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Les Chroniques de l’Histoire |
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La Faillite
Sous la surveillance des marchés tantôt effrayés par l’endettement, tantôt inquiétés par l’austérité, les gouvernements paniquent. Résultat : les plans de rigueur se multiplient au risque de la déflation et de la récession. Il est urgent d’imaginer autre chose. Sinon…
L’information mérite une pleine page du Figaro, le 4 juin 2010 : les soldes ne concernent pas seulement les fringues, on liquide aussi les châteaux de France. L’Etat et les collectivités locales ayant réduit leurs subventions, les châtelains, qui ne roulent pas toujours sur l’or sont contraints de vendre leurs propriétés à vil prix… Quelques jours plus tard, le 9 juin, l’Etat français, par la voix du ministre du Budget, François Baroin, annonçait sa volonté de vendre quelque 1 700 bâtiments et terrains d’ici à 2013 ; maisons forestières, châteaux… Au total, plus de 500 000 m2 ! Cette double anecdote donne une assez bonne idée du climat délétère qui règne depuis le début de la crise des dettes souveraines. A en croire le quotidien, on en serait réduit à vendre les bijoux de famille. Souvenez vous, tout avait commencé à cause de ces sacrés « cueilleurs d’olives grecs », comme les moquait la presse allemande. Puis après de longues tergiversations, on s’était bruyamment congratulé : nos dirigeants avaient « sauvé » Athènes grâce à un plan de 110 milliards d’euros. Mais ce sauvetage n’a fait illusion que quelques heures. Le plan suivant, une garantie de 750 milliards logée dans un fond de stabilisation européen, n’a calmé l’agitation des marchés qu’un petit mois, ce qui était prévisible. Qu’importe les bouées de sauvetage et les milliards qui tombent du ciel, un spectre hante encore et toujours la France et l’Europe : la faillite.
Mauvaises annonces à la chaîne
Depuis début juin, en effet, les signes d’anxiété se multiplient. Il y a d’abord la baisse des cours de Bourse, moins spectaculaire, mais continue. Et puis la décision de plusieurs entreprises d’annuler leur introduction en Bourse. Le 2 juin, le FMI apprenait que les banques européennes allaient être amenées à déprécier 195 milliards d’euros de mauvaises dettes dans leurs comptes. Lundi 7 juin, une étude de la City de Londres révélait que, sur 25 économistes de références, 12 pensaient que l’euro serait mort avant cinq ans, 8 qu’il se maintiendrait moyennant le retrait de l’un de ses membres, 5 restant indécis. D’où, sans doute, la mine de papier mâché de Jean-Claude Trichet, le patron de la Banque centrale européenne (BCE). Entre temps, le marché interbancaire inquiétait la chancellerie : en effet, les banques, de plus en plus méfiantes, préfèrent désormais thésauriser leurs réserves de cash plutôt que de se prêter entre elles. Résultat : leurs comptes à la BCE sont passés, en quelques jours, de 100 à 350 milliards d’euros. Peu avant la faillite de la banque américaine Lehman Brothers, en septembre 2008, ce chiffre était de 400 milliards. Encore un effort, messieurs les banquiers, et nous revivrons les joies d’un nouveau krach. Plus gros, plus fort, plus dévastateur… Inutile, pourtant, de faire des banquiers les boucs émissaires de l’actuelle sinistrose. S’ils rechignent à se prêter entre eux, c’est qu’ils sont bien placés pour savoir que les comptes des banques sont plombés par des obligations d’Etat, c'est-à-dire des prêts aux pays européens dénoncés comme « laxistes ». Or, le doute s’est installé, et pour longtemps, sur leur capacité à rembourser leurs dettes. Du coup, les banquiers gardent jalousement leur argent pour faire face en cas de défaut de paiement des Etats. Résultat : c’est autant d’argent en moins pour les entrepreneurs et les particuliers en quête d’emprunt pour leurs projets. Or, le crédit est le socle même de la société capitaliste. Si le prêt devient difficile ou trop cher, c’est la récession qui se profile. Pourquoi ? Essayons de comprendre. Pour se représenter la crise actuelle, il faut imaginer un Golem qui échappe à ses inventeurs. Le Golem ? Ce sont les fameux marchés que chacun évoque sans expliquer ce qu’ils sont exactement. En gros, l’économie fonctionne avec cinq types de marchés : - les marchés boursiers, où se traitent les actions : ce sont les plus visibles ; - les marchés de taux qui concernent les monnaies et, donc, les dettes souveraines des Etats, libellés sous forme de bons du Trésor, c'est-à-dire de prêts à court (trois mois), moyen ou long terme (dix ans) ; - les marchés CDS (crédit default swaps), qui permettent aux acheteurs (banques, hedge funds, etc.) de se couvrir par une assurance en cas de baisse de la valeur des actifs qu’ils viennent d’acquérir ; - les marchés interbancaires par lesquels, on l’a vu, les banques se refinances mutuellement ; - enfin, les marchés dits « naturels » qui concernent les matières premières. Une telle sophistication, relativement récente dans l’économie mondiale, rend la machine terriblement anxiogène : il existe toujours des motifs d’inquiétude dans l’une ou l’autre des activités et la contagion entre les cinq marchés peut être très rapide, surtout avec la cotation continue installée depuis les années 80 et le développement des capacités de calcul des ordinateurs couplés à l’explosion des télécoms.
