Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Des mammouths et des hommes

 

 

 

 

 

Contemporain de l'homme de Neandertal et de l' Homo sapiens pendant 110 000 ans, le mammouth occupe une place centrale dans le quotidien des premiers hommes. Voici comment nos lointains ancétres et le géant des steppes ont cohabité.

 

Lorsqu'on se plaît à  imaginer, et donc mettre en image, les fameux chasseurs de la préhistoire, on peuple leurs paysages glacés de merveilleux animaux, comme dans un paradis terrestre. Ici des rennes et des bisons, là  des chevaux sauvages, des mégacéros, fabuleux cervidés, des rhinocéros laineux et des boeufs musqués tout aussi velus, enfin quelques superbes saumons et de troublantes chouettes des neiges, des harfangs. Mais l'animal de réve, aussi gigantesque que mystérieux, c'est bien le mammouth.

Présent dans notre vie quotidienne par son image reprise comme logo publicitaire, présent par ses corps congelés de Sibérie, mais irrémédiablement perdu, fossilisé par l'évolution naturelle des espèces tissée d'apparitions et de disparitions depuis que la vie est vie sur terre. A moins que, par quelques clonages et éléphantes interposées, il ne vienne un jour à  réapparaître...

L'espèce Mammuthus primigenius (mammouth laineux) commence à  peupler diverses régions européennes voici environ 200 000 ans et se développe particulièrement pendant les derniers stades glaciaires du pléistocène supérieur, le saalien (ou le riss dans les Alpes) puis le weischselien (ou le wà¼rm dans les Alpes). Comme le rhinocéros laineux ou le glouton, le mammouth est totalement inféodé à  des milieux et climats froids, tels que l'Eurasie en a présentés au cours de ces dernières glaciations. Herbivore, ses rations quotidiennes de végétaux atteignent plus d'une centaine de kilos. Les paysages du mammouth sont ceux de toundras bien boisées, drainées par des rivières, parmi des reliefs modestes faciles d'accès.

Sa morphologie puissante et pesante, ses comportements sociaux et de subsistance - tels que les comparaisons avec les deux espèces encore vivantes d'éléphants les font supposer - maintiennent plus réduites son adaptabilité aux changements climatiques et environnementaux ainsi que ses aptitudes migratoires. De fait, contrairement aux espèces d'herbivores grégaires (bisons, rennes, chevaux), le mammouth n'a finalement pu survivre au réchauffement global de l'holocène.

L'Europe méditerranéenne, moins marquée par les climats glaciaires, n'a pas été peuplée par le mammouth. Les habitats des hommes du paléolithique moyen puis du paléolithique supérieur ne contiennent pas d'ossements de mammouth ni d'ivoire. Les mammouths ont davantage peuplé l'Europe orientale et l'Europe centrale que les régions occidentales et pendant des périodes plus longues. En Europe occidentale, les phases de réchauffement ont entraîné leur disparition temporaire ou de fortes diminutions de leurs populations. La préhistoire du mammouth n'a concerné qu'une partie des peuples préhistoriques, pendant des durées plus ou moins réduites selon les régions et les alternances climatiques.

Sur ces 200 000 ans, des Anténéandertaliens puis des hommes de Neandertal, enfin des Homo sapiens sapiens ont côtoyé des mammouths. Leur coexistence est européenne pour les premiers, elle s'étend à  l'Asie septentrionale et à  une partie de l'Amérique du Nord pour les derniers. Il est intéressant de remarquer l'étroit lien existant entre les Homo sapiens sapiens et la faune froide en Eurasie. Ils cohabitent en Béringie, lorsque celle-ci se forme entre la Sibérie et l'Alaska, il y a une quarantaine de milliers d'années, puis au coeur de l'Amérique du Nord qui a bien conservé de grands sites de chasseurs, les kill sites : de vastes lieux de dépeçage, découpage et partage du grand gibier, principalement des mammouths et des bisons.

Le mammouth est intensément chassé par les Paléoindiens du centre et de l'ouest des actuels Etats-Unis, phénomène économique et social propre à  ces populations qui vivent sous ces latitudes entre environ 12 000 et 8 000 ans " avant le présent ". Ces Paléoindiens devaient étre de remarquables chasseurs, comme en témoignent bien sà»r les kill sites mais aussi leurs armatures en pierre : des pointes de projectile finement retouchées sur une ou sur les deux faces. Les tailleurs de ses armatures acérées avaient méme eu l'idée, fait sans nul autre équivalent dans la préhistoire, de dégager une cannelure sur l'une ou les deux faces à  partir de leurs bases, ce qui permettait de les emmancher solidement sur des hampes de bois, d'os ou des ramures de cervidés.

