Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Cro-Magnon, premier artiste de l'humanité

 

Maquillages, parures vestimentaires, sculptures, peintures... L'homme "moderne" fait preuve d'une forte créativité, d'une imagination et d'un goût du "raffinement" pour le moins surprenants. Les grottes ornées, symbole de cet art naissant, demeurent à  ce titre les plus beaux joyaux de la préhistoire.

Avec Homo sapiens sapiens , habituellement qualifié d'homme de Cro-Magnon, émergent les premiers comportements et modes de vie résolument modernes. La conquête européenne par l'homme de type moderne peut-être suivie à  la trace depuis une origine africaine assez ancienne. Les fouilles ont permis de reconstituer l'apparition progressive de l'est à  ouest de l'Europe des premières cultures aurignaciennes. Celles-ci débutent il y a 45 000 ans et s'achèvent vers 30 000 dans le sud de l'Espagne.

Cette migration s'est opérée dans une Europe glaciaire où l'homme de Neandertal est un autochtone implanté depuis 250 000 ans. Il s'est progressivement répandu dans toutes les régions et s'est adapté aux différents climats, à  l'exception des zones englacées les plus septentrionales.

C'est au début du paléolithique supérieur, avec l'aurignacien (35 000 ans avant notre ère), que se généralise l'utilisation des colorants - on sait qu'il y a 70 000 ans, à  Blombos en Afrique du Sud, existait déjà  l'usage de morceaux d'ocre sur lesquels des hommes gravaient des motifs géométriques -, des parures et des sépultures organisées. Et c'est à  cette même époque que sont produites les premières images et représentations symboliques.

Pendant toute la période du paléolithique supérieur, les nouvelles cultures - gravettien, aurignacien, solutréen, magdalénien - se succèdent en Europe à  un rythme beaucoup plus accéléré qu'auparavant avec l'homme de Neandertal.

Cro-Magnon - environ 30 000 ans avant notre ère - acquiert une grande autonomie économique. Il se déplace dans des territoires étendus et entretient des contacts à  grande distance avec d'autres groupes. Les coquilles marines utilisées pour les parures témoignent de provenances d'origine souvent lointaines. Grâce aux matières premières comme le silex ou les roches, utilisées pour la fabrication des instruments et des armes, on peut aisément suivre les déplacements des différents groupes, et ce sur des centaines de kilomètres.

Dans le domaine de la chasse, l'homme de Cro-Magnon utilise des pointes en ivoire et du bois de cervidé pour fabriquer de lourds projectiles, très efficaces pour le gros gibier. Ensuite, l'invention du propulseur et de l'arc viendra améliorer la précision et l'efficacité de la chasse. La notion de raffinement fait aussi son apparition. La parure vestimentaire ou corporelle est bel et bien présente. On orne les habits et les corps comme le démontrent les statuettes féminines qui ont été mises au jour. Elle accompagne aussi les morts. A ce titre, c'est par milliers que l'on a retrouvé des perles et des objets dans les tombes.

Dans l'Europe paléolithique, les groupes humains se regroupent dans des types d'habitats différents selon les activités saisonnières : abris sous roche, plein air, entrées de grottes. Il existe de même de véritables constructions destinées à  protéger des intempéries, faites à  partir de structures de bois ou d'ossements de mammouth comme en Moravie ou dans la plaine Russe.

Les activités de ces chasseurs-artisans-artistes s'organisent autour de foyers entretenus et complexes qui servent à  la cuisson des aliments, à  l'éclairage, aux activités techniques et à  la production de chaleur. Les espaces domestiques de l'habitat sont au centre d'une vie sociale o๠se concentrent les individus. Ceux-ci se partagent la nourriture et certainement une partie des biens.

Le décor est généralement constitué des objets usuels - armes, lampes, instruments de musique - associés à  un art mobilier composé surtout de statuettes animales et humaines en ivoire, en bois de cervidé et en roches dures.

