Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

D’où venait Hitler ?

 

Le fils du douanier a failli s’appeler Schicklgruber

 

A n’en pas douter, l’hérédité joue un rôle primordial dans la vie de chaque être humain. Se pencher sur les origines, sur l’enfance et la jeunesse de Hitler, c’est peut-être trouver une explication à son comportement futur.

 

A Godesberg, le 23 septembre 1938, Adolf Hitler, rendant hommage à la « réelle hardiesse politique » de Neville Chamberlain, lui déclarait superbement que tous deux étaient de souche nordique, ses propres ancêtres venant de la Basse Saxe. Comme il comptait par millénaires, il évoquait sans doute la grande expansion germanique, qui aux XIIe et XIIIe siècles avait irrésistiblement refoulé, colonisé les Slaves et introduit la civilisation chrétienne et la vie urbaine dans les vastes contrées païennes, purement agricoles, de l’Europe centrale et orientale, particulièrement dans le Waldviertel autrichien, berceau de sa famille.

Mais, si Hitler prétendait avoir « le sens de l’histoire », il n’avait le goût ni de la vérité historique, ni de la vérité tout court – surtout quand il s’agissait de ses origines.

Celles-ci, assez compliquées, restent curieusement obscures. Le destin ironique n’a accordé qu’une ascendance très incertaine et lourde bâtardise à l’homme que sa frénésie raciale a tristement illustré.

Ainsi que le disait Joseph de Maistre « en fait de naissance on peut tout se permettre ». Alois Schicklgruber, père du Führer, est né en 1837 d’un père inconnu dont le nom, après de longues recherches, reste encore ignoré.

Le prénom d’Alois, assez répandu en Autriche et en Bavière, plus rare dans les autres territoires allemands, se rencontre surtout dans les campagnes et d’ordinaire dans des familles très catholiques. Le tréma qui logiquement serait nécessaire est souvent supprimé. Les prélats et les savants issus du milieu rural qui portent ce prénom l’écrivent généralement avec un y. Le premier à l’avoir illustré est le célèbre jésuite italien Louis de Gonzague, qui en Allemagne est appelé Aloysius von Gonzaga (Alois en allemand correspond à Luigi en italien). Béatifié en 1621, après une courte vie vouée à la charité, canonisé en 1726, proclamé en 1729 patron de la jeunesse chrétienne, sa fête, le 21 juin, marque le début de l’été.

Lorsque Maria Schicklgruber, une domestique, âgée de quarante-deux ans, donne le jour à cet Alois Schicklgruber, elle n’est pas mariée. Cinq ans plus tard, elle épouse l’instable Jean-Georges Hiedler : ouvrier meunier, âgé de cinquante ans ; un homme qui travaillait très irrégulièrement et buvait sec. Par son mariage entendait-il reconnaître qu’il était le père de l’enfant ? En fait, c’est seulement trente ans après la mort de Maria, en 1847, que J.G. Hiedler a reconnu et légitimé Alois Schicklgruber. Ce long délai de réflexion a donné à penser que très probablement il n’était pas son père.

Deux autres hypothèses sont possibles : selon la première, ce serait le frère cadet de Jean-Georges Hiedler qui serait le père d’Alois Schicklgruber. Jean Népomucène Hüttler, de son état cultivateur, de quinze années plus jeune que son frère Jean-Georges, et marié depuis une dizaine d’années lors de la naissance d’Alois, jouissait d’une petite aisance. Alois a vécu chez lui pendant quelques années, après avoir perdu à l’âge de dix ans sa mère Maria Schicklgruber. Par la suite, il fut apprenti chez un cordonnier à Vienne. A force de patience, et pour des raisons d’intérêt – il n’y avait pas d’héritier mâle – Jean Népomucène Hüttler aurait amené son frère Jean-Georges à adopter Alois alors âgé de quarante ans. Celui-ci reçoit (en 1877), le nom de Hitler au lieu du sonore et ridicule Schicklgruber. On ne saurait négliger ce détail : un Schicklgruber aurait-il pu régner sur l’Allemagne ? Comment saluer d’un tel nom un Führer de la nation germanique : Heil Schicklgruber. Alois Schicklgruber devient Alois Hitler douze années avant la naissance d’Adolf Hitler. Mais aucun texte ne confirme l’opinion très répandue d’après laquelle Jean Népomucène Hüttler aurait été le père d’Alois Schicklgruber.

L’autre hypothèse vraiment troublante, selon laquelle Alois serait l’enfant du fils des patrons de Maria Schicklgruber à Gratz, est encore plus douteuse que la précédente. Dans ce cas, le grand-père du Führer aurait été juif. Une telle ascendance familiale serait évidemment une dérision supplémentaire du Destin, s’agissant du plus fanatique antisémite de l’histoire de tous les temps.