On ne sait si, avant Homo sapiens sapiens en Europe, le mammouth fut effectivement chassé. L'organisation sociale des Néandertaliens et leur savoir-faire technique leur feraient accorder sans difficulté cette capacité. Ils sont en tout cas de bons chasseurs d'herbivores, moins grands il est vrai, comme les bisons et les chevaux. Leurs successeurs, les Aurignaciens - premiers hommes modernes de la préhistoire en Europe (-38 000 ans) - puis les Gravettiens (- 29 000 ans) à  travers la quasi-totalité du continent, d'autres hommes ensuite aux territoires moins étendus, comme les Magdaléniens (- 18 000 ans), créent des techniques collectives de chasse et des armes en pierre et en matière dure animale, notamment en bois de renne, bien plus performantes. Ils chassent intensément la faune, périglaciaire ou tempérée (selon les régions et les climats), grégaire ou non. Leurs habitats et campements de chasse regorgent souvent des restes osseux de leurs proies, partagées et consommées sur place, en particulier des rennes pendant diverses périodes du magdalénien en Europe occidentale. Mais, à  de rares exceptions, on n'y trouve guère de restes de mammouths en quantités comparables.

Cette différence majeure est sans nul doute liée à  la rareté démographique du mammouth par rapport aux animaux formant d'immenses troupeaux, le renne notamment. Cependant, méme quand les populations de mammouths sont denses, comme en Europe centrale et en Europe orientale vers - 25 000/- 20 000 ans, la faune chassée et consommée compte davantage d'autres espèces (rennes, lièvres, etc.).

L'anatomie du mammouth permet de rendre compte de ce traitement cynégétique différencié. Sous sa peau déjà  épaisse et généreusement poilue, une couche de graisse d'une dizaine de centimètres rend quasiment inopérante l'action d'armes pénétrantes, même les plus performantes inventées par les chasseurs paléolithiques. Le mammouth doit être piégé - fosses, marécages, gués - pour pouvoir étre abattu avec de longues et robustes armes, des épieux ou des lances en bois. Sa chasse est donc naturellement réduite, sans doute occasionnelle et par là  même heureuse : que penser du partage festif d'un mammouth comme le montrait autrefois celui d'un éléphant ?

A l'instar du renne, le mammouth fut toutefois consommé et exploité en abondance par les chasseurs paléolithiques. On peut imaginer que les poils, de différentes natures et dimensions selon les parties concernées, ont été utilisés de méme que la peau à  des fins domestiques et vestimentaires. Les graisses, chairs et viscères ont également dà» fournir des ressources alimentaires variées. On ne se perd pas en conjectures pour les matériaux conservés dans les sites préhistoriques, c'est-à -dire les ossements et les dents.

Les squelettes de mammouth ont fourni des matériaux de construction exceptionnels par leurs dimensions, leurs poids et leur variété morphologique, ainsi que le montrent les cabanes construites par les peuples gravettiens et épigravettiens d'Europe centrale et orientale comme celles de Mézine, Mézirich, Gagarino, Avdeevo et Kostienki. Les crânes, un peu enterrés, servent de soubassements et de pièces de calage aux éléments de parois et aux poteaux, faits d'os longs (et surement aussi de bois végétaux), de mandibules et de bassins, omoplates emboîtés ou entassés. Les charpentes de ces constructions en matériaux durs, résistants et stables, faites pour durer, sont formées de défenses, d'os longs, de bois de cervidés et probablement de branches imbriquées, recouvertes de peaux.

Les recherches les plus récentes montrent que les ossements et défenses utilisés sont prélevés non pas sur des animaux fraîchement chassés mais sont récupérés sur des carcasses dont la conservation naturelle est favorisée par les milieux et climats ambiants. Ces cabanes en os de mammouth des immenses plaines ventées de l'Est européen sont les plus grandes habitations jamais réalisées par des Préhistoriques. Normalement groupées, chacune peut abriter plusieurs familles, de sorte qu'ensemble elles constituent de véritables agglomérations : des lieux de sédentarité de longue durée, inaugurant de nouvelles structures sociales et économiques.