A l'aurignacien, les représentations animales sont largement majoritaires. Cependant, elles coexistent avec des représentations humaines o๠le corps féminin occupe une place centrale. Peintes ou gravées sur les parois des grottes et des abris, ces silhouettes sont aussi sculptées en calcaire, en argile, en calcite, en ivoire de mammouth ou en bois de cervidé. Ces images féminines resteront présentes pendant tout le paléolithique supérieur, de l'aurignacien au magdalénien (de 10 000 ans à  5 000 ans avant notre ère).

Ces " Vénus paléolithiques " jalonnent un territoire qui s'étend depuis les Pyrénées et l'Aquitaine jusqu'à  l'Europe centrale et la Sibérie, au niveau du lac Baïkal.

Plus de cent vingt statuettes ont été découvertes dans vingt-cinq gisements. Malgré leur nombre et leur diversité, la plupart partagent un schéma stylistique commun. En effet, le corps, dénudé, est figuré avec un réalisme anatomique constant, alors que le visage est absent ou peu détaillé. Un soin particulier est accordé à  la représentation des éléments de parure - ceintures, bracelets divers, colliers -, de la coiffure et des accessoires.

Le phénomène des Vénus paléolithiques relève sans doute d'un ensemble complexe de fortes motivations sociales et culturelles utilisant l'image de la femme chez des peuples de chasseurs-cueilleurs. Le corps féminin, et par conséquent, à  travers lui, la sexualité, se retrouve systématiquement exprimé dans l'art, qu'il soit mobilier ou pariétal, des abris et des grottes profondes. L'apparition, dès l'aurignacien, de manifestations d'un art pariétal - la grotte Chauvet en est le témoin le plus exceptionnel - correspond à  la recherche systématique d'un milieu souterrain pour exprimer, dans un espace distinct de celui o๠se déroule la vie, un imaginaire complexe.

Cet art utilise des techniques aussi diverses que la gravure, la sculpture et les divers procédés de peinture, pour exposer des thèmes essentiellement animaliers. Les représentations humaines ont toujours cours mais elles demeurent discrètes. L'animal, quant à  lui, est omniprésent. Représenté seul ou en groupe, il est associé à  des signes. Des liens évidents entre la société des hommes et la société des animaux s'expriment à  travers l'art pariétal paléolithique. L'organisation des zones ornées dans les grottes laisse aussi apparaître de véritables sanctuaires où les représentations sont étroitement intégrées à  la morphologie de l'espace, aux formes des parois, comme c'est notamment le cas à  Lascaux. Dans les grottes les mieux conservées, coexistent à  l'évidence des manifestations monumentales très spectaculairement mises en scène et d'autres beaucoup plus discrètes sinon difficiles d'accès ou invisibles sans un regard exercé et une connaissance intime de ces lieux souterrains.

Ces images inscrites dans les parois, où seule la lumière transportée et entretenue - torches, lampes à  graisse - les fait naître et les anime, sont aujourd'hui encore extrêmement vivantes et émouvantes. Et même si leur sens exact nous échappe - puisqu'il a été irrémédiablement perdu avec la disparition des sociétés préhistoriques -, il n'en demeure pas moins que l'on est aujourd'hui encore sensible à  leur modernité et à  la transmission de mémoire qu'elles véhiculent.

L'ensemble de ces choix, que ce soit au niveau des thèmes, des techniques, ou bien encore de la disposition spatiale, relève d'un codage de l'expression. Plus concrètement, il s'agit véritablement d'un symbolisme qui devait se manifester dans les multiples aspects de la vie sociale. En accordant dès le début du paléolithique supérieur une place centrale à  l'image sous toutes ses formes au sein des activités, de l'habitat, des objets techniques, de l'habillement et des croyances exprimées dans les sanctuaires des grottes ornées, ces chasseurs et artistes manifestaient des comportements culturels incontestablement modernes.

Autre signe révélateur de cette modernité, le succès relativement rapide en quelques millénaires, de la conquête du monde par Cro-Magnon s'accompagne néanmoins, au sein d'une nappe culturelle commune à  tout le paléolithique supérieur, des premiers indices d'une diversité culturelle dans les régions de l'espace européen.