Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les liaisons dangereuses de Henry Miller et Anaïs Nin

 

La rencontre de ces deux briseurs de tabous unis dans la haine de l’Amérique puritaine fit naître un chef-d’œuvre : « Tropique du Cancer ».

 

La relation d’Anaïs Nin et Henry Miller passe pour la plus torride des rencontres d’écrivains. Le couple, il est vrai réunit deux formidables briseurs de tabous, volontiers provocateurs et précurseurs de tous les mouvements de libération sexuelle. Le journal d’Anaïs Nin fut la première confession intime d’une femme et renvoya aux oubliettes tous les romans érotiques signés par des femmes quand ils étaient écrits par des hommes. Et tous les romans passés et à venir de Michel Houellebecq ne sont que des bluettes en regard de l’extraordinaire combinaison d’érotisme, d’onirisme et de critique sociale qui caractérise toute l’œuvre d’Henry Miller depuis Tropique du Cancer.

La rencontre des deux écrivains fut bien autre chose qu’une histoire de soirées disjonctées, de triolisme et de partouzes !

Henry Miller abordait la quarantaine, en 1931, lorsqu’il arriva à Paris, littéralement clochardisé. Il s’était fixé une règle, refusant absolument d’y déroger : vivre jusqu’au bout son destin d’écrivain, ou en crever. Fils de petits-bourgeois installés à New-York, il avait connu cette existence étriquée pompeusement baptisée « rêve américain ». Un bon petit job, une chouette petite maison, une bonne petite femme. Chargé du personnel – on dirait aujourd’hui DRH – à la Western Union, Henry Miller s’était marié avec une femme plus âgée qui lui assurait la tranquillité du foyer. Il commença par la quitter pour une femme passionnée qui n’était pas Anaïs Nin, mais June, l’héroïne cachée de la plupart de ses romans. L’Amérique vivait sous une chape de plomb puritaine alourdie par la prohibition. Henry Miller s’embarqua, dans le sens inverse des émigrants, pour parcourir l’Europe et se fixer dans les rues de Paris. Dans la capitale des Années folles, il peut supporter la misère, vite adoucie par un ami fortuné, qui lui donne une chambre et un peu d’argent. June le rejoint. Miller écrit, travaille à ce livre qu’il veut étincelant, construit comme une horloge folle, ce livre qui sera bien un chef-d’œuvre, Tropique du Cancer. Le couple fréquente les cafés d’artistes et de putains, entre Clichy, Montmartre et Pigalle, laissant la rive gauche à un autre Américain, Hemingway, qui, au même moment, assèche les caves des bistrots de Montaparnasse.

 

Trio peu banal

 

Anaïs Nin surgit dans leur vie. Elle partage avec Henry et June une haine tenace de l’Amérique puritaine. Elle vient de publier un essai sur D.H. Lawrence. L’Amant de lady Chaterley est pour elle une révélation, c’est le premier roman traitant de l’érotisme au féminin, avec une audace jusque-là réservée aux ouvrages vendus sous les manteaux des aboyeurs de Pigalle. Enfant du siècle cosmopolite, Anaïs Nin n’a pas connu la jeunesse étriquée de Miller. Danoise, elle est née à Neuilly d’une mère aventureuse, qui l’élève à New York et lui fait entrevoir la vie scandaleuse à La Havane, juste en dessous du tropique du Cancer. Mariée à 20 ans avec un homme d’affaires, Anaïs Nin cherche son identité de femme. Elle est venue à Paris pour une psychanalyse dans sa langue natale et, comme Henry Miller, pour la littérature. Paris est la capitale des audaces, le surréalisme triomphe en dépit de ses déchirements internes. Anaïs passe des heures auprès du poète absolu, Antonin Artaud. Elle commence son journal lorsqu’elle rencontre Henry Miller et June. Qui, de l’homme ou de la femme, est sa première conquête ? Henry la fascine, il est cet écrivain sans concession dont elle veut s’approcher, elle que la folie d’Antonin Artaud tient la distance. June la séduit. Elle est cette femme qu’elle ne parvient pas à être, celle qui soumet les hommes à ses lois, en ne leur résistant pas. Elle voudrait lui ressembler : « Ainsi que June, j’ai des possibilités infinies pour n’importe quelle expérience, ainsi que June, j’ai le pouvoir de brûler comme une flamme, d’entrer sans crainte dans toute expérience, décadence, amoralité ou mort. » Henry Miller souffre de sa propre passion pour June, « la femme perpétuellement déguisée », et Anaïs résume leur relation d’une phrase assassine : « Elle peut détruire Henry l’homme, mais elle fascine Henry l’écrivain et les épreuves qu’elle lui impose l’enrichissent davantage que le bonheur. » Laclos n’est pas bien loin. Anaïs Nin se glisse dans les liaisons dangereuses du couple. June croit mener le jeu, en marquise de Merteuil. Elle éveille chez Anaïs « le désir d’entrer dans le mal » qui l’attire, « ces choses qu’ [elle fait] avec June » la rapproche du désir d’Henry. Il est lui aussi attiré par l’amour péché incarné par June. La première fois que June et Henry se sont rencontrés, dans un dancing, ils ont fait l’amour dans un bar et June lui a demandé cinquante dollars. Comme une putain, comme ces femmes qui fascinent Anaïs, sur les trottoirs de Paris et dans les bordels, qui sont alors des maisons plus ouvertes que closes, où l’on se rend en bande ou à trois, s’enivrer au milieu des filles. June goûte à tout, dévore la vie, elle aime les drogues et les stimulants artificiels dont Anaïs se passe. Elle vit dans le chaos. Henry résiste, réfléchit et écrit. Comme Anaïs. Ce n’est pas tant la quête du plaisir qui importe que la liberté. « Tout, hormis la liberté, la liberté complète, est mort. » Dans ce trio peu banal Anaïs Nin soutient Henry Miller face à une femme destructrice qu’ils aiment l’un et l’autre, ensemble. Les libertés de l’amour, les jeux érotiques, les expériences, la fréquentation des lieux interlopes ne prennent leur sens qu’en nourrissant leurs œuvres littéraires. A ce moment, il faut échapper à June. Partir sans elle, à Londres, pour faire éditer Tropique du Cancer, dont la publication aux Etats-Unis serait plus qu’un délit, un crime contre Dieu et la morale, inscrits l’un et l’autre dans la Constitution. Anaïs cherche le mécène, contacte les éditeurs, jette toutes ses forces dans une bataille pour faire reconnaître le génie d’Henry Miller. June sortira bientôt de la vie de l’écrivain. Anaïs l’accompagnera toute sa vie, non plus en amante, mais en complice, confidente et lectrice. La fin du journal d’Anaïs Nin donne le sens de leur aventure : « Peut-être le monde avait-il besoin d’être ainsi relâché, délié, dénoué, libéré de tout contrôle, hurlé, désintellectualisé. C’est en tout cas ce que nous a donné Henry. » Et il avait aussi donné à Anaïs Nin le bonheur d’être une muse libertine.