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Les Chroniques de l’Histoire |
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Les communards toujours en débat
Il y a cent quarante ans, la Commune de Paris était proclamée, le 28 mars 1871. Elle allait durer tout juste deux mois, pour s’achever lors de la Semaine sanglante, écrasée par l’armée de Versailles. Resté vivace dans la mémoire populaire au travers, notamment, de la chanson le Temps des cerises, cet épisode n’a pas fini de diviser. Si les historiens continuent de s’y intéresser, comme en témoigne le livre de Pierre Milza (l’Année terrible, Perrin, 2009, tome II), son bilan et son héritage restent un sujet très politique, qui interroge en particulier la gauche française. Au-delà des clichés et des bons sentiments, la Commune pose de nombreuses questions : la rupture révolutionnaire est-elle possible ? Qu’elle place pour la violence et pour la démocratie ? Sur quelles valeurs se fonde la République ?
Vive la Commune !
La Commune de Paris a duré deux mois. De sa proclamation, le 28 mars 1871, par l’Assemblée municipale qui venait d’être élue, à la chute des dernières barricades des rues Haxo et Ramponneau, à la fin de la Semaine sanglante (28 mai), il se passa moins de soixante jours.
Au moment où la France de gauche, unanime, s’apprête à célébrer le cent quarantième anniversaire de la grande insurrection prolétarienne… - Non, cela ne va pas, je recommence : au moment où la France de gauche, unanime, s’apprête à ne pas célébrer la grande insurrection prolétarienne (c’est mieux) et à troquer le temps des cerises contre celui des peaux de banane, il est bon de rappeler pourquoi tous les gouvernements du monde, sans exception, ont au fond de leur cœur détesté la Commune de Paris. Rappelons qu’Adolphe Thiers, le fusilleur des communards, est le père de cette IIIe République aujourd’hui idéalisée et parée de toutes les vertus. Il a sa rue dans presque toutes les grandes villes de France, à Marseille, à Lille, à Grenoble, à Nice, au Havre, à Boulogne, à la Rochelle. Seule Calais, en 1971, a débaptisé sa rue Thiers pour en faire la rue de la Commune-de-Paris. Il n’y a pas que des bourgeois, à Calais !
Quant à Lénine, on raconte qu’en 1917, lorsque le gouvernement bolchevique dépassa la durée de la Commune de Paris, il dansa dans la neige. Etait-ce l’auteur de l’Etat et la Révolution qui voulait honorer sa mémoire, ou le fondateur d’un des pires régimes totalitaires du siècle qui voulait piétiner un modèle ? On ne le saura jamais.
Car voici le point. S’il existait en politique, comme en chimie, un tableau de Mendeleïev classant tous les régimes les uns par rapport aux autres au chapitre de la liberté, eh bien ! tous les régimes du monde pourraient être rangés dans la case « Autorité », tandis que la Commune de Paris, à elle seule, pourrait occuper la case « Anti-autorité ». On a longtemps, et vainement, discuté, parmi les historiens, pour savoir si la Commune était d’essence proudhomienne ou d’essence marxiste, mais une chose est sûre : l’auteur de De la capacité politique des classes ouvrières, celui qui a écrit : « L’espèce humaine demande à être gouvernée. J’ai honte pour mon espèce », celui-là –c’est Proudhon, bien sûr – entretien avec l’âme de la Commune un lien mystérieux, qu’aucune démonstration sociologique ne parviendra jamais à effacer.
Fédéraliste et autonome
Connaissez-vous une révolution, connaissez-vous un gouvernement qui n’a pas eu de chef, pas de nom propre à suçoter, pas d’idole devant laquelle se prosterner ? Il y a la Commune ! Oh, bien sûr. Delescluze, Varlin, Rossel ont pu, à un moment donné, jouer un rôle dirigeant, mais ils l’ont dû davantage à leur rayonnement qu’aux pouvoirs dont ils disposaient. Et lorsque les périls s’accumulant et la référence à la grande Révolution aidant, la majorité du Conseil se prononça pour un Comité de salut public de cinq membres, les Internationaux, proudhoniens et marxistes confondus, se retirèrent : la tentative fit long feu.
Il n’est pas non plus sans conséquence que la Commune de Paris ait été l’une des rares révolutions ouvrières qui fut animée par des ouvriers. La plupart des révolutions dites « prolétariennes » ont été dirigées par des intellectuels bourgeois qui ont eu le toupet phénoménal de qualifier de « populiste », « trade-unioniste », « ouvriériste » toute tentative pour faire coïncider la nature du régime avec la composition sociologique de sa direction. Pour Lénine, laisser à des ouvriers la direction de la révolution ouvrière, c’est le meilleur moyen de la trahir. Parbleu ! Il suffisait d’y penser.