A l'intérieur d'un certain nombre de ces habitations, ont été trouvés de multiples témoignages de comportements symboliques, traduisant eux aussi l'élaboration et la complexité des relations humaines au sein des groupes de chasseurs : des crânes de mammouth, disposés comme des meubles à  l'intérieur de certaines cabanes, sur lesquels ont été dessinés avec soin de grands motifs géométriques rouges et linéaires. On retrouve ces mémes formes géométriques remarquablement miniaturisées sur des éléments de parure corporelle et sur des manches d'outils ou d'armes de chasse, en bois de renne et, souvent, en ivoire. L'ivoire de mammouth est à  l'évidence un matériau de prédilection très recherché pour les chasseurs paléolithiques. Les Aurignaciens sont les premiers à  avoir fabriqué systématiquement des perles taillées dans des baguettes d'ivoire. Les expérimentations de taille de l'ivoire, de détachement de baguettes et de lames montrent que l'ivoire fossile, ayant vieilli naturellement, se travaille plus facilement que l'ivoire frais. Les chasseurs de l'époque paléolithique percevaient déjà  cette différence et privilégiaient donc la collecte de défenses conservées sur les carcasses prises dans les sols les plus densément peuplés par des mammouths.

Dans quelques habitats aurignaciens de l'Allemagne méridionale, en particulier la grotte de Vogelherd, une dizaine de statuettes en ivoire, premières œuvres sculptées par des Paléolithiques, et probablement les plus anciennes (environ - 33 000 ans) actuellement connues, représentent des animaux : bison, cheval, félin, mammouth, etc.

Une figurine sculptée en ivoire, haute de près de 30 cm (la plus grande statuette paléolithique), provenant d'un site aurignacien de la région, Hohlenstein, offre un intérét tout particulier et révélateur de la richesse des systèmes de représentations symboliques dès cette période ancienne du paléolithique supérieur européen : il s'agit d'un être imaginaire, pourquoi pas mythique, qui se distingue par son corps d'homme et sa tète de félin.

Les Gravettiens d'Europe centrale et orientale, qui leur succèdent à  partir de - 29 000 ans environ font de la parure du corps et de la parure vestimentaire un art de qualité esthétique magnifique : des " diadèmes ", des bracelets, des pendeloques, des bagues, des agrafes ou boutons découpés dans de l'ivoire, incisés avec une incroyable habileté de motifs géométriques les plus recherchés : grecques, cercles concentriques, volutes, spirales...

Ce sont aussi les Gravettiens et les Epigravettiens (-20 000 ans environ), mais dans toute l'Europe cette fois, qui créent les fameuses " vénus préhistoriques " : une bonne centaine de petites statuettes (mesurant moins de 10 cm de hauteur, sauf de rares exceptions), trouvées dans des habitats en France, en Italie, en Autriche, en Tchéquie, en Ukraine et en Russie. Une bonne partie de ces femmes figurées nues et aux formes stylisées, ont été sculptées en ivoire, les autres en pierre. La " vénus " en ivoire de Lespugue (Haute-Garonne) est une des plus célèbres pour ses formes d'inspiration presque cubiste, pourrait-on dire. Les chasseurs gravettiens l'avaient fichée debout dans leur sol près de leur foyer, dans le porche d'entrée d'une petite grotte.

La superbe téte en ivoire de la vénus du site de Brassempouy (Landes) montre elle aussi la force esthétique et mystérieuse de ces figurines exclusivement consacrées à  la femme. Cette symbolique privilégiée est remarquable à  double titre. D'une part, elle traverse toute l'Europe gravettienne, alors méme que les sociétés gravettiennes vivent dans des milieux naturels et sous des climats différents et ont donc des économies distinctes ; d'autre part, elle dénote une place particulière de la femme dans les représentations mobilières, celles qui peuvent étre communiquées, échangées.

Plus singulière encore est la symbolique investie par une partie des vénus sculptées en ivoire par les chasseurs gravettiens des grandes plaines orientales. Dans des cabanes en os de mammouth, notamment dans les sites d'Avdeevo et de Gagarino, des vénus sont enterrées, intentionnellement, dans de petites fosses creusées dans le sol, en périphérie des aires d'activités domestiques. Près de certaines, on déposait des offrandes, de petits morceaux en ivoire, des outils en silex, comme s'il s'agissait de ces offrandes funéraires que l'on trouve dans les sépultures paléolithiques.

Plusieurs de ces statuettes féminines rituellement enterrées dans les habitats, avaient été portées en pendeloques par des femmes ou des hommes. Une étroite ouverture taillée à  hauteur des chevilles-jambes permettait de les suspendre sur la poitrine, téte en bas.

Ces vénus en ivoire étaient donc des parures corporelles, ayant accompagné les vivants puis les côtoyant de façon dissimulée dans leur quotidien domestique. Ce n'est pas tout !

