|
Les Chroniques de l’Histoire |
|
L’Histoire pour Tous |
|
Quelques hommes en faux uniformes déclenchent la 2e guerre mondiale
Le 1er septembre 1939, à l’aube, la Wehrmacht pénétrait en Pologne. Le même jour, à 10 heures du matin, Hitler accusait les Polonais d’agression. Il mentait. L’affaire avait été montée par les services spéciaux.
Les mots par lesquels Reinhard Heydrich, créateur du SD, accueillit Naujocks en le voyant entrer dans son bureau en ce jour d’août 1939, furent : « Vous êtes l’homme qu’il me faut. » Heydrich était parfaitement heureux, isolé dans son bureau de la Prinz-Albrecht- strasse, échafaudant des plans destinés à maintenir ses rivaux du Parti à une longueur. C’était là le but qui guidait toutes ses actions : dépasser les autres et, pour y arriver, il lui fallait réussir régulièrement des opérations sensationnelles susceptibles de mettre en relief ses capacités d’organisateur et d’administrateur.
Une mission ultra-secrète
Au sourire de Heydrich ce matin-là, Naujocks répondit par un autre sourire, teinté d’une ombre de méfiance. Il n’était pas dans les habitudes de son chef de manifester de la cordialité. « Alfred, dit Heydrich, j’ai ici quelque chose qui semble avoir été conçu exprès pour vous. » Il s’arrêta et considéra, toujours souriant, Naujocks qui était perplexe. « Cette fois, reprit-il, aucune compagnie d’assurance n’accepterait de vous délivrer une police, quelle que soit la prime, mais je sais que vous êtes l’homme qui exécutera cette mission avec succès. L’affaire s’appelle… » Il retira un dossier de son tiroir. « Opération Himmler, ne me demandez pas pourquoi ce nom a été choisi. L’idée n’est pas de lui et l’ordre vient directement d’en haut. » Il redevint soudain sérieux, et son regard se fit plus dur : - L’importance de cette mission dépasse tout ce que notre département a entrepris jusqu’ici, bien qu’en substance, il s’agisse d’un raid de commando. Tant d’intérêts politiques et militaires sont attachés à son résultat, qu’un échec est entièrement hors de question. Naujocks s’assit. Il savait que l’entretien serait long. - Le risque d’être découvert est trop grand et ceci, bien entendu, serait le pire crime que nous puissions commettre. Quoi qu’il en soit, le Führer donne à cette affaire la plus haute priorité et ne tolérerait ni discussion ni modification du plan. Je suis entre vos mains et je ne peux pas vous cacher que je déteste ça. Il regarda fixement Naujocks et répondit sèchement à la question muette qu’il lisait dans ses yeux : - Il s’agit de la Pologne. Nous serons en guerre la semaine prochaine. Mais d’abord, nous devons avoir un motif, une excuse, pour entrer en guerre. Et c’est là que vous intervenez. Vous savez qu’il y a eu au cours de ces derniers mois des dizaines d’incidents irritants, un coup de feu çà et là, les protestations diplomatiques habituelles. Pour tout dire, rien qui puisse mettre le feu aux poudres. Eh bien, nous allons entreprendre de mettre nous-mêmes le feu à la mèche. - Et c’est moi qui… heu… devrai frotter l’allumette ? Heydrich se leva, se dirigea vers une grande carte murale et planta son crayon tel un poignard sur un point de la frontière : - Là se trouve une petite localité appelée Gleiwitz. Gleiwitz est en Allemagne, bien entendu, mais exactement sur la frontière polonaise. Bon, supposons maintenant que des troupes polonaises attaquent cette station et l’occupent juste le temps de diffuser un message dénonçant Hitler comme fauteur de guerre. Ce serait une sérieuse, très sérieuse provocation, n’est-ce pas ? Il deviendrait parfaitement clair que les Polonais cherchent la bagarre, surtout si par la suite on trouve un ou deux cadavres sur les lieux, et plus spécialement si, par hasard, le réseau radiophonique allemand relaye le message polonais et le transmet à l’ensemble du pays. Pouvez-vous pouvoir organiser un tel incident ? Naujocks, cette fois, était pétrifié. Il ne savait ni quoi dire ni quoi répondre. - Eh bien ? demanda Heydrich - Eh bien, fit Naujocks en choisissant soigneusement ses mots, j’aimerais vous garantir le succès, mais avant d’examiner plus attentivement ce projet, je puis vous dire tout de suite que les risques d’échec sont considérables. Si vous me faites confiance, je ferai bien entendu de mon mieux. - Votre mieux serait encore loin d’être suffisant. Un échec anéantirait les plans et les efforts de milliers de personnes depuis des années. En outre, ce serait une honte pour l’Allemagne. Je crois comprendre que vous n’avez pas d’objections d’ordre moral ? Naujocks secoua lentement la tête. Heydrich serait trop heureux de déceler en lui une trace de « mollesse ». - Non, bien entendu, fit Naujocks avec une petite grimace. - Vous voyez que j’ai été absolument franc avec vous. Je crois que vous comprenez le problème. Il n’est pas question pour vous de refuser. Vous devez aller jusqu’au bout. Réglons maintenant les détails.