Or, la Commune de Paris comprenait, sur 86 élus, 33 ouvriers issus principalement des métiers d’art, 12 journalistes, 5 petits patrons, le reste appartenant aux professions libérales. Ce que l’on ne pardonne pas à la Commune, c’est d’avoir révélé au grand jour le grand secret de la démocratie moderne, à savoir la reproduction par voie électorale des élites en place, et ramené à peu de chose la différence entre le capitalisme et le socialisme : la simple substitution des privilégiés de la bureaucratie aux privilégiés de la fortune à la direction de l’économie. Près d’un demi-siècle avant la révolution bolchevique, la Commune de Paris en montre du doigt, par le seul miracle de sa propre existence, l’imposture fondamentale : confiscation du pouvoir par les intellectuels, bureaucratie, dictature. C’est pourquoi la Commune n’a jamais été socialiste mais prolétarienne. Elle représente le plus grand effort jamais tenté par des prolétaires pour abolir leur condition : aussi bien son idéal n’est-il pas l’appropriation collective des moyens de production, mais l’abolition du salariat !
Son programme est antiunitaire et fédéraliste, comme en témoigne l’expression de « mur des Fédérés » pour désigner, au Père-Lachaise, le lieu où sont tombés les derniers communards. La Commune, c'est-à-dire la citoyenneté locale, est la base de tout Etat politique et le fondement de toute autonomie. Dans le domaine économique, l’idéal communard, Marx l’a souligné lui-même, est celui d’ « un gouvernement des producteurs par eux-mêmes », grâce à l’organisation du crédit et à l’association. Le reste est le fonds commun à tous les républicains de l’époque, séparation de l’Eglise et de l’Etat, élection des fonctionnaires et des magistrats, mandat impératif, suppression de la préfecture de police, instruction laïque, gratuite et obligatoire.
Il s’agit d’aller vers le dépérissement de l’Etat par la responsabilisation croissante des citoyens.
Il n’est pas question ici de nier, ou de chercher à dissimuler, la face noire de la Commune. Elle existe, malgré les efforts de Varlin, avec la fusillade des otages, avec, dans les derniers jours, la tentation de la Terreur, la « sans-culottisation » par une minorité, avec des incendies volontaires de la Semaine sanglante. Mais la férocité des versaillais, proprement inouïe, l’exécution sommaire à l’issue de procès parodiques de quelque 20 000 personnes, tout cela indique clairement de quel côté était la barbarie. Une barbarie inspirée par la peur sociale.
Un signe de ralliements
D’hier à aujourd’hui, la Commune reste un signe de contradiction, un formidable révélateur des sentiments profonds de chacun face à la question politique. Chez les écrivains, par exemple. D’un côté, les hommes d’ordre, fussent-ils déguisés en bohèmes ou en socialistes comme Flaubert ou George Sand qui, au pied du mur, crient leur haine abjecte de la Commune, et leur ralliement piteux à l’étendard bourgeois de M. Thiers. Oui, tous les galonnés, les empourprés et les décorés, les flics, les patrons et les bureaucrates, les éternels réformistes et les éternels staliniens verront toujours dans la Commune de Paris le symbole de ce dont ils ne veulent pas : une société d’hommes fiers et libres ; celle-là justement qu’on su pressentir et saluer Vallès, Rimbaud et Victor Hugo. La Commune de Paris restera le signe de ralliement de tous ceux qui n’ont pas désespéré de voir surgir la liberté des hommes du lieu même où se déchaîne tout ce qui les écrase. Voilà pourquoi la chanson d’Eugène Pottier (1886), l’auteur des paroles de l’Internationale, garde toute son actualité : « Tout ça n’empêche pas, Nicolas, que la Commune n’est pas morte ! »
A bas la Commune !
La Commune de Paris fut une insurrection armée contre le suffrage universel des Français. Et son échec, politique et militaire, permit l’enracinement définitif de la République dans notre pays, c'est-à-dire d’une démocratie parlementaire garantissant les libertés publiques. Ni les vainqueurs ni les vaincus de la Commune n’aiment à s’en souvenir : sur les premiers pèse toujours le poids de la terrible répression, sur les seconds, la responsabilité morale de cette impasse politique, masquée par des flots de romantisme sur l’air du Temps des cerises.
Insurrection armée contre le suffrage universel ? Puisqu’il s’agit d’histoire, reprenons la chronologie où se mêlent, durant quelques mois, guerre franco-allemande et révolution politique. Le 4 septembre 1870, le second Empire s’effondre. Les républicains sont portés au pouvoir afin de poursuivre la lutte contre la Prusse. Léon Gambetta, un homme de gauche radicale, est la principale figure de ce « gouvernement de la défense nationale ». En province, les combats se poursuivent, mais les Français ne parviennent pas à rétablir la situation militaire. Deux semaines plus tard, Paris est encerclé. La France est seule, sans allié. Affamé et agité, Paris capitule le 8 janvier 1871. L’armistice est signé le 26 et des élections sont organisées dès le 8 février.
