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Savonarole, le prophète désarmé
Un prophète a-t-il une chance de s’emparer du pouvoir et de conduire un peuple sur une nouvelle voie ? Telle est l’une des questions posées par Le Prince de Machiavel, au début du XVIe siècle : « Il est nécessaire, si l’on veut correctement discuter ce point, d’examiner les novateurs […], pour réaliser leur entreprise, recourent aux prièrent ou biens s’ils peuvent user de la force. Dans le premier cas, ils finissent toujours mal et ne réalisent rien, mais lorsqu’ils dépendent d’eux-mêmes et peuvent user de la force, alors il est rare qu’ils courent des risques. D’où il résulte que tous les prophètes armées triomphèrent et les désarmés s’effondrèrent […]. » Savonarole offre l’exemple même de ces « prophètes désarmés ».
Jérôme Savonarole (Girolamo Savonarola) naît en 1452, à Ferrare, au sein d’une bonne famille. Il reçoit une excellente éducation et suit un premier cycle universitaire. A 20 ans, il écrit des poèmes, où, loin de célébrer l’amour, il se lamente déjà sur la décadence de son temps et la corruption de l’Eglise. Sa soif de justice et de pureté le conduit bientôt chez les dominicains de Bologne (avril 1475). Fidèles à la pensée de Saint Dominique, ses disciples forment d’excellents prédicateurs. Une voie qui attire le jeune Savonarole. Ordonné prêtre (1477), il devient maître des novices au couvent de Ferrare (1479), puis lecteur dans celui de San Marco à Florence (1482) ; il en sera plus tard le prieur (1491).
Mais il a du mal à se faire un nom comme prêcheur : sa laideur physique, son éloquence enflammée et larmoyante mettent mal à l’aise le public. Il touche néanmoins les petites gens et, plus curieusement, des intellectuels comme Pic de La Mirandole. C’est seulement durant l’été 1490 qu’il commence à élargir son auditoire par une série de prêches sur l’Apocalypse.
Et le ciel semble lui donner raison. Dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 avril 1492, la foudre frappe la coupole de la cathédrale Santa Maria del Fiore. Le lendemain Savonarole clame qu’il a eu la vision du « glaive de Dieu » prêt à s’abattre sur la terre… Le surlendemain, Laurent de Médicis décède d’une longue maladie, et laisse le pouvoir à son fils, Pierre II. En juillet, c’est au tour du pape Innocent VIII de mourir, et les cardinaux élisent pour lui succéder le plus infâme d’entre eux, Rodrigo Borgia (1431 - 1503), qui prend le nom d’Alexandre VI. Jamais dans l’histoire de l’Eglise, on n’a vu pape plus indigne de mener à bien la réforme que réclament les fidèles…
La crise politique s’ouvre deux ans plus tard, lorsque le roi de France Charles VIII (1483 - 1498) franchit les Alpes pour conquérir le royaume de Naples (automne 1494). La rumeur de la prochaine descente française avait nourri les sermons de Savonarole qui promettait l’avènement d’un roi de justice. En théorie, Florence, alliée de la France, n’a rien à craindre, mais l’approche de l’armée royale provoque l’affolement de la cité. Le 26 octobre, Pierre II de Médicis va à la rencontre de Charles VIII, et souscrit un accord désastreux pour Florence - il remet aux Français les citadelles qui gardent ses Etats. Les Florentins, atterrés, chassent alors leur prince. Ils doivent renégocier la paix avec le roi, et lui envoient Savonarole. « Enfin, tu es venu, Ô roi ! Tu es venu comme l’envoyé de Dieu, comme ministre de la Justice. Tu es celui qui doit châtier l’Italie pour ses vices et réformer l’Eglise ! » Emu par ce discours, Charles VIII se sent conforté dans son rôle messianique - la prise de Naples doit lui ouvrir les portes de Constantinople et de Jérusalem, dont il chassera le Turc. Après avoir séjourné un temps à Florence, les Français poursuivent donc leur route, et les Florentins attribuent leur salut à la parole de l’homme de Dieu.