C’était le 5 août 1939. Le monde n’avait plus que vingt-six jours de paix à vivre.
Naujocks étudie le terrain
Au cours de la semaine qui suivit, Naujocks oublia progressivement ses appréhensions dans le feu des préparatifs. Il étudia dans son petit bureau de la Prinz-Albrecht-strasse des cartes et des photographies aériennes de la frontière, lut les rapports sur le poste de Gleiwitz, et choisit minutieusement quatre hommes pour l’assister. Heydrich lui en envoya deux autres, chargés plus spécialement de la radiodiffusion du faux message. L’un était un expert en radio et l’autre un speaker parlant couramment le polonais. Naujocks apprit qu’il y aurait d’autres « incidents » organisés simultanément le long de la frontière. Sa mission était cependant de loin la plus importante car « son » incident devait être radiodiffusé. Si tout allait bien, tout Allemand disposant d’une radio pourrait entendre la « preuve » de l’agression polonaise. Un certain nombre d’uniformes polonais, envoyé par le bureau de Canaris, arrivèrent au SD. Il les examina : il y en avait assez pour habiller au moins une compagnie ! On les avait soigneusement rangés dans les armoires et Naujocks trouva dans des boîtes, des paquets de cigarettes et d’allumettes polonaises, des lettres et des papiers divers écrits en polonais destinés à être placés dans les poches des uniformes. Les hommes qui devaient les porter étaient des Allemands parlant couramment le polonais ou ayant une double nationalité. Ils avaient été divisés en trois commandos, dits « forces K », qui devaient se rendre en Pologne avec l’avant-garde de l’armée et occuper d’importants objectifs militaires ou politiques avant que les Polonais pussent les saboter. Le 10 août, en fin d’après-midi, deux Ford noires V8 entrèrent dans Gleiwitz et stoppèrent devant l’Oberschlesischer Hof. Sept hommes en sortirent, portant des valises, et pénétrèrent dans le bâtiment blanc nouvellement construit. Naujocks expliqua à l’employé de la réception que ses compagnons étaient les ingénieurs des mines qui avaient retenu des chambres deux jours auparavant. Les fiches furent soigneusement remplies avec des noms, des professions et des lieux de naissance fantaisistes. Ils demeurèrent là deux jours, deux jours pendant lesquels ils recueillirent ostensiblement des roches, des échantillons de terre. Leur activité autour du poste d’émission pouvait sembler quelque peu insolite, et un observateur aurait même pu se demander pourquoi des géologues préféraient travailler de nuit… A la salle de conférence de l’OKW, le succès de Naujocks était déjà considéré comme acquis. Keitel et ses collègues déplaçaient maintenant des maquettes sur la table des opérations. Les deux ingénieurs en chef du poste de Breslau prêtèrent serment et reçurent l’ordre d’être prêts dans la nuit du 31 août. Cette fois, ils transportaient à part leurs valises, deux grandes malles à double serrure. Le monde avait encore trois jours de paix à vivre. De retour à Berlin, Naujocks étudia les nouvelles photographies qui avaient été prises de la station et le rapport personnel que chaque homme avait fait sur ses propres observations. Sauf imprévu, l’affaire ne devait pas présenter de difficulté, pensait-il. La grande inconnue était la force de police locale et on pouvait supposer qu’elle serait, elle aussi, prise par surprise. Heydrich lui remit une copie du message qui devait être diffusé par le commando, mais Naujocks n’y jeta qu’un coup d’œil. Il s’intéressait davantage à un détail dont il n’avait été fait qu’une seule fois mention, lors de la première conférence. - Et les cadavres ? demanda-t-il. - On s’en occupe, répondit Heydrich un peu sèchement. Un seul suffira, et il vous sera fourni sur les lieux au moment voulu par Mueller. Mueller… c’était bien l’homme à fournir un cadavre. Le chef de la Gestapo était un des personnages les plus horribles que Naujocks eût jamais connu. Si on laissait faire Mueller, il aurait non pas un cadavre, mais cinquante. Un cadavre dans une Opel noire
Un message attendait Naujocks à son retour du bureau de Heydrich. Il venait d’Oppeln, à quelque soixante-dix kilomètres de là, signé de Mueller. Naujocks se rendit immédiatement sur les lieux dans la grosse Ford V8. Le chef de la Gestapo l’accueillit avec la plus grande cordialité. - Mon cher Naujocks, fit-il en le prenant par le bras, j’ai entendu maintes louanges à l’égard de votre projet. Je dois dire qu’on a choisi l’homme qu’il fallait pour accomplir cette mission. Il se laissa tomber dans un épais fauteuil de cuir derrière son bureau et invita Naujocks à s’asseoir. - J’ai emprunté provisoirement ce bureau pour être à pied d’œuvre cette nuit-là. Ma collaboration se limite à vous fournir le corps du délit. Il rit. - On aurait une bien piètre opinion de notre police si les Polonais pouvaient exécuter une attaque comme celle-ci sans avoir une seule victime. Je vais vous dire ce que je ferai pour vous. Deux minutes après le déclenchement de l’opération, à 19 h 30, le soir du 31 août, je passerai devant la station-radio dans une Opel noire et je déposerai devant l’entrée un cadavre, fraichement tué, vêtu bien entendu d’un uniforme de l’armée polonaise. - Je crois comprendre que vous attendrez un signal par radio avant de déclencher votre opération. Ce signal sera donné aussitôt que j’aurai annoncé que le cadavre est disponible. Je vous souhaite bonne chance, Naujocks, mais je suis persuadé que vous n’en aurez pas besoin. Tout semble avoir été minutieusement organisé. A propos, ne vous inquiétez pas au sujet de la victime. Elle a déjà été choisie dans un camp juif.
