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Céline : voyage au bout de la haine
Maître de l'invective pour les uns, écrivain majeur du XXe siècle pour les autres, Louis-Ferdinand Céline fascine autant qu'il indigne. Rebelle, hâbleur, inclassable, il ancre son oeuvre entre virulence et mensonge. Jusqu'à la nausée. Le 27 mai 1894, à Courbevoie, Louis-Ferdinand pousse sa première gueulante. Tout à leur labeur, ses parents, Fernand Destouches et Marguerite Guillou, n'ont guère le temps de se pencher sur ses zézaiements ! Le gratte-papier de la compagnie d'assurances Le Phénix et la dentellière du 12 de la Rampe-du-Pont le placent dare-dare en nourrice. Ballotté de Voisins (Yonne) à Puteaux, le garçonnet ne réintègre le giron familial qu'à l'âge de trois ans... lorsque, pour des raisons économiques, les Destouches décident de s'établir à Paris, au 19 de la rue de Babylone. En 1899, le couple change de rive pour s'installer rue Ganneron, à Montmartre. Marguerite n'a plus qu'une idée en tête : reprendre une boutique d'objets de curiosité. Aussi économe et déterminée que son mari peut se montrer distrait et plastronneur, elle surmonte la claudication qui la handicape notablement et inaugure une enseigne au 67 passage Choiseul qui, pour son rejeton devient le décor d'une enfance... dont l'écrivain accusera les sarcasmes. « Il faut avouer que le Passage, c'est pas croyable comme croupissure. C'est fait pour qu'on crève, lentement mais à coup sûr, entre l'urine et les petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C'est plus infect qu'un dedans de prison », précise-t-il dans Mort à crédit... où cette galerie est très éloquemment rebaptisée « passage des Bérésinas » ! Et d'enfoncer le clou : « Moi j'ai été élevé passage Choiseul dans le gaz de deux cent cinquante becs d'éclairage. Du gaz et des claques... » Petit-Louis enfant martyr ? Autre fiction. Juché sur ses prétentions aristocratiques, son père est, il est vrai, d'un naturel irascible et, piètre hobereau, il s'encombre peu de compréhension. Il n'empêche. Orfèvre ès bidouillages, Céline excellera à travestir la bourgeoisie industrieuse, dont il est issu, en prolétariat sordide. Constante qui portera François Gibault - biographe, président de la Société des études céliniennes - à abréger de façon magistrale : « Elevé par des bourgeois, au milieu du peuple, selon des principes aristocratiques et avec des moyens de prolétaires ! » De quoi, effectivement, en déphaser plus d'un ! Elève perspicace mais dénué de toute volonté, les siens le destinent au négoce. Fait rarissime pour l'époque, ils lui offrent deux séjours linguistiques, l'un en Allemagne (1907-1908), l'autre en Angleterre (1909). De retour en France, il commence son apprentissage dans une bonneterie... à laquelle il préfère bientôt une joaillerie de la rue de la Paix, qui lui inspirera l'ineffable maison Gorloge de Mort à crédit. « L'ambition de ma mère était de faire de moi un acheteur de grands magasins. Il n'y avait pas plus haut dans son esprit. Quant à mon père, il ne voulait pas que je fasse des études parce qu'il trouvait que c'était la misère et il le voyait puisqu'il était dedans », confiera, un jour, le stentor injurieux. L'expérience n'est guère concluante. Deux ans d'un lourd ennui, sans plus. Où recourir alors sans diplômes, sans capitaux, sans appuis ? Eternel refuge : l'armée. Le 2 septembre 1912, il s'engage pour trois ans dans le 12e cuirassiers. Céline piégé par la « Grande Muette », le matricule, l'uniforme, le garde-à-vous et tout le saint-frusquin ! Renversant. Par chance pour lui, l'air a des relents de poudre et les temps se prêtent au vacarme : « Je commençais sérieusement à envisager la désertion qui devenait la seule échappatoire de ce calvaire ! » Ses galons de maréchal des logis tout juste étrennés, le sous-officier