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Les Chroniques de l’Histoire |
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Le Mont-Saint-Michel, une merveille millénaire
Lieu de pèlerinage, refuge des moines, place fortifiée, prison. Cet îlot rocheux, bijou architectural classé monument historique, est à la fois mythique et secret.
Jusqu'au VIIIe siècle de notre ère, les seuls habitants de ce que l'on appelle alors le mont Tombe sont des mouettes, des lapins et des crabes, même s'il est possible que quelques ermites aient séjourné sur l'îlot. La légende, sinon l'histoire, du Mont-Saint-Michel débute au temps d'Aubert, alors évêque d'Avranches, ville située à quelque distance de la baie. Une nuit de l'an 708, l'archange saint Michel lui apparaît en rêve. Le prince des anges, celui qui ne cesse de combattre le dragon, c'est-à -dire le diable, est somptueusement vétu. Il est armé d'une épée et porte une cuirasse sur son manteau rouge. Ses ailes et son auréole révèlent son origine céleste. " Aubert, ordonne-t-il, construis-moi un sanctuaire au sommet de ce lieu. " L'évêque se réveille en sursaut. " Construire une église sur ce rocher aride ! Quelle absurdité ! " Et Aubert se rendort. Quelque temps plus tard, saint Michel renouvelle sa demande : " Aubert, bâtis-moi un sanctuaire à l'endroit précis o๠tu trouveras un taureau. " De nouveau, l'évêque estime avoir fait un cauchemar et se méfie : ne serait-ce pas le démon qui cherche à l'induire en erreur ? Au cours d'un troisième rêve, l'archange se fâche. Il pose son doigt sur la tète de l'évêque endormi. Le lendemain matin, en se tâtant le crâne, il y découvre un trou... Et quand il apprend qu'un taureau volé vient d'étre retrouvé en haut du mont Tombe, ses derniers doutes s'évanouissent. Il lance alors des travaux sur le mont Tombe. L'évêque envoie aussi deux messagers, dans les Pouilles à Monte Gargano, o๠la dévotion à saint Michel existe depuis 492, qui rapportent d'Italie une précieuse relique : un morceau du manteau rouge que saint Michel aurait déposé sur l'autel. Le trésor est conduit dans l'oratoire construit dans l'intervalle et confié à douze chanoines. Le Mont-Saint-Michel est né. Pendant deux cent cinquante ans, le sanctuaire n'est qu'une simple grotte aménagée. Avec les invasions vikings au IXe siècle, un village apparaît sur le mont car les habitants de la région se réfugient sur le rocher. Mais ce n'est qu'avec la prise de contrôle de la région par Richard, duc de Normandie, que le Mont-Saint-Michel devient un centre de pèlerinage important. En 966, Richard confie le Mont aux moines bénédictins de Fontenelle. Les seigneurs de Normandie se montrent généreux. Richard II vient s'y marier en 1007 avec la princesse Judith de Bretagne. Quinze ans plus tard, il cède aux moines des terres des bourgs et les îles Chausey. Avec le granit de ces îles toutes proches, on va pouvoir réaliser une véritable église ! Pourtant, le projet semble irréalisable, la pointe du rocher étant bien trop étroite pour y construire une église de quatre-vingts mètres de haut. C'est l'abbé architecte Guillaume de Volpiano qui trouve la solution : on construira bien l'église en haut du mont, mais elle s'appuiera sur les chapelles souterraines en contrebas qui compenseront la pente. C'est donc sur leurs voûtes que reposera une grande partie de l'abbatiale. En 1023, les travaux gigantesques commencent. Une première chapelle est construite sur le flanc est, puis au nord (chapelle Saint-Martin) et au sud (Notre-Dame-des-Trente-Cierges). Le chantier va durer un siècle, d'autant qu'en 1103, la partie nord s'effondre et que tout doit étre reconstruit, tandis que la foudre et plus tard un incendie réduisent les charpentes de bois à l'état de cendres. Mais la foi des bénédictins soutenus par des moyens financiers importants (leurs propriétés sont nombreuses en Bretagne, Normandie et Angleterre) et le soutien des pèlerins de plus en plus nombreux surmontent les obstacles naturels. En 1164, l'abbaye dirigée par Robert de Torigny est en plein essor et compte une soixantaine de moines, qui copient