Naujocks se sentait les nerfs tendus en convoquant ses hommes à une conférence dans la chambre n° 7 du Oberschlesischer Hof, à quatre heures de l’après-midi, le 31 août 1939. Il était obsédé par la pensée qu’après cette nuit, il serait un homme marqué, à la foi acteur et témoin d’une des plus terribles supercheries de l’Histoire, du plus gigantesque abus de confiance. Il en saurait trop, beaucoup trop. Lui permettrait-on dès lors de vivre ? L’un quelconque de ses six camarades serait-il encore en vie le lendemain à la même heure ? Et si le succès devait leur être aussi fatal que l’échec ? Les six hommes entrèrent et prirent place un peu partout : deux sur le lit, trois sur des chaises et le dernier s’appuya contre la cheminée. Naujocks s’assit sur le rebord de la fenêtre.
- Nous y sommes, dit-il. Les deux malles se trouvent dans ma voiture. Elles contiennent sept uniformes de l’armée polonaise. Ce soir, à 19 heures, nous serons dans le bois de Ratibor, à quelques kilomètres de notre objectif, et, là, nous nous changerons. - Karl, fit-il à l’expert de T.S.F. de Heydrich, vous mettrez en marche la radio qui se trouve dans l’autre malle et vous attendrez un peu avant 19 h 30 le signal qui nous permettra d’entrer en action. Je vous donnerai le plus tard la longueur d’onde. - A 19 h 30 précises, laissant derrière nous nos vêtements et toute trace de notre identité, nous nous rendrons à la station et nous maîtriserons son personnel – il n’y aura pas plus de cinq ou six personnes en service. Vous ne prononcerez pas un mot et vous leur laisserez penser que nous sommes des Polonais. - Une fois à l’intérieur, Karl et Heindrich demeureront avec moi, Karl, vous devrez connecter la ligne à Breslau, vous le savez. Heinrich, j’ai là pour vous le texte d’un petit discours que vous prononcerez au micro. En même temps, je tirerai un coup de feu en l’air ; je vous en avertis afin que vous ne vous alarmiez pas. - Une Opel noire arrivera devant l’entrée principale de la station quelques minutes après nous et un cadavre sera jeté sur les marches. Ne vous mêlez pas de ça. C’est un autre département qui s’en occupe. Nous ne devrions pas rester plus de cinq minutes en tout, et je ne m’attends pas à rencontrer d’opposition. - Mais si la police surgit, n’hésitez pas à tirer. Quoi qu’il arrive, nous devons fuir. Si l’un de vous est capturé, il doit prétendre qu’il est Polonais. Le Q.G. à Berlin a prévu une telle éventualité et demandera que le prisonnier lui soit remis. - Souvenez-vous : à 19 h 30 ce soir, vous devenez des Polonais et vous tirez sur quiconque essaierait de vous barrer le chemin. Même si vous tuez quelqu’un, il n’y aura ni poursuites ni enquêtes. Tels sont les ordres ! Naujocks souhaitait être réellement aussi confiant qu’il en avait l’air. C’était la plus étrange mission à laquelle il eût jamais participé, une mission où un seul détail oublié ou négligé pouvait faire échouer l’ensemble de l’entreprise. Pour rompre le silence qui suivit son exposé, il glissa la main dans sa poche, en tira l’enveloppe contenant le discours et la tendit à Heinrich qui le lut imperturbablement sans faire de commentaire. Quelques questions furent posées et la réunion prit fin. Naujocks n’avait pas la moindre idée de ce que ses compagnons pensaient de l’opération. Il se sentait légèrement nerveux et après avoir dit à ses hommes de se trouver à l’hôtel à 18 h 30, il descendit prendre un verre.
1 2
|