Destouches quitte la caserne de Rambouillet pour le front « où les morts sont continuellement remplacés par les vivants ». Après les défilés tranquilles de Longchamp, le sifflement continu des balles allemandes. Pas bien longtemps toutefois puisque, le 27 octobre 1914, près d'Ypres, l'une d'entre elles vient se loger dans son bras droit. Sitôt mobilisé, sitôt évacué le poilu Destouches. Avec, légitimes, la reconnaissance de la patrie, l'honneur d'une médaille militaire et le prestige d'un héros dont, en décembre suivant, la gloire éclate à la une de L'Illustré national. Le blessé, tout naturellement, rejoint l'arrière. Il délègue à son imagination le soin de revisiter les faits et bétonne, dès lors, le scénario mythomaniaque du grand mutilé de guerre. Craque. Une de plus que sa prose aura soin de punaiser au folklore célinien : « Novembre 1914... boum ! Je fus envolé par un obus, envolé ! soulevé !... un gros déjà ! un "107" ! en selle sur "Démolition"... ma jument de "serre-file" ! Sabre au clair ! Nom de zef ! Je m'envolais ! Voilà l'homme ! » (Féerie pour une autre fois). Quelle que soit la part de mensonge, la « der des ders », dans ses affres, bute Louis-Ferdinand Destouches pour laisser carte blanche à Céline. Réformé le 2 septembre 1915, le soldat est - comme tant d'autres - retourné du front sans en revenir jamais. Entre-temps, il est affecté à Londres où, à l'ombre d'un emploi sédentaire, il se commet avec la pègre de Soho qui lui inspirera Guignol's Band publié en 1945. La mission commerciale dont une société parisienne l'investit le conduit ensuite au Cameroun où, en dépit de la brièveté du séjour, il se forge une double vocation : la médecine et l'écriture à laquelle il se frotte par le biais d'une nouvelle (Des Vagues). L'Afrique semble le révéler à lui-même. Pour la première fois, l'exilé esquisse des projets de carrière. Rentré à Paris, il collectionne les petits boulots et collabore à une « revue de l'invention » de vulgarisation douteuse (Euréka) avant de tourner conférencier à la Fondation Rockefeller, une commission américaine de propagande prophylactique contre la tuberculose dans le cadre de laquelle il rencontre le professeur Follet, une éminence universitaire de l'Ille-et-Vilaine, qui ne lui refuse ni son soutien ni... la main de sa fille Edith ! Fort de cette protection, il passe son baccalauréat à Bordeaux (1919) et poursuit des études médicales couronnées, en 1924, par une thèse sur l'un des pionniers de la prophylaxie, le docteur autrichien Philippe Ignace Semmelweis (« Tout petit, je rêvais d'être médecin, de soigner les gens... »). En toute logique, il intègre le département d'épidémiologie de la Société des Nations en tant que médecin hygiéniste et, bien que fixé à Genève, il se joint volontiers aux délégations dépêchées dans divers pays d'Europe (Belgique, Pays-Bas...) ou sur d'autres continents (Amérique, Afrique). Du moins jusqu'en 1927. Las des vétilles administratives, il prend, à cette date, ses distances avec la SDN - dont il reste cependant membre associé - pour se tourner vers une médecine sociale vers laquelle son coeur a toujours penché. Il ouvre un cabinet à Clichy, assure, en parallèle, des vacations quotidiennes dans un dispensaire municipal et, partout, la clientèle reconnaît en lui un praticien dévoué, humain. Rien à voir avec l'imprécateur clochardisant de Meudon qui tiendra les voisins à distance et les inconnus en suspicion. A croire que ses frères humains ne lui sont supportables qu'amoindris ! Déjà misanthrope. Rien à espérer de ce côté-là. Inconnu et soucieux de le rester. Tout au plus quelques articles insérés dans des revues connues d'un seul lectorat initié. Aussi - préservé des intrusions malapprises par l'incognito d'un pseudonyme choisi en hommage à sa grand-mère, Céline Lesjean-Guillou (1847-1904) - son Voyage au bout de la nuit (1932) laisse-t-il bien-pensants, prosateurs et critiques sur le flanc. Qui est ce va-t-en-guerre qui, par d'épaisses impudences, électrise le mot, court-circuite la syntaxe et dynamite la rhétorique ? Le premier choc passé, tous conviennent que cet ouvrage marquera la littérature d'une pierre blanche. La presse de droite loue le génie pamphlétaire de Céline et encense sa profession de foi humaniste (« Le mot souverain du réalisme lyrique, c'est fange dorée, et il n'est nullement douteux que Voyage au bout de la nuit aura des mutateurs et peut-être, espérons-le, les transmutateurs entre la charogne et l'azur », Léon Daudet), et celle de gauche encense le contempteur lucide de la société bourgeoise (« Une révolte haineuse, une colère, une dénonciation qui abattent les fantômes les plus illustres : les officiers, les savants, les Blancs des colonies, les petits-bourgeois, les caricatures de l'amour », Paul Nizan). Et tous de prendre le chemin de Clichy pour, nouvelle provocation, s'entendre dire : « J'ai écrit pour me payer un appart... C'est simple ! Sans ça, je ne me serais jamais lancé ! » Quoi qu'il en soit de ses motivations, jamais Céline ne désavouera le ton de cette variation démentielle sur la misère et la mort. Mieux. Avec Mort à crédit (1936) - qui, retraçant la jeunesse du héros narrateur Bardamu-Destouches, s'achève là où commence le Voyage -, il en radicalisera l'harmonie. Quitte à ce que, fustigeant le naturalisme outrancier ou l'absence de toute idéologie, la critique, dans bien des cas, se mure dans un silence désapprobateur. Et puis ? Pourfendeur de toute littérature engagée, Céline n'en revendique pas moins sa volonté de ciseler la « petite musique » qui estampille ses oeuvres : « Je suis un styliste. Un maniaque, quoi ! » Après un réquisitoire antisémite qu'il décline en un triptyque délirant (Bagatelles pour un massacre, L'Ecole des cadavres, Les Beaux Draps), il revient à la production romanesque avec une chronique des années de régiment, Casse-pipe (1949), et, plus encore, avec Guignol's Band (1945). En parfaite adéquation avec les convulsions de son siècle, cette écriture pulsionnelle trouvera son aboutissement dans la « trilogie allemande » (D'un château l'autre, Nord, Rigodon) qu'interrompra la mort. Pour lors, l'Allemagne nazie expire elle aussi. Conscient de ses fourvoiements, Céline redoute les revers de l'épuration. En 1944, avec Lucette Almanzor, sa troisième épouse, il prend le chemin de l'exil, rejoint le maréchal Pétain et le gouvernement de Vichy au château de Sigmaringen, dans le sud de l'Allemagne, qu'il déserte au bout de cinq mois pour trouver refuge au Danemark... pays neutre où il a préalablement pris la précaution de placer ses capitaux. Incarcéré pendant plus d'un an à la suite d'une demande d'extradition adressée au gouvernement danois, assigné à résidence, Céline finit par regagner la France (1951) où sa qualité d'ancien combattant lui vaut d'être amnistié. Paria des Lettres, les oeuvres qu'il publie coup sur coup (Féerie pour une autre fois, Normance) sont accueillies avec une indifférence polaire. Inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains, l'eau devra couler sous les ponts pour que, derechef, il reconquiert le public qui l'avait abandonné à ses divagations racistes. Fulminant dans son gilet mité, il se terre à Meudon où, échotier de ses propres chimères, il refait imperturbablement l'histoire. Et, sans se démonter : « Si vous racontez ma vie... puisque cela peut intéresser les gens... pas de fleurs... la vérité toute nue... » Comme quoi ! Les fleurs ? Il les a toutes déracinées. Et, le 1er juillet 1961, terrassé par une congestion cérébrale, s'éteint le fabulateur pointilleux qui a mis autant de littérature dans son existence que de vie dans la littérature. |