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Les Chroniques de l’Histoire |
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Les Torquemada : l’un est tolérant, l’autre intransigeant
Le patronyme Torquemada est devenu le symbole du fanatisme, de la croyance aveugle, à l’époque de l’Inquisition et de l’antijudaïsme. L’intransigeance du frère Thomas Torquemada ne peut que susciter ce rapprochement hâtif. Le cardinal Jean de Torquemada est cependant bien différent. Les deux religieux couvrent le XVe siècle, Jean le cardinal ayant vécu de 1388 à 1468, son neveu, l’inquisiteur Thomas, de 1420 à 1498. Leur famille est des plus hauts placés dans l’oligarchie urbaine de Valladolid. Ils représentent tous deux les deux attitudes que bien des Espagnols ont pu avoir successivement vis-à-vis de la question politique, religieuse, sociale, que constitue le coude à coude quotidien des chrétiens, des juifs et des conversos. Lorsque Jean de Torquemada a trois ans en 1391, se déchaînent de terribles émeutes dans les villes de Castille, suscitées par la prédication antijudaïque du frère Ferant Martinez de Ecija, à Séville. Tout au long de l’existence de Jean et de Thomas de Torquemada, les troubles et les lois d’exclusion se succèdent en Castille, 1391, 1412, 1413, 1449, 1473 et 1474 enfin, représentant les moments et les mesures les plus dramatiques. Pour vivre de façon épanouie (croit-on ?), les juifs doivent se convertir. La conversion au christianisme a cependant pu être choisie de façon très réfléchie, en dehors de toute contrainte, par une partie du peuple juif espagnol. Le sang juif coule dans les veines de nombreuses familles ; personne ne mettrait en doute la sincérité de la conversion de l’ancêtre juif ou juive de ces familles. C’est ce fit un ancêtre Torquemada, qu’on ne peut identifier exactement, sans doute au XIVe siècle. Les Torquemada sont de famille de conversos, plutôt de convertis librement au christianisme. Cela ne les empêche nullement d’être parfaitement intégrés dans l’aristocratie urbaine de Valladolid, dans les lignages qui dirigent la ville, portant les titres de regidores, ou d’alcaldes, dans la justice, la police, l’administration urbaine. Valladolid est au XIVe-XVe siècles le centre politique du royaume de Castille aux mains de la dynastie Trastamare, avec une université, une chancellerie, une chambre de justice, et des couvents urbains qui suivent une stricte observance de leur règle. Tel est le couvent San Benito, bénédiction, à la tête d’une congrégation qui couvre l’Espagne ; ou le couvent San Pablo, dominicain. Dans ces monastères urbains, descendent les rois et leur cour. Sont partout formés dans la cité et dans ces centres ecclésiastiques les élites universitaires en droit et en théologie, qui occupent tous une place dans le gouvernement comme dans la vie intellectuelle de leur royaume.
Le conseiller personnel des papes
Jean de Torquemada a étudié la théologie à Valladolid, puis à Salamanque et à Paris. Il est docteur en théologie en 1425. Il est le modèle des dominicains observants de ce siècle, voyageant et écrivant sans relâche. Il participe aux conciles œcuméniques, jeune observateur à Constance en 1415, très actif à Bâle en 1435. Il y représente le royaume de Castille avec des prélats et intellectuels de même qualité, tels qu’Alfonso de Cartagena ou Rodrigo Sanchez de Arevalo. Jean de Torquemada soutient toujours les droits pontificaux à une époque où beaucoup de chrétiens préfèrent donner toute suprématie au concile – cette assemblée générale de prélats mieux à même, selon leur avis, de juger et parler que ne le peut le pape, un homme seul, fut-il le souverain pontife. Jean de Torquemada est en 1439 cardinal titulaire de Saint-Sixte, évêque de Palestrina et abbé commendataire (il en perçoit les revenus sans résider) de Subiaco, dans le Latium, évêque encore de Cadix, d’Orense, de Leon en Espagne. Il ne réside guère dans ses sièges épiscopaux cumulés, ce qui est alors la coutume et ne bouleverse personne. Car Jean de Torquemada est conseiller personnel des papes Eugène IV, Nicolas V, Calixte III, Pie II, Paul II.
