Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Nostradamus

 


Les prédictions astrologiques du mage de Saint-Rémy-de-Provence se sont prêtées à toutes les appropriations et à toutes les lectures. De fait, elles ont servi à toutes les causes et à toutes les époques.


En 1555 paraissaient à Lyon les Prophéties de M. Michel Nostradamus. L'ouvrage proposait trois centuries composées de cent quatrains prophétiques et la moitié d'une quatrième. Leur auteur avait déjà acquis une réputation d'astrologue avisé, qui avait attiré l'attention du couple royal, Catherine de Médicis et Henri II. Mais cette nouvelle parution allait marquer le point de départ d'un engouement totalement inédit. Car, depuis leur première publication, les Prophéties de Nostradamus n'ont jamais cessé d'attiser la curiosité, les commentaires et les exégèses. En témoignant du chaos engendré par les troubles religieux de son temps, ce prophète a présenté à toutes les époques troublées le reflet de leur malheur. Avec constance, les Prophéties se sont prêtées à toutes les appropriations et à toutes les lectures. Mais, au-delà de la diversité des contextes et des interprétations, leur exploitation exprime un même désir de relier le passé, le présent et l'avenir par le fil de l'ordre et de la nécessité.

 

Nostradamus est né en 1503, dans une famille de juifs convertis installée à Saint-Rémy-de-Provence. De son parcours et de ses apprentissages, on sait peu de chose, à part son inscription à la faculté de médecine de Montpellier en 1529. En 1546, devenu médecin itinérant, il fut appelé à Aix où sévissait la peste. Il y expérimenta un remède qu'il avait mis au point en mélangeant de la sciure, des iris de Florence, des girofles, du roseau aromatique, de l'aloès et des roses rouges pilées. Une telle composition ne reposait sur aucun substrat expérimental, mais plutôt sur un système de valeurs symboliques qui régissait alors l'ensemble des sciences. A la Renaissance, la médecine plaçait l'homme au centre d'un système de signes et d'influences qui le reliaient à la totalité de l'univers. L'astrologie apparaissait alors comme la reine des sciences, susceptible de fédérer l'ensemble des pratiques de déchiffrement du monde. A Montpellier, Nostradamus croisa la route de François Rabelais, lui aussi médecin astrologue, qui prit l'habitude d'indiquer dans ses almanachs les conjonctions astrales propices à diverses opérations sanitaires. Nostradamus se livra lui aussi à cet exercice, en l'agrémentant de prédictions plus générales et plus développées.

 

Entreprise de déchiffrement

 

Nées de la compilation quotidienne des éphémérides, les Prophéties acquirent une véritable autonomie pour former un art divinatoire tout à fait singulier. Nostradamus scrutait le ciel à l'aide des outils ordinaires de l'astrologie qui ne se distinguait pas, à l'époque, de l'astronomie. Mais, pour interpréter les figures astrales, il faisait appel à une inspiration d'origine divine, car, selon lui, " l'entendement créé intellectuellement ne peut voir occultement ". C'est donc à la faveur d'une véritable transe prophétique qu'il prétendait déceler dans l'ordre géométrique du ciel le sens caché du monde. Les prédictions qu'il en déduisait s'offraient au lecteur sous la forme d'" obstruses et perplexes sentences ". Ainsi ce dévoilement de l'ordre intime du monde se prêtait-il lui-même à une entreprise de déchiffrement. Invoquant l'Evangile de Matthieu - " Ne donnez pas les choses saintes aux chiens et ne jetez pas les perles aux pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds et que, se tournant contre vous, ils ne vous déchirent " (7, 6) -, Nostradamus forgea de toutes pièces un langage hermétique chargé d'une extraordinaire puissance suggestive. Au moment où Joachim Du Bellay publiait son manifeste Défense et illustration de la langue française (1549) et où se constituait le cercle de la Pléiade, il proposait une conception originale du travail poétique en langue vernaculaire. Bien que rédigées en français, ses centuries empruntaient aux lexiques latin, grec, hébreu et même provençal. Cette profusion lexicale était amplifiée par la richesse des néologismes, les anagrammes et même les jeux de mots. Elle contribuait à dérouter le lecteur déjà déstabilisé par des tournures paradoxales telles que " tôt et tard " ou " loin et près ".

