, c'est que Foucault se reconnaît dans un combat antimarxiste. Mais rien n'est jamais simple avec lui, comme le montre l'empathie qu'il manifesta dans cette période envers la révolution verte khomeyniste en Iran. Ce fait lui fut beaucoup reproché. Pourtant, à relire aujourd'hui ses articles de l'époque, on se rend compte à quel point il avait anticipé de nombreux thèmes actuels, comme la montée d'une spiritualité politique ou encore le choc entre les cultures.
Ses nombreux voyages en Amérique, à partir de la fin des années 70, où son oeuvre rencontre une véritable ferveur- Timelui consacre deux pages en 1981 -, amènent Foucault à une autre existence encore: celle de l'homosexuel qui assume ses désirs sadomasochistes. Foucault se savait trop connu pour vivre sa sexualité librement à Pans, alors qu'on ne le reconnaissait pas dans les bars et les saunas de New York et de San Francisco. Il dira même à Hervé Guibert que, contrairement à ce qu'on aurait pu penser, l'apparition du sida ne les avait pas fait déserter, mais leur avait donné une autre dimension, de «solidarité». L'année précédant sa mort, il songera à démissionner de sa chaire du Collège de France, qu'il trouvait trop prenante, pour s'installer aux Etats-Unis, y travailler bien sûr, mais surtout, avant tout, y vivre enfin pleinement sa vie.
Multiplication des identités
Face à toutes ces mutations de Foucault, ces véritables «vies parallèles» - c'était le titre de la collection qu'il avait fondée chez Gallimard en 1978, et qui ne comporta qu'un seul volume, Herculine Barbin, dite Alexina B, le récit autobiographique d'un hermaphrodite français du XIXe siècle, présente par Michel Foucault, Gallimard, 1978. -, certains se sont demandé où pouvait bien se trouver sa vérité. Georges Dumézil avouait, lui, qu'il se perdait dans les «masques» de son ami de trente ans, dont la personnalité lui «échappait». Mais on peut se demander si, pour cet homme qui, dans la préface à l'Archéologie du savoir, en 1969, avait rejeté par avance toute assignation à un état civil, précisant qu'il écrivait pour «n'avoir plus de visage», la multiplication des identités, et l'expérience que chacune représentait pour lui, n'entraient pas en consonance avec la tâche, telle qu'il l'entrevoyait, de la philosophie. Car la pensée n'était pas liée pour lui à la formulation d'une vérité une et définitive: c'était un diagnostic du présent, une façon active et évolutive de se situer face au monde. Au point que, comme il l'a dit à plusieurs reprises dans ses entretiens, ses livres devaient être vus et lus comme des «fragments d'autobiographie». Sans doute est-ce ce lien entre sa vie et son oeuvre qui fait de lui un philosophe au sens plein, grec, du terme. Les vrais philosophes sont tous plus ou moins des people…
Leçon sur la volonté de savoir. Cours de Michel Foucault (Editions Seuil, 2011)
Naissance de la biopolitique : Cours au collège de France (1978-1979) de Michel Foucault (Editions Seuil, 2004)