L’injonction paradoxale des marchés
Prenons maintenant la conjoncture récente : tantôt les investisseurs considèrent que la Grèce, le Portugal ou, plus récemment la Hongrie ne pourront pas rembourser leurs dettes ; tantôt ils estiment que les plans d’austérité pour les désendetter ne sont pas tenables, et le doute est encore plus fort. Bref, quoi que l’on fasse pour tenter d’arrêter le Golem, tantôt en brandissant les crédits pour garantir la dette, tantôt en annonçant des plans d’économies pour la diminuer, on ne fait que raviver l’anxiété, donc le désir de se débarrasser des créances liées à tel Etat ou telle banque. Et encore : en vendant des obligations d’Etat, les opérateurs ne manifestent pas forcément leur inquiétude, ils parient sur celle des autres - ce qui, au passage, prouve toute la perversion du système. Car, contrairement à ce que pensent les Fouquier-Tinville de la dette - Jean Michel Aphatie, Alain Duhamel, Jacques Attali ou Eric le Boucher -, ce n’est pas la vertu ou le vice qui gouverne les marchés, mais les paris spéculatif qu’ils occasionnent. La question n’est pas : la France est-elle bien gérée ? La question est : quand les autres investisseurs parieront sur sa faillite ? Faillite, le mot est lâché. Auteur d’un nouveau best-seller sur la question - Tous ruinés dans dix ans - Jacques Attali a recensé 240 défaillances d’Etats dans l’histoire économique. Mais jamais le défaut d’un Etat n’a provoqué sa disparition. Pourquoi, dans ce cas, le comparer à entreprise ou à un ménage, comme le font chaque jour les tenants de l’orthodoxie budgétaire ? Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de nier l’endettement des Etats et les risques qu’il fait peser sur nos sociétés. Mais, comme le rappelait Dominique Strauss-Kahn, le patron du FMI, passer trop brusquement de la relance à l’austérité n’aboutirait qu’à accroître les déficits publics et l’endettement. En attendant, l’Union européenne et l’euro perdent chaque jour un peu plus de leur crédibilité. Comment, donc, arrêter le Golem ? Ici, nos dirigeants divergent. Pour Angela Merkel et la plus grande partie des élites, l’annonce puis l’application de plans d’austérité drastiques sont seules susceptibles de rassurer les investisseurs. Jour après jour, chaque pays paye donc son écot à l’hystérie anti dette des décideurs. La phase précédente avait vu les pays du « Club Med » annoncer des plans de rigueur. Cette fois-ci, ce sont les locomotives de l’économie européenne qui se mettent au pain sec et à l’eau. En Espagne, le gouvernement socialiste rabote de 5 % le salaire des fonctionnaires, gèle les retraites : 15 milliards d’euros d’économies qui s’ajoutent aux 50 milliards du plan précédent. En Grande-Bretagne, le nouveau Premier ministre, David Cameron, promet du sang et des larmes dans un pays où l’ultralibéralisme le plus débridé a déjà conduit à augmenter la dépense publique de 38 à 48 % en dix ans ! L’Italie aussi a son plan de rigueur : au menu de ce régime minceur, le gel des salaires des fonctionnaires pendant trois ans, rien que ça ! Pour faire bonne mesure, l’Allemagne annonce à son tour un plan d’économies de 80 milliards…
Un « parti allemand » à Paris ?
