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Les Chroniques de l’Histoire |
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Thomas Müntzer, penseur social
Dans le sillage de la Réforme protestante, un religieux allemand combine radicalisme religieux et idéologie sociale révolutionnaire. Jusqu’à prendre la tête de la révolte des paysans.
Lorsqu’un obscur moine allemand du nom de Martin Luther ébranle jusqu’aux fondations l’Eglise catholique, apostolique et romaine, dont il déchire à jamais la « tunique sans couture », il libère du même coup des forces dont il se serait bien passé ; les forces de la révolution sociale. Lui-même est un vrai révolutionnaire, sans doute le plus radical d’un siècle qui en verra tant. Mais c’est un révolutionnaire conservateur, dont l’unique souci est la réforme de l’Eglise et la grande obsession, son propre salut.
Seulement voilà, en jetant à bas, là où ses alliés les princes le veulent bien, la hiérarchie et la discipline de l’Eglise, en proclamant le double et fondateur principe du salut par la foi seule et du sacerdoce universel, il ne peut empêcher la prolifération, sur les marges de sa Réforme, de sectes plus ou moins radicales dont certaines se livrent à la violence débridée. Par un glissement de sens sans doute inévitable, la plupart de ces sectes investissent le message religieux luthérien d’un contenu social et politique révolutionnaire. Le réformateur de Wittenberg exaltait la liberté spirituelle du chrétien, laquelle n’avait rien à voir par ailleurs avec sa nécessaire soumission à l’ordre temporel ; les dissidents prêchaient la liberté ici et maintenant. Lui affirmait l’égalité des chrétiens devant Dieu ; eux entendaient détruire toute hiérarchie, sociale aussi bien qu’ecclésiale.
Le plus fameux des chefs de ces sectes qui poussent comme des champignons après la pluie dans le sillage de la Réforme protestante est Thomas Müntzer. Originaire de Stolberg, dans le massif du Harz, Müntzer est né vers 1490. Après de bonnes études de théologie à l’université de Leipzig, il est pourvu d’une charge de prêtre auxiliaire dans la ville d’Halle, en Saxe, avant de passer avec armes et bagages dans le camp luthérien.
Tumultueuse carrière
C’est à Zwickau, en Saxe, où Luther l’a nommé pasteur en 1520, que Müntzer se révèle peu après comme un « prophète », autrement dit un de ceux qui combinent en un mélange détonnant radicalisme religieux et idéologie sociale révolutionnaire. Obligé de s’enfuir à la suite d’une dispute avec le magistrat de la ville, il connaît la vie errante qui est le lot de nombreux de ses confrères. En Bohême, où les souvenirs de révolte hussite sont encore vivaces, son Manifeste de Prague, rédigé dans la fièvre en 1521, est un appel à la révolte contre « la putain de Babylone », l’Eglise de Rome, afin de réaliser le royaume de Dieu sur Terre. A Allstedt, petite cité de l’Allemagne centrale, où il arrive en mars 1523, il réforme l’Eglise locale, puis, en juillet 1524, il y prononce devant la cour du duc de Saxe un furieux Fürstenpredigt (« sermon aux princes »), attaque en règle contre les autorités de l’Eglise et de l’empire, sans oublier Luther lui-même, son ci-devant modèle. Publiée et distribuée à travers toutes les Allemagnes, son adresse lui vaut une immense réputation. Mais aussi un nouvel exil, cette fois à Mülhausen, en Thuringe, d’où il lui faudra s’échapper derechef. Tel est le sort des prophètes, car, comme on le sait, nul ne l’est dans son pays. Mais il y reviendra au début de 1525, pour y jouer le dernier acte de sa tumultueuse carrière.
Régime théodémocratique
En attendant, la rupture avec Luther est consommée. Entre les deux hommes s’est creusé un fossé profond, à la mesure du malentendu tragique qui les sépare. Mais laissons parler Müntzer :
« Si les partisans de Luther n’entendaient pas aller au-delà de leurs arguments contre les prêtres et les moines, alors ils eussent mieux fait de ne pas commencer du tout… Combattre le pouvoir du pape, ne pas admettre les indulgences, réfuter le purgatoire, tout cela n’est qu’une moitié de réforme. Luther est un mauvais réformateur. Sous le corps raffiné [des princes et des nobles], il dispose de mols coussins. Il fait de la foi tout, des œuvres rien, ou si peu. »
A Luther, il écrit des missives insultantes, où il met à nu l’alliance d’intérêts que le réformateur a nouée avec les princes allemands.
