19 avril 1943, ghetto de Varsovie
Apres la grande vague de déportations de l'été 1942, il ne restait plus que 60 000 des 500 000 habitants juifs de Varsovie. En 1943, à la veille de la Pâque, les derniers survivants du ghetto décident de prendre les armes.
«Ne dis jamais que tu vas ton dernier chemin»... Ce refrain de l'hymne des ghettos polono-lituaniens symbolise à lui seul la farouche volonté de résistance qui, contrairement à un cliché navrant, animait les juifs d'Europe centrale et orientale enfermés, dès l'automne 1940, dans des quartiers réservés. Baptisés «villes juives autonomes», ces ghettos étaient administrés par des conseils juifs (Juden-rat), dirigés à Varsovie par l'intègre Adam Czerniakow, et à Lodz par Haïm Rumkowski, un sinistre bouffon
Ce fut surtout l'apparition des premiers mouvements de résistance armée, dès l'hiver 1939. En décembre 1939, à l'initiative de David Apelbaum et d'Henryk Lipszcyz, deux anciens officiers juifs de l'armée polonaise, se crée un groupe clandestin. Le Bund (le Parti socialiste non sioniste) crée à la même époque Samo Obrana («Autodéfense») sous le commandement d'Abraham Blum. Début 1942, quatre groupes sionistes (Hashomer Hatsaïr, Poaleï Sion [de gauche], Hechaloutz et Dror) forment, avec les communistes, un Front antifasciste qui diffuse des tracts et des journaux. En octobre 1942, seuls restent 36 000 juifs officiels sélectionnés lors du Kesl («chaudron») de la rue Mila, le 6 septembre 1942, et 30 000 clandestins surnommés die Wilde («les sauvages») par les SS. Les déportations massives de juillet, août et septembre 1942 ont vidé le ghetto de Varsovie de 310 332 de ses habitants.
Tous les mouvements fusionnent alors dans la Zydowska Organizacja bojowa (Organisation juive de combat, OJC), à la tête de laquelle est désigné un jeune militant de la Hashomer Hatsair, Mordechaï Aniliewicz, assisté par Marek Edelman (Bund), Michel Rojzenfeld (PC), Itzhak Cukierman (Hechaloutz) et Hersz Berlinski (Poaleï Sion, de gauche). Leur tâche est de se procurer des armes auprès de la résistance polonaise. Très réticente, l'Armia Krajowa, ne livre que 10 revolvers. L'OJC parvient cependant à acheter des armes, côté aryen, et à créer des arsenaux où sont fabriqués cocktails Molotov et grenades.
L'OJC se manifeste pour la première fois de façon éclatante le 18 janvier 1943, lorsque les Allemands lancent une nouvelle rafle dans le ghetto. Ses militants attaquent les convois en route pour l'Umschlagplatz d'où partent les trains vers Treblinka, Sobibor, Belzec et Maïdanek, principaux camps d'extermination. Ils perdent les trois quarts de leurs effectifs, mais l'impact de cette attaque est énorme. Dès cet instant, les nazis savent que la liquidation définitive du ghetto, prévue pour le 19 avril, lors de la Pâque juive, ne se fera pas sans mal.
Se battre comme juifs et Polonais
Le 18 avril au soir, retranchés dans leurs cachettes, les juifs de Varsovie célèbrent le Seder Pascal où on lit le verset traditionnel: «A chaque génération, un ennemi se lève pour nous exterminer». Le 19 avril, à 2 heures du matin, les troupes du général SS Jürgen Stroop pénètrent dans le ghetto et sont repoussées par un feu nourri. Les insurgés ont hissé sur un toit le drapeau polonais et le drapeau bleu et blanc frappé de l'étoile de David pour bien montrer qu'ils combattent en juifs et en Polonais, qualité que leurs concitoyens continuent pourtant à leur dénier. Durant trois semaines, les affrontements font rage dans le ghetto que les nazis vont investir immeuble par immeuble, rue par rue. Pour la première fois, ils sont confrontés à une insurrection armée généralisée en Europe occupée et elle est le fait des juifs. Les combattants multiplient les actes d'héroïsme, les civils se terrent dans les bunkers, les abris édifiés dans les caves et les greniers. Nombre des 50 000 morts périssent brûlés vifs, car les SS nettoient au lance-flammes les pâtés de maisons, et les Polonais aryens ne songent à aucun moment à venir en aide aux assiégés. Pour protester contre le silence du monde libre, le représentant du Bund auprès du gouvernement polonais en exil, Artur Zygielbojm, s'immole par le feu à Londres le 12 mai. Geste sublime, tardif et inutile. Le 8 mai, le quartier général de l'OJC est encerclé par les Allemands. Ses occupants, dont Mordechaï Anielewicz, se suicident. Plus chanceux, Marek Edelman parvient à s'enfuir par les égouts, avec une cinquantaine de combattants, et à passer en zone aryenne, où il participera à l'insurrection tardive de la Varsovie polonaise en août 1944.
Les rares rescapés de l'insurrection à avoir la vie sauve furent déportés vers les camps de travail de Poniatowa, Trawniki et Maïdanek où ils furent quasiment tous liquidés le 4 novembre 1943. Après la disparition de toute résistance, le général SS Jürgen Stroop fit sauter la grande synagogue varsovienne de la rue Tlomacka et raser le ghetto par des déportés juifs français et grecs amenés d'Auschwitz. Pourtant, sous les décombres, dans les égouts, quelques juifs, que les Polonais nommaient Szczury («les rats»), continuaient à se terrer, errant de bunker en bunker à la recherche de nourriture. Un seul d'entre eux, David Diamant, coiffeur de son état, tint jusqu'à la libération de la ville par les Soviétiques en janvier 1945. Comme s'il avait voulu atout prix être fidèle à cette autre phrase de l'hymne des ghettos: «Nos pas diront: nous sommes là !»