Va-t-il profiter du vide politique pour instituer une sorte de théocratie ? Certes, il affirme que le Christ, désormais, est « roi de Florence », mais en réalité, le pouvoir politique en tant que tel ne l’intéresse pas. Il espère d’abord rétablir la concorde civile et le bien commun dans la cité. Pour éviter que le pouvoir ne soit confisqué par une oligarchie, il crée le Grand Conseil de 3 000 citoyens - les notables de la cité -, qui contrebalance le conseil restreint du gouvernement, renouvelé tous les deux mois par les élections.
Lui-même ne brigue aucune charge (il n’est pas florentin), espérant planer au-dessus des partis et inspirer dans un sens chrétien la vie de la cité, quel qu’en soit le gouvernement. Un rêve pieux, car des partis ne tardent pas à se reformer. On surnomme ses partisans les piagnoni (pleurards), et ses adversaires les plus acharnés les arrabbiati (enragés) ; entre les deux, subsiste le parti médicéen qui, dans l’immédiat, accepte de jouer le jeu des nouvelles institutions.
Pendant que les gouvernements se succèdent, le prédicateur continue à commenter en public les visions que Dieu lui envoie et à réformer les mœurs de la cité : il s’en prend au luxe des nantis, aux jeux de hasard, aux prostituées, aux sodomites. Il embrigade les enfants et les adolescents - les fanciulli - pour faire régner l’ordre moral : des bandes de gamins chahutent les femmes trop richement parées et font du porte à porte pour réclamer aux riches de quoi alimenter des bûchers de vanité. Les Florentins sont invités à jeter dans le feu purificateur jeux de cartes, bijoux et robes, tableaux et livres « immoraux ». Le maître mot de Savonarole reste la « réformation » de l’Eglise : une réformation que l’Eglise de Rome, totalement corrompue, n’est plus capable de mener. Florence, grâce à lui, pourrait devenir une « nouvelle Jérusalem » qui s’opposerait à la Rome des papes, devenue une « nouvelle Babylone ».
Tant que les Florentins vivaient dans la terreur du « glaive de Dieu » incarné par Charles VIII, ils pouvaient accepter la terrible réforme morale de Savonarole, mais le roi est rentré en France et il a perdu le royaume de Naples aussi vite qu’il l’avait conquis. A Rome, le pape Borgia raffermit son pouvoir sans être autrement touché par la colère de Dieu. Que valent donc les prophéties du frère dominicain ? En outre, sa politique d’austérité morale met à mal tous les métiers du luxe qui contribuaient à la richesse de la ville. Cherchant à profiter d’un mécontentement grandissant, les partisans des Médicis tentent un coup de force en avril 1497 ; ils échouent, et l’exécution de leurs chefs contribue au discrédit de Savonarole. Peu après, Alexandre VI, exaspéré par les attaques du dominicain, l’excommunie. Les Florentins, même parmi ses fidèles, commencent à douter.
Au printemps 1498, Savonarole, à court d’arguments, accepte de se prêter au « jugement de Dieu ». Le 7 avril, on construit sur la place centrale un énorme échafaud couvert de fagots : Savonarole et son contradicteur, un franciscain, doivent traverser cet édifice auquel on boutera le feu… en espérant que Dieu désignera un vainqueur. Mais au moment de passer à l’acte, d’un côté comme de l’autre, on hésite, et quand le soir tombe, rien n’a été décidé. Savonarole a perdu la face. Au matin, le gouvernement le fait arrêter. Sous la torture, il reconnaît n’avoir jamais eu la moindre vision et n’avoir été guidé que par la soif de pouvoir. Le pape dépêche deux inquisiteurs qui renouvellent les tortures, et le déclarent hérétique. Le 23 mai, Savonarole, ainsi que deux acolytes, est pendu et brûlé en place publique.
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