« Ta stupidité vantardise à propos de ton comportement prétendument héroïque à Worms est ridicule. [Excommunié en janvier 1521, Luther est sommé par Charles Quint de se justifier devant la Diète impériale réunie dans cette ville. Refusant avec superbe de se rétracter, il est mis au ban de l’empire.] Rends plutôt grâce à la noblesse allemande, que tu as corrompue, car tu l’as laissé croire que tes sermons lui offraient toutes les richesses des monastères. Eusses-tu osé trébucher à Worms que les nobles eussent préféré d’emmener eux-mêmes à l’échafaud. Les moines pauvres, les prêtres et les marchands ne peuvent pas se défendre, voilà pourquoi tu es libre de les traîner dans la boue. Mais que nul ne s’avise de s’en prendre aux seigneurs impies, même s’ils piétienent de leur talon le Christ lui-même. »
Assurément, il faut du cran pour rapetisser ainsi la geste luthérienne, qui avait frappé de stupeur l’Europe entière. Les écrits de Müntzer offrent la version moderne du conflit biblique entre le prophète et le pouvoir, qui obéissent tous deux à des logiques opposées, révolutionnaire et conservatrice. Ambivalente, la doctrine chrétienne assure aux deux une imparable légitimité : à celui-ci, le devoir d’obéissance, puisque omnis potestas a Deo, « tout pouvoir vient de Dieu » : à celui-là, la méfiance à l’égard de l’argent et l’exaltation de l’éminente dignité du pauvre. Müntzer encore, dans un de ses sermons où brûle l’enthousiasme révolutionnaire du prophète :
« Réfléchissez : la source principale de l’usure, du brigandage et du meurtre, ce sont nos seigneurs et nos princes. Ils prennent tout ce qu’ils veulent : le poisson dans l’eau, l’oiseau dans le ciel, la plante sur terre, tout doit être à ceux. Après quoi, ils viennent prêcher le commandement divin : Tu ne voleras point ! Ils dépouillent et exploitent les pauvres paysans, les artisans et le peuple entier, mais si quelqu’un leur prend une chose de peu de valeur, ils le pendront aussitôt haut et court, et le Dr Lügner [Dr Menteur] leur chantera « amen ». Les seigneurs eux-mêmes sont coupables de ce que le pauvre se dresse contre eux. S’ils ne veulent pas éliminer les causes de la révolte, comment peuvent-ils espérer vivre une vie tranquille ? Telle est mon opinion. C’est le genre de sermon qui me vaut l’appellation de rebelle. Qu’il en soit ainsi ! »
Doctrine politique
Comme nombre de ses confrères prophètes, Müntzer est, au moins depuis son séjour à Prague, un adepte du millénarisme, qui croit à l’avénement imminent du Christ et à son règne de mille ans sur Terre avant la victoire finale sur Satan et le Jugement dernier. C’est une vieille tentation dansle monothéisme juif, plus chrétien, qui prend sa source dans la Bible, surtout dans l’Apocalypse de saint Jean. Mis au pas par saint Augustin, le millénarisme chrétien relève la tête chaque fois que l’époque est troublée, chargée de tensions spirituelles et sociales, inquiète du lendemain et privée de direction claire. Quel temps plus propice pour le prurit millénariste que ce début de XVIe siècle marqué par la grande faille de la Réforme ? Müntzer, comme tant d’autres, est un homme pressé, qui entend « hâter l’avènement », en donnant un coup de main au Christ. Sa doctrine sociale et politique est inséparable de sa lecture des Ecritures. Car il a aussi une doctrine politique, sorte de démocratie directe à substrat apocalyptique : l’épée, explique-t-il, appartient à la communauté entière, dont les princes ne sont que les serviteurs, la justice doit être rendue devant l’assemblée du peuple, afin que celui-ci puisse à tout moment redresser les torts causés par les autorités.
Le voici donc à nouveau dans sa ville de Mühlhausen, où le prophète et sa petite troupe de fidèles ont réussi à s’emparer pratiquement du pouvoir. Le prophète a enfin l’occasion d’appliquer ses idées, en y créant un régime théodémocratique passablement violent. Pas pour bien longtemps cependant. Nous sommes en février 1525, et la guerre des paysans fait rage dans les environs.