 

Succès éditorial

 

Dans cet incroyable fouillis, le lecteur le moins expert perçoit tout de même un sens immédiat. Les centuries dévoilent un univers de violence, de désordres et de malheurs. Au fil des quatrains, les torrents de sang envahissent les cités décimées par des épidémies, par la discorde civile et par les schismes de l'Eglise. Cet univers apocalyptique annonçait bien sûr l'imminence du Jugement dernier. En cela, Nostradamus exprimait les inquiétudes d'une époque confrontée aux troubles religieux et persuadée de l'imminence de la fin des temps. Lorsque Blaise de Montluc chercha à traduire l'inquiétude qui l'étreignait au moment de contempler l'état d'un royaume déchiré par les guerres de Religion, c'est à Nostradamus et à ses prédictions qu'il pensa : " J'ai ouï dire qu'il y a une prophétie (je ne sais pas si c'est dans Nostradamus) qui dit que les enfants montreront à leurs mères par merveille quand ils verront un homme, tant peu il y en aura, s'étant tous entre-tués. " Nulle annonce explicite, nulle certitude, sinon celle du pire, n'émerge des Prophéties. Ainsi ce quatrain considéré pourtant comme l'un des plus explicites :

 

" De nuict viendra par la forest de Reines,

 

Deux pars vaultorte Herne la pierre blanche.

 

Le moyne noir en gris dedans Varennes,

 

Esleu cap cause tempeste, feu sang tranche. "

 

Nul ne s'était avisé, avant le 21 juin 1791, que ce quatrain pût prédire l'arrestation de Louis XVI à Varennes. La coïncidence n'apparut qu'a posteriori, à la faveur de quelques contorsions exégétiques. A cette occasion, comme souvent, ce fut l'événement qui permit d'éclairer le texte, et non l'inverse. La fortune posthume de Nostradamus et le succès éditorial de ses centuries démontrent, en effet, que l'oeuvre du prophète provençal n'est mobilisée qu'en fonction d'enjeux volatils et périssables. Les centuries ont servi toutes les causes, à toutes les époques. Elles ne dessinent pas un avenir mais disent une actualité sans cesse renouvelée. Quasiment immédiatement après la mort de Nostradamus, son nom et son oeuvre furent systématiquement exploités. Dès 1569, un mystérieux " Michel de Nostredame le Jeune " publia des prédictions pour vingt ans, bientôt imité par " Antoine Crespin Nostradamus dit Archidamus ", auteur d'une série de prédictions entre 1570 et 1590. Dans le contexte des guerres de Religion, les Prophéties fournissaient l'argument de multiples appropriations partisanes. Dès 1610, le magistrat démonologue Pierre de l'Ancre avait parfaitement identifié la propension des commentateurs de Nostradamus à lui faire dire " ce à quoi il ne pensa jamais, appliquant ses vers ambigus aux événements et les contournant chacun selon son parti, son affection et son intérêt ". On ne se saurait mieux dire.

 

L'invocation de Nostradamus accompagna la plupart des grands bouleversements politiques : la Fronde (1648-1652), la Révolution française, le premier puis le second Empire, etc. Malgré la disqualification de l'astrologie par l'essor de la science expérimentale, Nostradamus ne cessa jamais d'attiser la curiosité des commentateurs. Au XIXe siècle, le zèle érudit de quelques savants permit de préciser les contours de sa biographie grâce à la publication d'archives, d'anecdotes et de recherches bibliographiques. Ce travail alimenta un regain des études nostradamiques symbolisé, en 1867, par le Glossaire de la langue de Nostradamus, d'Anatole Le Pelletier. Mais, malgré l'étendue et la précision de son érudition, l'auteur cédait à la tentation naïve de lire dans les Prophéties les moindres détails de l'histoire du second Empire. Le quatrain 43 de la 8e centurie fut ainsi interprété comme la prédiction de l'avènement de Louis Napoléon Bonaparte, devenu empereur comme son oncle, Napoléon Ier :

 

" Par le decide de choses bastars,

 

Nepveu du sang occupera le regne,

 

Dedans lectoyre seront les coups dedars

 

Nepveu par peur plaira l'enseigne. "

 

