Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Rabelais le pacifiste

 

 

Et si les chefs d'Etat actuels relisaient Gargantua et Pantagruel ... Nul doute qu'ils en retireraient quelques enseignements sur l'art de bien gouverner le monde : tant en ce qui concerne les guerres qu'en matière d'économie, d'enseignement ou de religion... Explication de textes.

 

 

Avec la plupart de ses contemporains, Rabelais partage l'idée que la monarchie est le meilleur gouvernement. Dans son prologue au Gargantua, où il promet au " diligent lecteur " des révélations sur " l'estat politique et la vie économique " du XVIe siècle, il s'attache à  définir le monarque idéal, ses droits et ses devoirs, ainsi qu'à  donner un ensemble de vues cohérentes que la guerre et la paix, la politique intérieure et extérieure inspirent à  l'humaniste et à  l'évangéliste.

L'idéal de monarchie tempéré qu'il propose est conforme aux exigences de la morale antique et de l'Evangile. Il s'oppose aux leçons de Machiavel et du réalisme politique. Il rappelle celui d'Erasme, dont les préférences iraient toutefois à  une monarchie élective. L'image qu'il se fait du roi, père du peuple, reflète encore la tradition féodale, mais il fait confiance à  un monarque éclairé d'un type nouveau, le roi philosophe, conformément à  la formule de Platon qui fait, alors, fortune : " Lors les républiques seraient heureuses, quand les rois philosopheraient ou les philosophes régneraient. " Pour régner, ce monarque s'appuiera moins sur les lois que sur la confiance spontanée de ses sujets. Le souverain se sait lié à  son peuple par un contrat : le peuple entretient le souverain et celui-ci défend son peuple.

Ce roi, nécessairement chrétien, se doit d'être généreux à  l'égard de ceux qui le servent bien, et de pratiquer une politique de clémence à  l'égard des ennemis (chère à  toute une tradition humaniste). Il doit faire prévaloir la morale sur le droit strict, soucieux de le tempérer par les sentiments d'humanité.

En matière de politique extérieure, Rabelais formule très nettement les principes de la politique humaniste dans la lettre de Grandgousier à  son fils Gargantua, dans les discours de son envoyé Ulrich Gallet et dans l'homélie qu'il adresse à  son prisonnier Touquedillon. Il condamne sans appel les guerres de conquête, dont il souligne l'anachronisme dans une époque chrétienne : " Le temps n'est plus d'ainsi conquête les royaumes avec dommage de son prochain frère chrétien. Cette imitation des anciens Hercule, Alexandre, Hannibal, Scipions, Césars et autres tels, est contraire à  la profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et ses terres, non hostilement envahir les autres. "

La guerre est présentée comme une survivance païenne. Excusable chez des héros qui ont ignoré le Christ, mais contraire à  la solidarité chrétienne, elle est tenue pour un témoignage de barbarie par les humanistes qui recommandent aux rois une politique pacifiste.

Erasme, son aîné de quarante ans, tient déjà  la guerre pour le mal en soi, un mal qu'il faut éviter à  tout prix. Selon le philosophe d'origine hollandaise, il n'y a pas de paix, même injuste, qui ne soit préférable à  la plus juste des guerres. Son influence sur Rabelais, guère sensible dans Pantagruel est très nette dans Gargantua . Grandgousier, durant son règne, n'a " rien tant procuré que paix ". Avant d'entreprendre une guerre à  laquelle il répugne, il affirme sa position : " Ma délibération n'est de provoquer ains [au contraire], d'apaiser, d'assaillir, mais de défendre ; de conquête, mais de garder mes féaux sujets et terres héréditaires. " L'idéal féodal des " prouesses " est périmé ; elles sont qualifiées de " briganderies et méchancetés ". Le comportement anachronique du roi guerrier qui sacrifie le bien commun à  sa gloire personnelle le mène d'ailleurs à  sa perte. L'exhortation au pacifisme se double d'une leçon d'administration dans l'homélie de Grandgousier : le roi moderne n'est plus un chef d'armée pillard, mais l'organisateur de son royaume, plus soucieux de prospérité économique que de suprématie militaire.

Seule la guerre défensive est admissible aux yeux d'un prince chrétien. Encore est-il prét à  toutes les concessions, malgré la justice de sa cause, pour assurer la paix. Mais on ne peut pas toujours éviter les conflits. Aussi le roi moderne qu'est Grandgousier possède-t-il, à  la différence de l'imprévoyant Picrochole qui l'attaque, une armée permanente, bien organisée, sur le modèle des sept légions créées par l'ordonnance de 1534 - les Utopiens de Thomas More, autre humaniste anglais du temps, rendent l'armée permanente inutile en exigeant la préparation de tous les citoyens. Il la mène aisément à  la victoire.