Tous ces plans étaient censés permettre de regagner la confiance des investisseurs et redonner des couleurs aux marchés. Or, c’est presque le contraire qui se passe ! Plus on annonce des économies et plus la perspective de la déflation (baisse des prix et des salaires), voir de la récession, grandit. Et on n’a encore rien vu : nul doute que les grèves contre les plans d’austérité annoncées au Portugal, en Italie, en Grande-Bretagne et en Allemagne, ne rassureront guère nos traders. Alors, l’austérité, stop ou encore ? La France, elle, se retrouve au milieu du guet, ballotée, sous pression. A commencer par celle d’Angela Merkel qui veut imposer sa loi à toute l’Europe, parfois avec des arguments dignes de la Ligue du Nord : n’a-t-on pas entendu son ministre de l’Intérieur protester contre d’éventuels taux d’intérêt trop faible pour les Grecs, arguant que les Allemands avaient travaillé dur pour bénéficier de prêts avantageux ? La chancelière dispose d’un allié en France, un véritable « parti allemand », partisan de la rigueur. Son siège social est à Matignon, où François Fillon joue devant sa glace au Churchill français. Il est suivi par nombre d’hommes politiques de droite (le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer ; le ministre du Travail et de la Fonction publique, Eric Woerth ; le chef des députés UMP, Jean François Copé…), mais aussi de gauche : Martine Aubry et surtout François Hollande n’ont-ils pas critiqué le président (et non François Fillon justement) pour son manque de rigueur ? Sans parler de Dominique Strauss-Kahn que l’on imagine mal jouer les keynésiens au moment où le FMI impose aux Etats les plus fragiles des mégaplans de rigueur. Quant aux médias, comme d’habitude, ils jouent à fond la rigueur et nous présentent, tel le Point, une Allemagne en pleine santé alors qu’elle aussi endettée que la France et socialement exsangue. En face du clan des orthodoxes, l’Elysée hésite. Et s’affaiblit. Nicolas Sarkozy exige une relance allemande pour stimuler la croissance européenne ; l’annonce du plan d’austérité allemand le ridiculise. Il réclame la mise en place d’un gouvernement économique : sa requête débouche sur une sorte de « Kommandantur budgétaire », où chaque gouvernement devra soumettre son budget à la Commission européenne, dont les remontrances seront, n’en doutons pas, immédiatement traduites en notes dégradées par les agences de notation. Fichu système ! Mais le staff du chef de l’Etat ne voit pas d’autre solution que d’être « gentil » avec les Allemands pour leur arracher des concessions, fussent-elles minces. Pendant ce temps, Fillon et Woerth promettent la rigueur sans jamais prononcer le mot : réforme des retraites, budget en baisse, augmentation des cotisations sociales, diminution des prestations, niches fiscales rabotées, etc. Une réussite magnifique. A force de promettre la baisse des pensions, les quinquagénaires arrêtent de consommer et épargnent une part croissante de leurs revenus. En France, comme en Espagne, au Portugal et en Italie, le taux d’épargne grimpe au septième ciel, tandis que la consommation, elle, est au plus bas.
Le spectre des années 30
En avant pour la rigueur, donc ! Mais cette fois, nombre d’économistes, y compris parmi les moins rebelles, se cabrent : nous n’avions pas constaté de baisse des salaires des fonctionnaires depuis soixante ans en Europe ! Tout ce passe comme si ces dirigeants avaient décidé de nous faire revivre le cauchemar des années 30, dont les plans d’austérité avaient provoqué une terrible déflation. « De hauts responsables, écrit l’économiste américain Kenneth Galbraith, martèlent avec fanatisme l’idée que des coupes claires dans les dépenses publiques galvaniseraient la croissance économique. Leur analyse aboutit à un désastre. » Pour Michel Aglietta, professeur à l’université Paris-X, les plans d’austérité installent « une bombe à retardement » en Europe. Le Jean Pierre Vespérini, membre du Conseil d’analyse économique, propose, lui, que l’Allemagne sorte de l’Euro, la « moins mauvaise solution ». Jean-Luc Gréau, ex-économiste du Medef, juge que la folie des dirigeants européens nous conduira à un nouveau krach à brève échéance : « C’est la même erreur de politique économique que celle des années 30 ». En réalité, leurs analyses à tous convergent depuis 2008 : la crise n’était pas que financière, mais aussi économique. Les subprimes n’étaient qu’une conséquence de la faiblesse de la demande dans les pays développés. On vendait du crédit pour suppléer à la baisse des revenus des classes moyennes. Or, depuis septembre 2008, les tenailles n’ont pas été desserrées. D’un côté, rien de sérieux n’a été entrepris pour soustraire les gouvernements à la tyrannie de la finance ou obliger les banquiers à abandonner la spéculation et les renvoyer à leur métier de base, le crédit. De l’autre, pas la moindre initiative n’a été prise pour redonner confiance et pouvoir d’achat aux salariés. L’industrie continue d’être aspirée dans les pays émergents et négligée par nos dirigeants, à l’image de Nicolas Sarkozy qui croit parler au monde économique en rencontrant Bernard Arnault, le PDG de LVMH, ou Henri Giscard d’Estaing, qui lance les Clubs Med en Chine. Après les usines, on délocalise les centres de recherche sans que cela inquiète des dirigeants politiques toujours aussi séduits par les prétendues vertus du libre-échange intégral. Le pire : au-delà d’un couple franco-allemand dépourvu de tout contenu (les deux pays n’ont ni la même histoire, ni la même approche), nos dirigeants s’interdisent de prévoir ou même de penser à un autre scénario. Chut, disent-ils en substance, cela pourrait inquiéter les marchés. Raison de plus pour commencer à étudier d’un peu plus près toutes ces hypothèses de sortie de crise, toujours qualifiées d’« impossible » ou de « suicidaires ». |