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Les Chroniques de l’Histoire |
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Mme Du Deffand et Voltaire, le choc des ego
Ces deux grandes figures du XVIIIe siècle se sont flairées, séduites, estimées, cajolées avant de se livrer pendant vingt ans un duel à fleurets mouchetés.
A ma gauche, un écrivain de la conversation. A ma droite, un écrivain de la conversion. A ma gauche, Marie de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand (1697-1780). A ma droite, François Marie Arouet, dit Voltaire (1694-1778). Leur champ clos ? L’antichambre de la Régence, les salons, puis la France, et enfin l’Europe des Lumières. Car ces deux grandes figures de l’esprit du XVIIIe siècle se sont flairées, séduites, estimées, cajolées avant de se livrer, près de vingt ans un duel à fleurets mouchetés.
Deux fauves
Mme du Deffand est invariablement représentée sur les gravures comme une vieille momie encapuchonnée, enroulée dans des dentelles, un vieux chat sur ses genoux tremblotants. Il est vrai que, comme Voltaire et comme le maréchal de Richelieu, qui épuisa trois rois, elle mourut à un âge fort avancé. Faut-il pour autant occulter le fait que Marie de Vichy-Chamrond était l’une des plus belles femmes de la Régence lorsqu’elle épouse, à 22 ans, le vieux marquis du Deffand, qu’elle méprise ? Ce sera donc un mariage de convenance. Le vieux barbon s’exile dans un de ses châteaux crénelés et glacés en province. La jeune femme reste à Paris et prend pour amant Charles-Jean-François Hénault, président de la 1er chambre des enquêtes du Parlement de Paris et ami de la reine. Ce dernier la présente à la duchesse du Maine, petite-fille du Grand Condé et arbitre des élégances. A l’époque, le château de Sceaux n’est pas seulement le temple des fêtes de nuits costumées, c’est aussi le foyer de la cabale menée par le duc du Maine, bâtard légitimé de Louis XIV. Pour plaire aux maîtres des lieux, un certain Arouet trousse quelques (mauvais) vers sur les relations entre le régent et sa fille, la « jouflotte ». Ce sera la Bastille et un début de gloire théâtrale. Naissance de Voltaire et rencontre avec la marquise du Deffand, qui, déjà, a la réputation d’avoir un solide coup de griffe. Les deux fauves choisissent d’être amis et commencent à entretenir une correspondance.
Il est vrai que la marquise est prolixe, elle écrit à la duchesse de Luynes, à d’Alembert, à Horace Walpole. Son style paraît cristalliser l’esprit du XVIIIe siècle. « Mme du Deffand, dira Sainte-Beuve, est avec Voltaire, dans la prose, le classique le plus pur de cette époque, sans même en excepter aucun des grands écrivains. »
A la mort de son mari, la marquise s’installe à Paris, rue Saint-Dominique, dans l’ancien couvent des Filles du Calvaire, elle donne des soupers tous les jours dans son salon tapissé de moire bouton d’or, mais ceux du lundi vont bientôt attirer toute l’élite intellectuelle. Toute l’élite ? Pas tout à fait. Voltaire, qui s’est proclamé « guéri » de l’amour au profit de l’amitié, entretien une relation passionnée avec Emilie du Châtelet. Leur vie presque maritale mais mouvementée n’est pas sans conséquence sur les écrits de Voltaire, qui entre dans le combat philosophique et politique.
Mme du Deffand goûte peu cette conversion. En règle générale, la marquise milite plus pour les écrivains que pour leurs écrits. A plus forte raison si ces derniers se piquent de bouleverser le monde et d’oublier que la gaieté doit être la règle de fer. Comment sinon dissiper l’ennui, ce grand mal du XVIIIe siècle ?
Voltaire quitte souvent le château de Cirey, où il habite avec Emilie de 1734 à 1749, pour de fréquentes visites à Paris. Il présente Emilie à Mme du Deffand en espérant qu’elles deviendront amies. La première aurait apprécié être régulièrement invitée à des dîners où se pressent Diderot et d’Alembert, éditeurs de l’Encyclopédie, Montesquieu, Marmontel, Marivaux… Mais elle a du mal à accorder son esprit avec l’art de la conversation. Et, surtout, elle ignore la médisance. Quelle ennuyeuse !
La marquise rédige un portrait d’Emilie où elle révèle son propre caractère et ses valeurs : « Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemés et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente, qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir : frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature… »
Il faudra la mort de la « belle Emilie » pour que les deux complices redeviennent amis. Entre-temps, Voltaire a trouvé un nouveau point d’attache : en novembre 1758, il s’installe à Ferney. Portrait d’un philosophe en sage laboureur : « Vous êtes faites pour la société, écrit-il à la marquise, la vôtre doit être recherchée par tous ceux qui sont dignes de vivre avec vous… Il vous fallait absolument Paris ; vous auriez péri de chagrin à la campagne. » La réponse ne se fait pas attendre, sur un ton sarcastique qui dépoétise l’enthousiasme de l’agriculteur heureux : « Je conçois le goût que vous avez pour les soins domestiques ; il y a du plaisir à voir croître les choux. Est-ce que la basse-cour ne vous occupe pas ? Je l’aimerais. Mais en voilà assez. Il ne pas mettre votre patience à bout. »
Jusqu’à la lie…
Ces deux-là n’en finissent pas de se chercher… et de se trouver. La nièce de Mme du Deffand, Julie de Lespinasse, ouvre-t-elle un salon concurrent où se réunissent presque tous les philosophes auteurs de l’Encyclopédie ? Voltaire tempère. L’ermite de Ferney se consacre-t-il trop aux travaux des champs ? La marquise, frappée de cécité, le rappelle à l’ordre : « Envoyez-moi quelques articles de votre Dictionnaire, je vous le demande à genoux ; ayez soin de mon amusement… » Elle ajoute plus tard : « Savez-vous ce qui arrivera si vous ne m’écrivez pas ? Je vous tiendrai pour mort et je ferai dire des messes dans tous les couvents jésuites. »
En 1760, le bruit court, en effet, de la mort de Voltaire. Les aimables correspondants sont tout près de rompre quand l’écrivain sort de son exil pour prendre la tête du parti des philosophes en des termes que la marquise réprouve.
Heureusement, cette femme de tête éprouve, à son tour, les affres de la passion en tombant amoureuse, à 70 ans, de l’écrivain et esthète Horace Walpole, de quatorze ans son cadet.
Voltaire la suit dans ses doutes. Elle l’appuie dans les siens. Durant encore dix ans, ils vont converser sur la mort et sur la meilleure manière de l’accueillir. (« Madame, ne soyez jamais fondatrice, si vous voulez avoir du temps à vous. Encore une fois, avalons la lie de nos derniers jours aussi doucement que les premiers verres du tonneau. ») Peu avant la disparition du philosophe, qui vient de recevoir un accueil triomphal à Paris, elle écrit sur le ton de la plus franche camaraderie : « Monsieur, je ne crois pas en vos apoplexies. » |