Une carrière sans faute
Il est surtout et avant tout prieur du couvent dominicain San Pablo de Valladolid depuis 1431, et de Saint-Pierre-Martyr de Tolède, où il fait régner la stricte observance de l’ordre des Frères Prêcheurs (la création de saint Dominique au début du XIIIe siècle), où il veille à l’enseignement de la théologie de la meilleure qualité pour former des prédicateurs dans les milieux urbains. Il possède une remarquable bibliothèque de droit et de théologie, qu’il lègue au pape, car depuis 1461, il est conservateur de la bibliothèque du Saint-Siège. Il a le souci de développer l’imprimerie à Subiaco et dans les centres universitaires espagnols. Enfin, il écrit : on lui connaît une quarantaine de traités dont la Summa de Ecclesia (La Somme de l’Eglise), en faveur du pape Eugène IV, qui le récompense en lui décernant le titre de Défensor Fidei (défenseur de la Foi). On dit qu’à la mort du pape Calixte III, en 1458, beaucoup auraient voulu son élection au pontificat. Mais les cardinaux du Sacré Collège lui préférèrent Aeneas Silvio Piccolomini, intellectuel et diplomate siennois, qui devit le pape Pie II. Jean de Torquemada est en Castille lorsqu’éclatent les émeutes antijudaïques et lorsqu’en 1449, Pedro Sarmiento de Tolède fait promulguer par sa ville, le statut interdisant toute fonction publique aux conversos. L’intègre et charitable Jean de Torquemada, le parfait théologien, ne peut que réagir. En 1450, il écrit son Traité contre les Madianites et les Ismaélites, adversaires et détracteurs des fils du peuple d’Israël (en latin désormais la langue de l’humanisme). Il prend résolument la défense de ce peuple d’Israël et de ses descendants qui peuvent avoir choisi le catholicisme. S’élever contre les Juifs, c’est s’élever contre le peuple de Dieu, c’est se transformer en nouveaux persécuteurs des Hébreux a qui Dieu parla en premier. L’alcalde Pedro Sarmiento a fomenté un procès inique contre les convertis en les éloignant de toute charge publique. Personne, dit-il, ne peut être dans le cœur d’un converti, ne peut dire s’il est sincère ou non ; à plus forte raison ne peut le dire d’un fils d’un converti, de son petit-fils, baptisé depuis l’enfance et élevé en bon chrétien. Et l’Espagne compte tant de ces chrétiens dont les ancêtres avaient été juifs (à l’instar des Torquemada eux-mêmes) et qui sont désormais regidores, alcades, évêques, frères franciscains ou dominicains, ou plus simplement occupés dans touts les métiers des villes, Thomas de Torquemada, né en 1420, neveu du cardinal, est élevé par ses soins au couvent San Pablo à Valladolid. C’est lui aussi un théologien et un rigoureux observant dominicain. Il est prieur du couvent de Santa Cruz de Ségovie et, avant de mourir en 1498 à Avila, il y fonde le couvent Saint-Thomas-d’Aquin. Il incarne toute l’intransigeance voulue par les Rois Catholiques pour unifier leurs Etats.
L’homme de la situation
Le frère Thomas de Torquemada est présenté à la reine Isabelle par le cardinal Pedro Gonzalez de Mendoza (« le Troisième Roi ») au moment où est établie la nouvelle Inquisition en 1478. Le 2 février 1482, il est Inquisiteur Général de Castille et, en 1483, de l’Aragon où l’institution a été enfin acceptée par le roi Ferdinand. Dès le 1er janvier 1483, à son instigation certainement, les Rois Catholiques font expulser les juifs des diocèses andalous. L’Inquisiteur Général crée les tribunaux (vingt-cinq dans toute l’Espagne des rois), en nomme, avec le conseil royal, les responsables. Sans cesse, il se déplace de l’un à l’autre pour les inspecter et en renforcer éventuellement leurs mesures. Dans ses deux premières décennies, sous Thomas de Torquemada puis avec son successeur Diego de Deza (1523), pour l’exemplarité, pour dissuader tout converso de judaïser, l’Inquisition est particulièrement acharnée à détecter les Juifs, chez les conversos arrêtés, questionnés puis « réconciliés » ou « relaxés », (brûlés par un tribunal civil). Est-ce Thomas de Torquemada, seul, ou en accord avec le cardinal Pedro de Mendoza et les Rois Catholiques, qui eut l’idée de l’édit du 31 mars 1492 d’expulsion des Juifs des Etats des Rois Catholiques ? Si ce n’est pas lui, c’est toute la mentalité des inquisiteurs et des hommes du gouvernement qui s’exprime à travers lui, puisque depuis plus d’un demi-siècle une certaine Espagne rejette les conversos, ou veut les transformer en chrétiens parfaits, ce qui revient à rejeter les juifs que l’on accuse d’être de perpétuels tentateurs de vie judaïque. L’action de Torquemada semble avoir été menée avec rigueur et conviction. Les tout premiers inquisiteurs avaient agi avec tant de hâte et de violence que l’un d’entre eux avait été destitué très vite. En édictant des Instructions dès 1484 qu’il compléta jusqu’à sa mort en 1498, Torquemada donne un cadre juridique à l’institution. Jean de Torquemada avait écrit et parlé en faveur des Juifs et des convertis. Thomas de Torquemada a agi contre les convertis (dans son esprit, en faveur des convertis ?) et expulsé les juifs. Jean représente la génération déjà très importante en Occident d’un premier humanisme ; Thomas représente la génération de l’extrême fin du XVe siècle qui craint les déviances et qui croit trouver dans l’uniformité la paix à laquelle elle aspire.
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