Il en va ainsi de l'exégèse nostradamique dont l'extraordinaire déploiement d'érudition, d'ingéniosité et d'imagination aboutit invariablement à des conclusions cousues de fil blanc. Les sceptiques s'étonnent de voir tant d'efforts investis pour un si piètre résultat. Les autres y puisent une satisfaction qui tient moins au désir de connaître l'avenir qu'au souci de maîtriser un présent inquiétant. C'est ainsi que le contexte de la " montée des périls " dans les années 30 offrit un terreau propice à la résurgence des Prophéties. En 1938, le Dr Pigeard de Gurbert publia un commentaire de Nostradamus, sous le pseudonyme de Max de Fontbrune. L'ouvrage, qui annonçait la chute finale d'Hitler, fut saisi en 1940 par la police de Vichy et partagea ainsi le sort d'un autre commentaire, le Grand Carnage d'après les prophéties de Nostradamus de 1938 à 1947, d'Emile Ruir. Max de Fontbrune eut une postérité. Son fils, Jean-Charles, emprunta le pseudo-patronyme pour publier en 1980 un retentissant Nostradamus, historien et prophète. A la veille de l'élection présidentielle, l'ouvrage annonçait la victoire de François Mitterrand et... l'imminence d'une guerre mondiale contre le bloc soviétique.

 

Au fil de ses exploitations politiques, Nostradamus est devenu un prophète global, dont l'oeuvre, traduite et commentée dans de nombreux pays, interpelle l'ordre du monde. Au Japon, il est un personnage célèbre qui provoque la curiosité de savants et d'universitaires réputés. Cet intérêt se manifesta en mars 1995, à cause de l'attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Son inspirateur, Shoko Asahara, gourou de la secte Aum vérité suprême, entendait déclencher le processus de la fin du monde dont il avait lu l'annonce dans les Prophéties. Evidemment, l'approche de l'an 2000 alimenta ce regain de la culture apocalyptique. Dans un recueil annuel de prédictions, Elizabeth Teissier annonce que 1999 sera " l'année fatidique ". A propos de l'éclipse de soleil prévue pour le 11 août, elle évoquait un célèbre quatrain de Nostradamus, l'un des rares qui fût précisément daté :

 

" L'an mille neuf cent nonate neuf sept mois,

 

Du ciel viendra un grand Roy d'effrayeur,

 

Ressusciter le grand Roy d'Augoulmois

 

Avant après Mars régner par bonheur. "

 

L'astrologue pressentait " un risque de guerre éclair, soit à caractère bactériologique, soit hélas nucléaire, soit encore, pourquoi pas, en connexion avec un événement solennel lié à l'espace, à travers des êtres venus d'ailleurs ". Pendant ce temps, le couturier illuminé Paco Rabanne livrait sa propre interprétation de Nostradamus en annonçant la chute de la station orbitale Mir sur Paris. Le satellite russe étant sagement resté en l'air (avant sa destruction en 2001) et les extraterrestres ayant décidé de remettre à plus tard l'invasion de notre planète, il ne subsiste de ces prédictions apocalyptiques qu'un sujet de moqueries et... la certitude de les voir resurgir à la première occasion.

 

Abolition du hasard

 

Cette faculté d'éternel retour agace bon nombre d'esprits rationnels, mais elle ne doit pas faire oublier la fonction du prophétisme nostradamique. L'ouvrage qui, en 1980, a rendu célèbre Jean-Charles de Fontbrune nous en donne l'explication : Nostradamus est historien " et " prophète. Il s'agit de placer les événements passés, présents et futurs dans un continuum temporel qui donne un sens à l'histoire. Malgré leur tonalité catastrophiste, les prédictions inspirées de Nostradamus servent, paradoxalement, à rassurer. Elles délivrent l'antidote des désastres qu'elles annoncent, en offrant l'image apaisante d'un monde où le hasard a été aboli. Le désordre dans lequel nous vivons se trouve ainsi organisé par un principe supérieur, qui est appelé à se manifester dans une ultime catastrophe annonciatrice de l'âge d'or. Cette mise en ordre du monde n'est rien de moins qu'idéologique. Dans Mythologies, Roland Barthes avait identifié cette capacité de l'astrologie à " instituer " le réel, en lui conférant l'évidence de la nécessité et de la banalité. Les prédictions ne nous renvoient pas à un ailleurs à venir, mais à un présent que l'idéologie prophétique institue en vérité nécessaire. L'âge d'or promis par Nostradamus et ses exégètes n'est pas gratuit. Avant son avènement annoncé pour 2025 par Jean-Charles de Fontbrune, il nous aura fallu triompher des hordes islamistes et des soldats chinois lancés à l'assaut de nos prospères contrées. Témoin du schisme religieux qui avait déchiré le XVIe siècle, Nostradamus se prête merveilleusement aux rêves de croisade nourris par les prophètes du choc des civilisations. La fatalité introduite par l'astrologie et le prophétisme apporte à cet imaginaire politique la force de l'évidence, qui est le principal ressort de l'idéologie.