En effet, certaines d'entre elles, comme d'autres sculptées en pierre, étaient parées de colliers, bracelets, ceintures finement incisés sur leur nudité. Ainsi, la symbolique féminine des Gravettiens orientaux se dédouble plusieurs fois, soulignant le rôle fondamental et fondateur que le corps a joué comme vecteur symbolique social, dès les débuts aurignaciens avec les premières parures, perles et pendeloques. D'entrée avec les Aurignaciens, le corps humain devient un signe social actif dans les relations entre les individus ; il l'est encore aujourd'hui, comme en témoignent les alliances et autres pendentifs en usage.

La sépulture d'un homme adulte fouillée dans un site de Brno (Moravie) a livré un autre témoin en ivoire - extraordinaire - de l'importance symbolique du corps pour les Gravettiens : une statuette (incomplètement conservée, dont le sexe n'est pas déterminable) articulée, sorte de prototype de nos poupées, actuellement présenté à  l'exposition du Muséum d'histoire naturelle ( lire encadré page 33 ). La téte et les membres étaient chevillés sur le corps. Deux défenses et une omoplate de mammouth, mais aussi une dizaine de rondelles découpées en os et en ivoire, des morceaux d'ivoire, des os de rhinocéros laineux et de cheval, et quelque 600 dentales (petits coquillages cylindriques) avaient aussi été déposés pour l'éternité auprès de la dépouille.

Parmi les offrandes funéraires en ivoire les plus remarquables fournies par des sépultures paléolithiques, se détachent celles gravettiennes de Soungir en Russie. Près de deux enfants enterrés tête-bêche, avaient été placées deux lances taillées en ivoire, de 2,40 m de long pour la plus grande, ainsi que deux autres en bois. Avec ces armes dont la taille révèle une véritable prouesse technique, les Gravettiens avaient aussi offert aux jeunes défunts deux petites pièces d'ivoire découpées en silhouettes de mammouth et de cheval. A proximité, un homme adulte, enterré lui aussi, portait sur son corps et ses vétements pas moins de 3 500 perles, des bracelets et anneaux en ivoire.

Ce matériau noble a également été recherché par les Magdaléniens d'Europe occidentale, en particulier dans le sud-ouest de la France où ils vécurent (entre environ 18 000 et 10 000 ans avant le présent). Quelques objets magnifiques en témoignent : une pendeloque à  décors géométriques et une autre portant sur chacune de ses deux faces un bouquetin sculpté en bas relief dans le grand habitat de la grotte du Mas d'Azil (située dans le massif du Plantaurel dans les Pyrénées), des crochets de propulseurs sculptés en figures de mammouth dans les sites de Bruniquel (dans le Quercy) et de Canecaude (dans l'Aude).

Cependant, les pièces les plus exceptionnelles sont un petit cheval sculpté provenant de la grotte des Espélugues, à  Lourdes dans les Pyrénées ; la " vénus impudique ", sculpture idéalisée d'une jeune pré pubère au sexe marqué, de Laugerie-Basse, vaste abri-sous-roche en bordure de la Vézère, au coeur du Périgord, et une vénus stylisée dans le site rhénan d'Andernach.

Moins spectaculaire mais fondamental pour la reconnaissance de la préhistoire et les recherches préhistoriques est un fragment de défense trouvé dans l'abri de la Madeleine, non loin de Laugerie-Basse. C'était lors d'une des premières fouilles organisées, dans les années 1860. A cette époque, nul ne savait vraiment que les hommes avaient eu un très lointain passé, d'avant l'Histoire. Les quelques objets en os et bois de renne sculptés et/ou gravés découverts incidemment en France dès la première moitié du XIXe siècle avaient d'ailleurs été qualifiés de " préceltiques " pour en souligner l'aspect inhabituel et " primitif ". Le fragment de défense de la Madeleine appartenait à  un niveau, appelé par la suite " magdalénien ", o๠abondaient des outils en silex, en os et en bois de renne, des restes osseux du gibier consommé.