Sporadique, anarchique, violente, la guerre des paysans alemands est une énorme jacquerie qui atteint son point culminant en 1524 et balaye de larges portions de territoire dansle sud et l’ouest du Saint Empire romain germanique, cette bizarre entité dont on a pu dire qu’elle n’était ni sainte ni romaine et à peine germanique. Or, les paysans révoltés se réclament de Luther, chacune de leurs demandes, condensées en mars 1525 dans leurs « Douze Articles », se réfère à Dieu et aux Evangiles : le libre chois des pasteurs, l’abolition du servage, le droit de chasse et de pêche pour tous…
Mais le réformateur n’a que faire de ces encombrants partisans. Manifestement, ils n’ont rien compris à sa doctrine, pis, enlui prêtant l’aspect d’une idéologie socialement et politiquement subversive, ils risquent de la discréditer aux yeux des princes et ainsi de la perdre. Luther a peur, et la peur lui inspire un pamphlet abject qui va durablement ternir son image : « Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans. Lui-même un rebelle, excommunié et mis au ban de l’empire, le voilà qui reproche aux paysans leur révolte contre l’ordre établi. Oublieux de sa propre doctrine religieuse, selon laquelle seule la foi sauve, il se rabat sur les œuvres – ne promet-il pas la mort spirituelle aux rebelles et le salut à leurs bourreaux, qu’il appelle a tuer les paysans « comme des chiens errants » ?
Pour Müntzer, l’occasion est trop belle, et il ne la manque pas. Dans une lettre à ses anciens paroissiens d’Allstedt, il leur enjoint de se préparer à la lutte finale : « En avant, en avant, tant que le fer est chaud. Dieu vous conduira, suivez, suivez ! » Cette Bauern-krieg n’est-elle pas le signe de Dieu qui annonce l’Avénement ?
Communisme primitif
Vers la fin d’avril, plus de 7 000 paysans en armes se sont rassemblés dansles environs de la ville, et Müntzer s’est porté à leur tête. Prophète, mais prophète armé, bien décidé de mener ses troupes à la victoire. Le 11 mai, l’armée paysanne est aux portes de Frankenhausen. Le 14, elle se met en ordre de bataille face à deux armées princières, commandées l’une par les ducs de Brunswick et de Saxe, l’autre par le fameux Philippe de Hesse, « le Magnanime ». Les deux forces sont égales en effectifs, quelques 8 000 hommes chacune, mais fort inégales en puissance : d’un côté, une troupe de mercenaires professionnelles et lourdement armés, canons compris ; de l’autre, une bande de paysans mal équipés, inexpérimenté, et commandés par un homme persuadé que le dieu des Armées se tient à ses côtés. Le lendemain matin, jour suprême, le soleil ne se nimbe-t-il pas d’un halo quele prophète ne manque pas de montrer à ses hommes comme un signe de Dieu annonciateur de victoire ?
Il l’était peut-être, mais de la victoire de ses ennemis. En fait, il n’y aura pas de bataille, mais un affreux massacre. Le décompte des tués dit toute l’histoire de cette journée : 5 000 paysans, 6 mercenaires. Capturé peu après dans une maison de Frankenhausen, Müntzer, qui s’est échappé blessé de la tuerie, est torturé, puis le 27 mai, décapité dans sa bille de Mühlhausen, sa tête empalée offerte sur les remparts à l’édification du bon peuple. Tout ce que la région compte de haute noblesse assiste au spectacle. La carrière de Thomas Müntzer est bel et bien terminée.
Pas tout à fait cependant. Trois cent vingt-cinq ans plus tard, Friedrich Engels le tire de l’oubli dans son Der Deutsche Bauernkrieg (« la Guerre des Paysans en Allemagne »), qui en fait le héros d’un communisme primitif précurseur du communisme scientifique, le sien et celui de son ami Karl Marx. Par un formidable tour de passe-passe la foi brûlante du prophète est passée par profits et pertes, réduite à un moyen de communication au bénéfice des paysans incultes et évidemment incapables de comprendre un autre langage. Au prix d’une interprétation quelque peu audacieuse de l’homme et de son œuvre, on s’est doté ainsi à peu de frais d’une longue tradition révolutionnaire.
Puis, de cette interprétation, la République démocratique allemande fit un dogme. Thomas Müntzer orna le billet de 5 marks de la RDA, et, en 1973, le Parti décida d’ériger à la mémoire du précurseur un musée panoramique sur le lieu même de son sacrifice. Le monument contient une toile de Werner Tübke intitulé Frühbürgerliche Révoluion in Deutschland (« Première révolution bourgeoise en Allemagne ») et qui, avec une surface totale de 1 800 m, passe pour la plus grande peinture jamais exécutée.
Le musée de Bad Frankenhausen fut inauguré, ironie de l’histoire, en septembre 1989, soit deux petits mois avant la chute du mur de Berlin qui allait renvoyer le régime commanditaire à ces « poubelles de l’histoire » dont il usa et abusa tant. Thomas Müntzer, héroïque et pathétique prophète armé, peut enfin reposé en paix. |