Cette version ne peut cependant pas être complètement écartée. Dans la prison de Nuremberg où il rédigeait ses Mémoires, l’ancien ministre Hans Frank rappelle qu’en 1837 Maria Schicklgruber, grand’mère du Führer, servait dans une famille Frankenberg, ou Frankenberger ; son enfant serait le fils d’un de ces Frankenberg, alors âgé de dix-neuf ans (Maria en avait quarante-deux). Frank tient du Führer lui-même – inquiété en 1930 par des menaces de chantage – que cette famille juive a versé durant quinze ans une rente qui représentait une sorte de pension alimentaire à leur ex-servante et plus tard à Jean-Georges Hiedler, son mari, qui furent enchantés de bénéficier de l’aubaine. Adolf Hitler, jugeant déplorable une pareille aventure, affirmait à Frank que son père Alois n’était pas le fils d’un Israélite, et il se disait petit-fils de Jean-Georges Hiedler, qui avait épousé Maria Schicklgruber. Mais il avouait que sa grand’mère, ayant affirmé ouvertement la paternité du jeune juif, la famille Frankenberger lui avait versé une pension pour éviter le scandale.

Les noms mêmes de Hitler, Hiedler, Hüttler, Hydler… se rencontrent assez fréquemment en Autriche, en Bohême, en Moravie, en Galicie, en Bukovine. Il ne manque pas de Juifs qui ont pris ces noms : ce qui encore une fois ne signifie pas nécessairement que le plus terrible antisémite de l’histoire moderne ait eu des ascendances juives.

Mais comme celui de millions d’Autrichien, le sang qui coulait dans ses veines était très mêlé. Certes ce sont des noms allemands que portent ses ascendants : les Hiedler, Neugschwander, Göschl, Schicklgruber, Hagen, Pfeisinger, Hinterlechner, Tecker, Pölzl, Ledermüller, etc. Ils appartiennent à de pauvres familles paysannes originaires du Waldviertel. Situé au nord de Linz, entre le Danube, la Bohême et la Moravie, cet âpre pays granitique et ondulé, au sol ingrat, au climat rude s’est ouvert à la colonisation germanique durant le XIIIe siècle.

Gmünd et Zwettl, qui comptaient respectivement 2 500 et 3 000 habitants en 1880, sont les principales villes de cette région rurale et catholique, où l’on trouve depuis le XVe siècle des « Hitler » diversement orthographiés.

Toutefois le nom de Wally que l’on relève parmi les ascendants maternels du Führer indiquerait des origines serbo-croates. Les physionomistes croyaient découvrir chez Adolf Hitler des caractères typiquement slaves. Il est de fait qu’il comptait des sosies parmi les Tchèques de Vienne : constatation décevante pour un raciste aussi convaincu. Pommettes plutôt saillantes, grands yeux d’un bleu pâle au regard fixe, front peu fuyant, le visage osseux du Führer paraissait en effet plus slave que germanique, sans qu’il eût d’ailleurs à aucun degré ce qu’on appelle « le charme slave ».

 

Un douanier père de Hitler

 

La vie d’Alois Schicklgruber qui était apprenti cordonnier avant d’entrer dans l’administration des douanes en 1855 a été singulière. Il se marie en 1864 avec Anna Glasl-Hörer, de quatorze ans son aînée, appartenant à une famille de douaniers et vraisemblablement pourvue d’une dot. Elle a une mauvaise santé et meurt tuberculeuse en 1833 sans enfant.

Alois vivait séparé d’elle depuis plusieurs années. Un mois après la mort de sa première femme, il épouse une servante d’auberge, Franziska Matzelsberger, dont il avait déjà eu un fils, nommé comme son père, Alois. Après trois mois de mariage, elle lui donne une fille, Angela. Au bout d’un an, la jeune femme, qui avait vingt-quatre ans de moins que son mari meurt tuberculeuse. Six mois plus tard, à quarante-sept ans, il se remarie pour la seconde fois, en 1885. La cérémonie du mariage ayant eu lieu le matin, il se rend dès l’après-midi à son bureau. Une dispense ecclésiastique a été nécessaire pour célébré l’union d’Alois Hitler et de Klara Poelzl, car ils sont proches parents : cousins, d’après le registre paroissial ; avant le mariage elle l’appelait « mon oncle ». La dispense nécessite une décision de Rome. Au cas où le véritable père aurait été Jean-Népomucène Hüttler, grand-père de Klara Poelzl, la parenté d’Alois et de Klara aurait été encore plus étroite.

Pauvre paysanne, de vingt-trois plus jeune que son mari et ayant onze frères et sœurs, Klara avait été servante à Vienne. Elle avait à deux reprises vécu chez et avec Alois Hitler. Quatre mois après le mariage naissent un garçon, puis une fille : tous deux meurent très jeunes. Le troisième enfant de ce troisième mariage est Adolf Hitler, né en 1889 alors que son père a cinquante-trois ans. Un autre garçon meurt à six ans. Sur cinq enfants, une fille, Paula, et Adolf seront les seuls à survivre.

