Mussolini jette le masque
Le 25 janvier 1922, Benito Mussolini lançait une revue, Gerarchia, dont le sous-titre précisait qu'elle entendait être le «mensuel de la révolution fasciste». Débuts en catimini pour une publication qui vise à créer l'illusion que l'accession du fascisme au pouvoir est nécessaire au pays. Et surtout signe d'une étonnante constance chez son inspirateur, travaillé depuis longtemps par la passion révolutionnaire et qui en était à sa troisième tentative.
En 1904, en rentrant de Suisse, où il avait trouvé refuge pou éviter le service militaire, il croit que la grande rupture vient du socialisme. Il milite au côté des syndicalistes révolutionnaires, pour qui la grève générale est l'arme potentiel If de destruction du capitalisme. Avec eux, il s'est initié au maximalisme: la volonté intransigeante de changer de société, y compris par la violence. Grâce à ses qualités d'orateur, Mussolini connaît une rapide avancée dans les instances du PSI, au point de devenir membre de la direction nationale. Mais la Première Guerre mondiale le convainc que l'idéologie de gauche n'est pas un bon levier révolutionnaire. Au mois d'octobre 1914, il soutient l'interventionnisme. Le voici donc prônant le militarisme et la guerre au nom du changement social et de la modernité. Cette campagne, il la mène grâce au journal qu'il crée pour l'occasion, Il Popolo d'Italia. Il y soutient les efforts du parti belliciste dont Gabriele D'Annunzio est le chantre, avec le même espoir de briser la banalité des temps.
Un monde vieilli
La guerre n’apporte pas la révolution tant escomptée en Italie. Un monde vieilli de rentiers en péril et de possédants se cramponne au pouvoir, exploitant encore des paysans illettrés qui ont servi de chair à canon. Les ouvriers tentent leur chance en occupant les usines et en lançant des mots d'ordre de grève générale. Face à eux. L’Etat réagit tantôt par l'envoi de troupes, tantôt en négociant mollement, comptant sur le pourrissement de la situation qui achève généralement les grèves. La question nationale hante la presse et agite les pensées. Les rares récompenses accordées au pays pour sa contribution à la victoire dans la Première Guerre mondiale ont déçu. La faible reconnaissance des anciens combattants dans le système politique qui s'ouvre véritablement au suffrage universel, masculin seulement, en 1919, révulse des jeunes élites issues de la guerre qui constatent avec rage l'écart entre leurs aspirations et leur situation. Aussi entendent-elles imposer au pays cet esprit de corps qui les animait au front. Par la force, sûrement, par la révolution, pourquoi pas?
Parmi elles se trouvent les arditi, ces anciens commandos qui viennent d'organiser une association nationale. Leur songe trouve une première application dans la décision de Gabriele D'Annunzio d'occuper Fiurne, au nom de l'Italie. Alors que les négociations internationales sur le statut de ce territoire piétinent, le poète emmène un groupe de 2 600 légionnaires prendre possession de la ville, le 12 septembre 1919, bientôt rejoints par d'autres nationalistes et aventuriers. D'Annunzio tient fièrement tête aux troupe envoyées contre lui, pendant plus d'un an: il force l'admiration, par son art consommé de la parole. Il obtient le vote d'un plébiscite favorable au rattachement à une très large majorité et fait évoluer l'occupation vers une régence italienne puis vers un Etat libre. Il le dote d'une constitution, acte évidemment révolutionnaire, où l'emporte le corporatisme. Surtout, il tire comme enseignement de cette entreprise la conviction qu'une marche sur Rome serait la solution pour réformer l'Italie elle-même, et il l'écrit à Mussolini, qui soutient celui qui est salué du titre de Duce, à Fiurne. Certes, le 4 décembre 1920, quand les troupes de l'armée italienne passent à l'assaut, le rêve prend fin. Cinq jours et une cinquantaine de morts plus tard, D'Annunzio et ses hommes ont fui, laissant à tous un sentiment d'inachèvement.
La tactique du trompe-l’œil
Comment conduire la révolution? Telle est la question que se pose Mussolini. En trompe l'œil. Accepter en apparence les règles démocratiques et les subvertir par des actions violentes ponctuelles, par une vitesse de réaction qui déborde constamment les pouvoirs et entretient l'hypothèse d'un basculement révolutionnaire. De ce point de vue, Mussolini restait fidèle à sa fascination de jeunesse pour les minorités agissantes. Tous ces activistes vêtus de la chemise noire, en signe de deuil, tant pour la politique italienne que pour les victimes des attentats anarchistes du printemps 1921, forment bientôt des équipes, des escouades, des squadre, d'où le nom qui colle désormais au mouvement: le squadrisme. Le squadrisme est combat, action et mouvement avant d'être pensée. Il sert de mercenaire à des chefs d'entreprise et propriétaires fonciers gênés par les grèves. Tous ne partagent pas la volonté de Mussolini de créer un parti pour accéder au pouvoir par les arcanes politiques. Pourtant, ils acceptent la transformation de leur mouvement en Parti national fasciste (PNF), le 7 novembre 1921. Le parti devra assumer le rôle de pivot dans la prise de pouvoir, même si les modalités de cette dernière restent à définir. Pour l'heure, le PNF s'est doté d'un programme assez conformiste, avec ses déclarations respectueuses envers la famille, les partenaires sociaux et les institutions. Un tel texte a peu d'importance car, en guise de commentaire, Mussolini déclare dans son journal le 28 décembre 1921: «Notre programme est en évolution constante.»
C'est ici que le lancement de Gerarchia prend son sens; les masques tombent: par «évolution», il faut entendre «révolution». Reste à inventer l'occasion. Or, la recette est là, fournie deux ans auparavant par D'Annunzio: marcher sur Rome, imposer comme une évidence que le pouvoir est à ramasser, établir la «nécessité» d'une révolution sans prendre le risque de la confrontation. Le PNF organise un gigantesque rassemblement à Naples, où 40 000 chemises noires défilent, le 24 octobre, revendiquant leur légitimité à gouverner. Avec les chefs locaux est bientôt promue l'idée d'entreprendre une marche sur Rome de tous les faisceaux. Elle commence le 27 au soir. Le gouvernement démissionnaire emmené par Farta presse le roi de déclarer l'état d'urgence. Mais Victor Emmanuel III pense au contraire que l'heure est venue de tenter l'expérience fasciste, il accepte donc de charger Mussolini de constituer un gouvernement le 29. Le trompe-l’œil a parfaitement fonctionné. Pour te rencontrer, Mussolini a quitté Milan pour gagner en train la capitale et voir défiler six heures durant ses sympathisants. La révolution fasciste a commencé sans un mort.