Il devenait soudain clair que des hommes avaient été anciennement contemporains, sous des climats très froids, non seulement de renne, animal encore vivant mais disparu de ces contrées, mais aussi du mammouth, espèce devenue fossile. L'idée de préhistoire prenait corps. En outre, sur le fragment plus ou moins rectangulaire de défense, d'une trentaine de centimètres de long, était finement incisée l'image d'un mammouth. En ces temps reculés, les chasseurs de renne avaient donc inventé l'art animalier. L'art préhistorique était ainsi reconnu et admis dans son authenticité archéologique, grâce au mammouth, avant méme que son ancienneté ne soit même imaginée (le niveau magdalénien dont provient le fragment de défense gravé est en fait daté autour de - 14 000/- 13 000). Depuis la découverte historique du mammouth magdalénien de la Madeleine, la connaissance des représentations paléolithiques s'est enrichie de milliers d'images, essentiellement mobilières : statuettes, objets sculptés ou gravés en pierre et sur os, dents ou ivoire, bois de renne et/ou de cerf, plaquettes et petits blocs gravés, parfois sculptés, parfois peints ; ou images pariétales, celles peintes en teinte plate et celles dessinées, tracées avec des pigments minéraux ou/et des charbons, ou bien gravées avec des outils en pierre sur les parois d'abris-sous-roche et de grottes plus ou moins profondes.

Près de 300 sites pariétaux ont ainsi été recensés, essentiellement en France (Sud-Ouest), en Espagne (littoral cantabrique, du Pays basque aux Asturies), et quelques-uns au Portugal et en Italie. Ces représentations mobilières et pariétales sont apparues avec la culture aurignacienne, comme en témoignent les animaux sculptés en ivoire d'Allemagne et ceux peints et dessinés dans la grotte Chauvet (Ardèche), dont les plus anciens sont datés autour de 33 000-32 000 ans.

Les Gravettiens et les Epigravettiens (ceux-ci en Europe centrale, orientale et dans la péninsule Italique), les Solutréens, dans la péninsule Ibérique et en France (jusqu'à  la Loire et le Rhône) ont amplifié ces pratiques artistiques. Mais la plus grande partie des représentations mobilières et surtout pariétales est due aux Magdaléniens.

Les représentations les plus nombreuses sont des formes géométriques, appelées signes, élémentaires comme des points ou des tirets, élaborées comme de grands quadrangulaires à  cloisonnement interne sur des parois de grottes, par exemple dans celles fameuses de Lascaux ou d'Altamira. Les autres sont figuratives, inégalement partagées entre des figurations humaines, le plus souvent peu ou pas réalistes, et des figurations animales beaucoup plus fréquentes et bien souvent traitées dans un style naturaliste.

Parmi les milliers d'animaux figurés, on compte moins de 400 images de mammouth. Les représentations de chevaux - les plus nombreuses -, de bisons, de rennes, de bouquetins et de cerfs sont majoritaires. Le thème du mammouth, dont l'exécution est évidemment en rapport avec la présence inconstante de l'animal, est secondaire mais précède toutefois des thèmes rares et également inconstants comme les rhinocéros laineux, les félins, les ours, les mégacéros, ou encore des oiseaux et des poissons.

En tant que sujet artistique, le mammouth est présent dans environ trente-cinq grottes en France, et trois en Espagne, ce qui pourrait témoigner de l'importation symbolique de son image dans des contrées o๠il ne vivait pas. Les représentations de mammouth sont particulièrement abondantes dans quelques grottes : une soixantaine dans la grotte Chauvet, une cinquantaine dans les trois grottes magdaléniennes voisines et contemporaines des Combarelles, Font-de-Gaume et Bernifal, une dizaine à  Arcy-sur-Cure, dans le Morvan, ou dans celle de Cussac, récemment découverte dans le Périgord, qui passent pour étre de culture gravettienne.

Cependant, la grotte la plus extravagante est sans conteste celle de Rouffignac, située non loin du groupe de Bernifal-Combarelles-Font-de-Gaume, avec ses 160 représentations de mammouth. Il y en a partout, jusqu'au fin fond des galeries, parfois à  plus de 2 km de l'entrée de l'immense réseau souterrain. Les mammouths sont dispersés ou rassemblés comme sur le grand plafond et à  proximité. Ils sont dessinés en noir, ou gravés sur des parois dures, ou tracés au doigt là  o๠elles sont tendres. Les dessins peuvent être détaillés et offrir des indications anatomiques précises.

D'autres sont dépouillés à  l'extrême : seule apparaît la silhouette puissante du pachyderme dont n'émergent que le dôme élevé de la téte et les soles massives des pattes. Tous n'ont pas les défenses profilées ni la trompe, ni la queue et quelques-uns présentent même un œil astucieusement marqué, coquin pourrait-on dire, exprimant une sorte de complicité entre l'artiste, son œuvre et l'animal lui-même.

C'est finalement dans cette intimité imaginaire avec l'étrange animal que l'on mesure les liens qui unirent les derniers grands chasseurs et les premiers artistes des temps glaciaires avec ces bêtes qui hantaient leurs paysages et leurs rêves.