inlassablement des manuscrits faisant du Mont-Saint-Michel une " cité des livres ", une des plus importantes d'Occident. C'est là que l'on peut trouver la plus ancienne copie du De Oratore de Cicéron, le seul manuscrit du Sic et non d'Abélard, mais aussi des ouvrages de médecine, d'astronomie, de musique, de géométrie ainsi que des œuvres d'Aristote, de Sénèque ou de Pline. A la suite de la conquête de la Normandie par Philippe Auguste en 1204, le Mont-Saint-Michel passe de la souveraineté des Plantagenêt à celle du roi de France. Le conflit laisse des traces. Le Mont a été assiégé par les alliés bretons de Philippe Auguste qui l'ont brànlé presque entièrement. Le roi, pour se faire " pardonner ", envoie alors à l'abbaye une énorme somme d'argent. Grâce à ce présent, les bâtisseurs vont édifier ce que les contemporains appellent " la Merveille " du Mont-Saint-Michel. Les travaux commencent en 1210. Les bateaux apportent des blocs de granit de Chausey, qui sont façonnés par les tailleurs de pierre avant d'être hissés à l'aide de treuils et de grues en bois. Nous sommes au début de la période gothique, à une époque o๠se construisent les cathédrales de Chartres, Reims ou Amiens. Le chef d'œuvre du Mont-Saint-Michel se trouve sur le flanc nord du rocher et se construit en un temps record : dix-sept ans. C'est un bâtiment de trois niveaux, d'environ soixante-dix mètres de long sur vingt de large, avec deux salles à chaque étage. En bas, se trouve le cellier et l'aumônerie o๠sont accueillis les pèlerins. Au-dessus, la salle des hôtes permet de recevoir les nombreux visiteurs de marque, comme saint Louis en 1256. A côté, se trouve le scriptorium, là o๠travaillent les moines copistes. Avec ses deux cheminées, c'est la seule pièce chauffée du monastère. Enfin, le troisième étage abrite le réfectoire et le cloître. Situé dans la partie est de la Merveille, le réfectoire des moines est une grande salle éclairée latéralement par cinquante-sept fenêtres (placées dans de profondes embrasures cachées par de fines colonnes). Le long du mur sud s'ouvre une loggia dans laquelle se trouvait le siège du lecteur, le moine qui lisait les textes sacrés pendant les repas. Grâce à l'acoustique parfaite de la pièce, sa voix portait jusqu'au convive le plus éloigné. La couverture est constituée d'une ample voûte en berceau, en bois, car la salle n'aurait pas pu supporter le poids d'une voûte en pierre. Le cloître, quant à lui, est un trapèze dont les grands côtés sont orientés nord-sud. Le côté sud communique avec l'église, tandis que le côté est jouxte le réfectoire. Tout autour du jardin, court une galerie à portique ornée d'une double rangée d'arcades reliées entre elles par des voûtes en ogives. Ces arcades s'appuient sur des colonnes en porphyre. La partie supérieure est en pierre de Caen, une roche facile à travailler et donc richement sculptée de motifs végétaux. En 1311, l'abbé Guillaume du Château fait édifier la première enceinte militaire autour du Mont. La garnison symbolique imposée par le roi de France n'ayant pas été appréciée des moines, l'abbé, désormais responsable de la défense, doit s'adresser à un homme de guerre : ce sera le célèbre Bertrand du Guesclin, qui devient capitaine du Mont en 1357. Quand éclate la guerre de Cent Ans, les abbés manœuvrent entre la France et l'Angleterre pour tenter de sauver leurs possessions anglaises qui ne leur seront officiellement confisquées qu'en 1414. Pierre Le Roy renforce le système défensif en faisant construire le Châtelet (1393), deux puissantes tourelles qui protègent le monastère. Ce grand abbé se distingue aussi en enrichissant la bibliothèque du Mont de nombreux ouvrages, et devient conseiller juridique de Charles VI. Après sa mort, en 1411, c'est son secrétaire, Robert Jolivet, qui lui succède. Alarmé par la défaite française d'Azincourt (1415), le nouvel abbé renforce le système défensif de six nouvelles tours très efficaces et très " modernes " pour l'époque, qui trahissent aussi des préoccupations esthétiques : l'alternance des bandes de granit rosé et de granit gris est d'un