Le résultat est sans appel : la droite triomphe et la gauche est battue. Sur 675 sièges, les royalistes de diverses obédiences et les modérés en obtiennent 488, avec plus de 70 % de suffrages. Les radicaux ne décrochent qu’une quarantaine de sièges. Le peuple souverain s’est prononcé : il veut la paix. Car c’est sur cette question que s’est joué le scrutin : la fin des hostilités. La droite est alors contre la poursuite de la guerre, la gauche, au nom de la nation, apparaît plus belliciste. Or, dans ses profondeurs, le peuple français a estimé que la partie était perdue et qu’il fallait négocier avec l’ennemi. Il en confie d’ailleurs le soin à Adolphe Thiers, élu député dans 26 départements, comme le permettait la loi électorale.
Violente et instable
Moins de quarante jours après ce scrutin, un soulèvement populaire se déclenche à Paris, le 18 mars. C’est la Commune. Les élections le confirment : la capitale ne vote pas comme le reste du pays : elle est beaucoup plus à gauche, en particulier dans ses quartiers populaires de l’Est. Une attitude électorale qui se traduit depuis des décennies par des violences urbaines régulières : depuis la Révolution, de nombreuses « journées » insurrectionnelles ont ponctué l’histoire de la ville. Ce 18 mars est la dernière.
Soutenu par ce qu’on appellerait aujourd’hui l’extrême gauche, le mouvement, qui choisit la lutte armée, ne reçoit pas l’approbation de la gauche républicaine : Jules Ferry s’enfuit de la capitale. Léon Gambetta et Georges Clémenceau, maire du XVIIIe arrondissement, en appellent à la raison. Hugo et Zola gardent leurs distances. Horrifiés par la répression, les mêmes défendront plus tard les communards, réclameront leur amnistie, mais, sur le moment, ils ne soutiennent pas la Commune.
Celle-là obéit à deux logiques : sociale et patriotique. La première, largement vulgarisée par Marx (la Guerre civile en France), est bien connue, mais on aurait tort de négliger la seconde. Ne l’oublions pas : nous sommes en 1871 et, jusqu’à la fin de la décennie suivante, l’exaltation de la nation n’est pas une attitude politique de droite. Prenons le cas de Louis Rosé, l’une des plus belles figures de la Commune. Ce jeune protestant breton était officier de carrière. Il rejoint l’insurrection parisienne après s’en être expliqué dans une lettre son ministre : « Il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésitation du côté de celui qui n’a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs de généraux coupables de capitulation. »
Face à la Commune, Thiers va procéder habilement. Il commence par retirer l’armée de la capitale puis y revient en force à partir du 21 mai. En huit jours, Paris est reconquis par l’armée de Versailles, composée de provinciaux. Le bilan de cette semaine sanglante est terrible et la répression continue de s’abattre dans les mois qui suivent.
Thiers a gagné dans les urnes puis par les armes. Et lui, l’orléaniste conservateur, va non seulement libérer le territoire de l’occupant prussien, mais installer solidement la République. Deux ans plus tard, il sera renversé par une majorité de droite, et ses obsèques, en 1877, se transformeront en un grand rassemblement de la gauche !
L’échec de la Commune fut ainsi la victoire de la République. Comme l’avait compris l’historien François Furet, cet épisode « termine » le cycle de la Révolution Française. Les institutions sont désormais stabilisées. Sauf dans leurs extrêmes, la gauche et la droite vont désormais s’inscrire dans une logique démocratique. Au sortir d’un siècle de bouleversements politiques violents, c’est un progrès considérable.
Le mouvement socialiste va, dès lors, se trouver confronté à un choix : la fidélité aux méthodes insurrectionnelles de la Commune ou l’acceptation de la République, même qualifiée de « bourgeoise », qui consiste à se soumettre aux résultats du suffrage universel. D’un côté, les anarcho-syndicalistes, les blanquistes, les guesdites (matrice française de ce qui deviendra le PCF) et, de l’autre, Jean Jaurès et la social-démocratie.
Ce fut Jaurès, et non Lénine
Les premiers veulent le socialisme par la révolution, c'est-à-dire par la force, au risque de la guerre civile. Ce n’était pas une idée en l’air : on avait connu la Terreur jacobine et on le reverra dans la Russie de 1917. On raconte qu’en janvier 1918 Lénine fit quelques pas de danse dans la neige lorsqu’il constata que son pouvoir bolchevique, qu’il savait minoritaire avait duré plus longtemps que la Commune de Paris. On connaît la suite : elle fut tragique.
Heureusement, nous n’eûmes pas Lénine, mais Jaurès et toute une cohorte de dirigeants républicains, de gauche ou de droite. Jaurès, qui comprit, au moment de l’affaire Dreyfus, que la République portait des valeurs universelles et que, s’il devait advenir, le socialisme ne pourrait l’être contre la démocratie. Il fallait convaincre les électeurs, non les contraindre. Même nombreuses, même légitimes, les minorités ne peuvent pas, ne doivent pas imposer leur loi aux majorités. C’est la grande leçon de l’échec de la Commune. Il n’y a pas lieu de le regretter.
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