Mais la guerre est conduite avec toute l'humanité possible, aux antipodes de la guerre chevaleresque, comme le recommande Grandgousier à  son fils : " L'exploit sera fait à  moindre effusion de sang que possible, et si possible est, par engins plus expédients, cautèles et ruses de guerre, nous sauverons toutes les âmes et les envoyerons joyeux à  leur domicile. " Si le roi ne détient pas son pouvoir de droit divin, il doit être une image de Dieu dont le prince de Rabelais a les attributs majeurs : puissance, sagesse, bonté.

L'ennemi vaincu est traité avec la plus grande bienveillance : le territoire conquis n'est pas annexé, les places occupées ne sont pas livrées au pillage - pratique habituelle à  l'époque -, les troupes de l'adversaire sont licenciées avec solde, les prisonniers renvoyés. L'offre d'un des agresseurs, Alpharbal, de se donner " serf volontaire, soi et sa postérité " est refusée : le respect de la dignité humaine la rend inacceptable. L'amour de la paix tend ainsi à  établir un réel droit des gens.

Politique idéaliste, sans doute, que celle, préconisée dans Gargantua , qui fait confiance à  la nature humaine. Les conceptions de Rabelais, qui ne sont pas érigées en système, ont d'ailleurs varié d'un livre à  l'autre. Traditionnelles, conformes aux habitudes du roman épique, ou chevaleresques dans Pantagruel , pacifistes et utopiques dans Gargantua , elles ont paru opportunistes dans le Tiers Livre .

Les conceptions de Rabelais en matière de politique extérieure ont pà» lui étre dictées par les impératifs de la politique française et par son patriotisme que le prologue du Tiers Livre montre grave et sincère. Mais s'il a fait preuve d'opportunisme, il n'en a pas moins affirmé des convictions conformes à  l'intérêt du pays autant qu'à  l'orientation générale de sa pensée. Cette forme de royauté n'a certes rien à  voir avec la vie politique contemporaine, pas plus que la passion de la paix, autre aspect idéaliste s'il en est de la pensée politique dans un siècle si tristement riche en guerres, ligues et bouleversements d'alliances. Sa conception du contrat qui lie le roi à  ses sujets par une confiance et une aide réciproque, son souci d'appliquer aux rapports politiques une morale évangéliste, sa confiance en la nature et la raison, et son amour de la paix sont ceux d'un humaniste sincère, d'un homme des temps nouveaux.

La société telle qu'elle apparaît dans l'œuvre rabelaisienne est encore essentiellement féodale et paysanne. Au Quart Livre , à  l'arrivée des voyageurs dans l'île des Papimanes (les adorateurs du pape), l'auteur en donne une représentation en quatre ordres, clergé, noblesse, tiers état (les trois ordres traditionnels), mais il distingue, dans le dernier, les bourgeois et les paysans. Seuls deux états suscitent de violentes critiques : celui des gens d'Eglise et celui des gens de loi. Ce n'est pas la religion de Rabelais qui est en cause, mais sa position à  l'égard de l'Eglise en tant qu'institution. Qu'il ait souhaité une réforme de celle-ci, c'est ce que prouve sa condamnation, par la satire, des déformations de la religion authentique, qu'il s'agisse d'institutions ou de pratiques jugées superstitieuses. La satire anticléricale était depuis longtemps traditionnelle et banale. Les railleries contre la paresse, la goinfrerie, la paillardise des moines constituaient l'un des thèmes favoris de la littérature médiévale. Rabelais, qui a eu l'expérience de la vie monastique, en dénonce joyeusement les faiblesses et les tares. Pourquoi les moines sont-ils refuis du monde ? (titre du chapitre 40 de Gargantua ) : c'est que le moine ne " laboure comme le paysan, ne garde le pays comme l'homme de guerre, ne guérit les malades comme le médecin, ne prêche ni endoctrine le monde comme bon docteur évangélique et pédagogue, ne porte... les choses nécessaires à  la république comme le marchand ".