bel effet décoratif. Mais en 1420, croyant la cause de la France définitivement perdue, l'abbé reconnaît la suzeraineté de Londres. A cette époque, il n'y avait plus au nord de la Loire pour soutenir le Valois que quatre places fortes : Tournai, Vaucouleurs, Orléans et, précisément, le Mont-Saint-Michel. En 1424, Robert Jolivet, de- venu conseiller du duc de Bedford, régent d'Henri VI d'Angleterre, dirige une attaque contre l'îlot qu'il avait lui-même fortifié. Mais le Mont résiste. En juin 1425, des navires partis de Saint-Malo portent secours aux assiégés. Prise d'assaut, la flotte anglaise doit se disperser. Tout au long du siège, Jolivet, se souvenant qu'il en avait été l'abbé, laisse passer les pèlerins, contre le paiement d'une obole, à travers les lignes anglaises. " Réputé invulnérable, le Mont-Saint-Michel devient ainsi le symbole de la résistance des "François" face à l'envahisseur, avant que le martyre de la Pucelle ne lui ravisse, six ans plus tard, la faveur populaire ", écrit Enzo Caramaschi ( Le Mont-Saint-Michel , éditions Atlas, 1985). Pourtant, l'église principale s'est effondrée. Le chœur est reconstruit dans un style gothique flamboyant en 1446. La pratique des " bénéfices " fait pourtant qu'à partir de 1323 les abbés nommés directement par le roi ne résident plus sur place. Ils se contentent d'encaisser les revenus. Le dernier abbé régulier fut Jean de Lamps, à qui l'on doit le superbe escalier de dentelle. Le gouverneur militaire Gabriel du Puy achève de fortifier le village, désormais paré du titre de " ville ". Une partie de l'abbaye se transforme en prison d'Etat, o๠l'on enferme des prisonniers sur cachet du roi. Louis XI inaugure ici ses célèbres cages de fer. Les guerres de religion vont provoquer de nouveaux désordres. En 1622, les anciens occupants sont remplacés par des bénédictins de Saint-Maur. Désormais, on parle de la grandeur du Mont au passé. Les derniers visiteurs illustres seront, en 1661, la marquise de Sévigné et, trente ans plus tard, le maréchal de Vauban, qui envisage de renforcer la défense de l'îlot dans la perspective de nouvelles guerres avec l'Angleterre. Le XVIIIe siècle est caractérisé par une décadence accentuée sur tous les plans. Puis vient la Révolution : en 1791, les moines désertent l'abbaye, qui est mise à sac (une partie de la bibliothèque pourra, heureusement, être transférée à Avranches). Sous la Terreur, trois cents prêtres insermentés y sont emprisonnés. En 1811, elle est mise à la disposition de l'administration pénitentiaire et Napoléon y fait venir jusqu'à six cents pensionnaires. Le Mont souffre beaucoup du vandalisme et de l'abandon en des temps o๠tout ce qui méritait le qualificatif de gothique ne suscitait que mépris. Nombre d'illustres romantiques, comme Victor Hugo en juin 1836, Gustave Flaubert en 1847, s'élèvent pourtant contre cet état de fait et mobilisent peu à peu l'opinion publique. Mais il faut attendre 1863 et un décret de Napoléon III pour que le Mont-Saint-Michel cesse d'être une prison. Les travaux de restauration commencent en 1872 et s'accélèrent à partir de 1874, quand les constructions sont classées monuments historiques. De 1877 à 1881, le cloître est ainsi complètement démonté et reconstruit. Puis, c'est au tour du réfectoire et du scriptorium qui servaient d'ateliers et de dortoir pour les prisonniers. Enfin, en 1897, une nouvelle flèche surmontée d'une nouvelle statue de saint Michel est mise en place, à 156 mètres au- dessus de la mer. En 1856, les rivières du Couesnon, de la Sée et de la Sélune sont en partie canalisées, puis on crée une digue et même un chemin de fer pour accéder au Mont. La baie s'envase et gagne encore aujourd'hui 25 hectares par an, malgré les marées les plus fortes d'Europe (14 mètres de dénivelé et 15 kilomètres de distance). Depuis les années 1960, les moines sont revenus et accueillent comme autrefois les pèlerins, même si la majorité du million de visiteurs annuels ne sont que de simples touristes venus voir la millénaire " merveille de l'Occident ".
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