Les antécédents physiologiques ne sont pas très brillants dans cette famille où la tuberculose causée par la misère a exercé des ravages. Avec de fortes dispositions à l’aventure, on y trouve des alcooliques, des excentriques ; une sœur de la mère du Führer et une sœur de sa grand’mère Schicklgruber étaient faibles d’esprit. Le père d’Adolf Hitler, si prompt au mariage et si prolifique, était dur, emporté, furieusement autoritaire. S’il n’est qu’un petit fonctionnaire, il n’en est pas moins fonctionnaire de Sa Majesté Impériale et Royale. Trapu et barbu, très strict dans le service, ce douanier qui n’est pas commode est beau parleur et commente volontiers les événements avec une assurance péremptoire. Nationaliste, il ménage et respecte la dynastie des Habsbourg. Antisémite de tendance, il n’est ni catholique pratiquant ni anticlérical. C’est « une tête de bois » qui a le verbe du fort buveur. Il abuse de la bière et du vin sans jamais s’enivrer complètement, il aime la pipe et les cigares. C’est un pilier de cabaret et il arrive le soir que sa femme l’envoie cherché par son fils.

Au foyer c’est un despote, d’une autorité de patriarche et d’une méfiance de douanier. Il rudoie ses enfants et, quand il est en colère, ne leur ménage pas les coups. Adolf qui, une fois, a reçu une trentaine de coups de canne n’a jamais éprouvé d’affection pour ce père insensible. En 1941, il louera pourtant son extrême sévérité en affirmant qu’un père qui aime vraiment son enfant doit lui donner aussi peu d’argent que possible.  De toute évidence Adolf Hitler tient de son père son caractère violent et irascible, Zarathoustra, cher au Führer, a proclamé que souvent il a vu « s’épanouir dans le fils un mystère paternel ».

Au contraire, la mère d’Adolf Hitler avec laquelle celui-ci présentait une ressemblance physique frappante, était douce, mélancolique, pieuse, soumise, indulgente, effacée, résignée : elle ne s’occupait que de ses enfants et de son ménage.

Adolf Hitler est né le 20 avril 1889 à Braunau-sur-l’Inn à la frontière austro-bavaroise. C’est dans cette ville qui, de bavaroise, était en 1769 devenue autrichienne, que le libraire nurembergeois Palm, patriote allemand, a été fusillé le 26 août 1806 sur l’ordre de Napoléon pour avoir « répandu des écrits attentatoires à l’honneur de la France ». Quand Adolf a quitté cette ancienne petite cité de moins de 4 000 habitants, il était âgé d’un an seulement. Précision qui réduit à des dimensions modestes la portée de la prétendue mission historique qu’assignait à Adolf Hitler la situation géographique de sa ville natale, « symbole du grand devoir » (qui eut été le sien) de supprimer cette frontière que son père surveillait en qualité d’agent des douanes.

Celui-ci est nommé successivement à Gross-Schonau, situé entre Gmünd et Zwettl, à Passau où Adolf prend l’accent de la Basse-Bavière, si différent de la modulation viennoise douce, un peu trainante, enfin en 1894 à Linz, capitale de la Haute-Autriche depuis le XVe siècle et qui compte alors une cinquantaine de milliers d’habitants.

En une quarantaine d’années ses fonctions ne l’ont pas fait souvent changer de résidence ; mais un tempérament agité le pousse à changer sans cesse de domicile.

C’est à Linz qu’Alois Hitler est mis à la retraite en 1895, à cinquante-huit ans, comme fonctionnaire des douanes avec un grade à peu près équivalent à celui de capitaine.

Retraité, il reste en Haute-Autriche. Il achète à Hafeld, village proche du bourg de Lambach, une ferme où il fait de l’apiculture… et d’assez mauvaises affaires. Puis il loue un logement à Lambach même. Située sur la Traun, cette petite ville de 2 000 habitants à peine, près de laquelle les Français ont battu les Russes en 1805, se trouve sur la ligne de chemin de fer qui relie Salzbourg à Linz. Adolf sert deux ans comme enfant de chœur dans la magnifique église des Bénédictins de Lambach, fondée au XIe siècle.

Enfin Alois Hitler, ayant encore déménagé à Lambach, vend sa ferme de Hafeld pour acheter en 1898 à Leonding, tout près de Linz, une maisonnette avec un jardin où il occupe ses loisirs. Agé de soixante-dix ans, il meurt en 1903, d’une attaque, un matin dans un café.

Sa veuve qui n’a que quarante-deux ans s’installe à Linz dans un logement modeste, après avoir loué la maison de Leonding qu’elle ne tarde pas à vendre, et d’où son fils, qui avait treize ans à la mort de son père, se rendait chaque jour au collège de Linz, ce qui représentait un trajet d’une heure. Elle habite ensuite dans un faubourg de Linz un petit appartement de deux pièces au troisième étage ; elle vit d’une retraite modique et prend des pensionnaires.

 

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