Ils sont donc inutiles au monde. Le grief est nouveau. Les moines prient sans doute pour les autres hommes, mais c'est souvent " par peur de perdre leur miches et soupes grasses " plutôt que par amour du prochain. Rabelais s'en prend, avec la même ardeur vengeresse, à  la saleté, à  l'ignorance, à  l'égoïsme, à  la rapacité et à  l'hypocrisie des moines, et à  la vénalité de ceux qui acceptent de bénir les mariages clandestins. C'est pourtant dans la bouche de frère Jean - l'une des figures les plus sympathiques de Gargantua , dont l'activité inlassable, la belle humeur, et la vitalité font oublier ses défauts - qu'il met l'essentiel de sa diatribe contre les couvents. Ce personnage permet à  l'auteur de dépasser la critique conventionnelle qui n'inquiétait pas aux époques o๠la foi n'était pas remise en question. Elle s'en prenait aux hommes, sans atteindre l'institution. L'abbaye de Thélème, construite pour son héros, n'est pas un couvent idéal, mais un anticouvent : les vœux éternels, la règle de vie arbitraire, la séparation des sexes sont absurdes parce que contraires à  la nature. L'apologie de la liberté, la haine des contraintes qui préside à  sa fondation traduisent tout à  la fois les rêves et les rancunes de Rabelais. Cette satire contre les moines épargne les prêtres séculiers. Thélème est ouverte aux prêcheurs évangéliques, mais ce ne sont pas nécessairement des gens d'Eglise.

Les théologiens - ceux de la Sorbonne - sont, en revanche, fustigés avec virulence. Ils portent la responsabilité de la routine absurde maintenue dans l'éducation. Leur science est creuse, stérile, néglige l'esprit pour la lettre et les emplit d'une vanité démesurée. Leur enseignement est un défi à  la raison, la scolastique ne forme que des sots. Ce sont ces sots, comme Janotus de Bragmardo, qui ont le pouvoir d'envoyer au bûcher ceux qu'ils décrètent hérétiques : " Nous les faisons comme de cire ", dit-il gaiement.

Les attaques contre la papauté, les croyances qu'elle encourage et la personnalité des papes, atteignent une extrême violence dans l'épisode farcesque des Papimanes du Quart Livre . L'aspect résolument gallican de cette satire, écrite au moment o๠les relations entre Henri II et la papauté laissaient craindre le schisme, ne saurait dissimuler la dénonciation des abus politiques et économiques de l'Eglise romaine. Tout le système papiste est visé. Homenaz, évêque de Papimanie, tient le pape pour le " Dieu en terre ", véritable blasphème puisqu'il fait d'une créature le rival du vrai Dieu. La religion des Papimanes qui adorent les Décrétales à  l'égal de l'Evangile est une parodie de la religion chrétienne. Enfin, leur intolérance et leur cruauté envers les hérétiques s'opposent à  la conception pacifique de la propagation de la foi, conforme à  l'Ecriture, et contre les persécuteurs éclate l'indignation de l'auteur.

Rabelais manifeste également son hostilité à  l'égard des pratiques étrangères à  l'écriture dont il faut débarrasser la religion : vente des indulgences, culte des reliques et des images, pèlerinages, processions. La dévotion aux saints guérisseurs - les " faux prophètes " laissent croire qu'ils peuvent infliger la maladie qu'on leur attribue de guérir - soulève l'indignation de Grandgousier qui n'a pas hésité à  chasser de son royaume un " cafard " de prêcheur qui l'encourageait. Sont blâmés avec la même énergie, la simonie (marché des fonctions ecclésiastiques) et le cumul des bénéfices, une des plaies les plus graves de l'Eglise. L'aspect idéaliste des positions rabelaisiennes se manifeste ainsi à  nouveau. Aux géants, rois parfaits, uniquement soucieux du bien de leurs sujets, sont opposés les représentants de l'Eglise qui ne devraient se consacrer qu'à  leurs devoirs spirituels, avec une " foi profonde ".

Autre thème d'indignation pour Rabelais : la justice. S'il a connu, par expérience, les milieux ecclésiastiques, il appartenait par son père au monde des légistes, l'une des classes les plus éclairées de la société du temps - et ce temps s'intéressait beaucoup au droit. Il a lui-même fréquenté le cercle d'éminents juristes comme Tiraqueau. L'étude des textes de droit figure d'ailleurs au programme de l'instruction de Gargantua, à  condition de revenir aux textes originaux, dégagés des lourds commentaires qui les encombrent.

Si la vision idéaliste du souverain et de sa politique extérieure ou intérieure reflète les réves de l'humaniste, Rabelais apparaît pourtant comme un témoin particulièrement bien informé du monde politique. Quant à  ses attaques contre certains milieux qu'il connaissait bien, elles sont d'un observateur perspicace des réalités du temps.