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La Nuit de cristal annonce le pire
Synagogues incendiées, commerces saccagés, assassinats, déportations. L’attentat perpétré par un jeune juif à l’encontre d’un diplomate à l’ambassade d’Allemagne en France déclenche outre-Rhin une vague d’antisémitisme d’une sauvagerie inouïe. Une aubaine pour le Führer.
Le 7 novembre 1938, à 9 h 30, un adolescent se présente à l’ambassade d’Allemagne à Paris, rue de Solférino. A la porte, il décline son identité : Herschel Grynszpan, 17 ans, né à Hanovre, de nationalité polonaise. Il est introduit auprès d’Ernst Vom Rath, 29 ans, secrétaire de légation en poste depuis quelque mois. Aussitôt, Herschel Grynszpan sort de sa poche un révolver et tire deux balles dans le ventre de son interlocuteur. L’assassin est maîtrisé et remis à la police française. D’après le conseiller d’ambassade Brauer, accouru sur les lieux, Vom Rath aurait expliqué que son agresseur juif entendait venger les souffrances endurées par ses coreligionnaires en Allemagne. Vom Rath est transporté à la clinique de l’Alma dans un état grave. Dans le Reich, la presse dénonce « le lâche crime juif » et évoque, en termes menaçant, un changement d’attitude des Allemands vis-à-vis des juifs. Vom Rath meurt le 9 novembre à 17 h 30. Hitler, qui n’a dit mot sur l’affaire, en est informé alors qu’il se trouve à Munich, fêtant avec les dignitaires du parti nazi le quinzième anniversaire du putsch manqué de 1923. Après un entretien animé avec son voisin de table, Goebbels, ministre de la Propagande, le Führer prend congé sans prononcer son traditionnel discours. Peu après, dans la plupart des villes allemandes, des foules – essentiellement masculines – s’en prennent aux synagogues, qui sont incendiées, et aux magasins juifs, dont les vitrines sont brisées. Le verre répandu sur les trottoirs vaut à cette émeute le nom de Nuit de cristal. Des centaines de juifs sont molestés, injuriés, battus, plusieurs sont assassinés. Jamais depuis le Moyen Age, l’Allemagne n’a connu un pogrom aussi violent. Selon les journaux, tous téléguidés par Goebbels, la police doit intervenir pour « protéger les juifs de la colère populaire » et en interne plusieurs dizaines de milliers en camps de concentration. Dès le 10 novembre, Goebbels demande que cessent les exactions, quand bien même elles expriment « une colère compréhensible et justifiée ». Le 12, dans l’organe du parti nazi, le Völkischer Beobachter, il écrit : « Ainsi, à Paris la juiverie a tiré sur le peuple allemand. Le gouvernement allemand y répondra légalement mais durement. » Dans les semaines qui suivent, les représailles contre l’attentat prennent la forme de décrets qui retranchent totalement la communauté juive de la vie du pays.
Depuis la première enquête ouverte en 1945 par le tribunal de Nuremberg, la recherche historique a mis en avant un point essentiel, tenu secret en 1938 : les coups de feu parisiens sont certes le déclencheur du pogrom, mais en réalité le régime nazi s’apprêtait à orchestrer une troisième vague de persécutions, après celles de 1933 et de 1935. Il en espérait l’émigration forcée de tous les juifs résidant en Allemagne. Les chercheurs ont aussi mis au jour les persécutions de 1933 et de 1935, comme celles qui ont suivi la Nuit de cristal, ont obéi à un scénario à trois temps :
Premier temps : la direction du parti nazi attise, par une campagne de propagande, la haine antijuive. Deuxième temps : elle lâche la bride à ses troupes – principalement les SA et la Jeunesse Hitlérienne -, qui se livrent à des violences. Les bandes les plus antisémites ne sont pas toujours contrôlées par l’appareil. Par exemple, dès le soir de l’attentat – le 7 novembre -, des synagogues et des magasins sont détruits à l’initiative de groupes d’activistes locaux, et sans en référer à la direction nazie. Troisième temps : l’Etat intervient « pour mettre un terme légal aux exactions », en édictant des lois qui transforment peu à peu les juifs vivant en Allemagne en parias. Ces lois sont accueillies plutôt favorablement par la population, qui y voit un moyen de faire cesser les brutalités. Le régime nazi en prend argument pour montrer que les lois antijuives sont « l’expression de la volonté du peuple ».
Jusqu’à la fin de 1937, le régime observe encore une certaine retenue à l’égard des juifs. Il s’agit de ne pas compromettre le redressement économique du Reich, en déclenchant dans les démocraties un mouvement de boycott des marchandises allemandes. Il aussi ménager les ministres non nazis encore présents au gouvernement, qui représentent certains secteurs d’opinion (droite conservatrice, bourgeoisie, milieux religieux) « gênés » par les violences. Les Jeux olympiques de 1936 contraignent le régime à marquer une pause relative dans son escalade antisémite, pour se donner une image « respectable ». C’est pourquoi l’assassinat de Wilhelm Gustloff – représentant du parti nazi en Suisse – à Davos, le 5 février 1936, par un étudiant juif, David Frankfurter, n’a pas été suivi d’un pogrom. En 1938, la situation change. L’économie allemande sort de la crise, grâce au réarmement. Il n’y a plus à craindre de réactions étrangères à une nouvelle radicalisation de la politique anti juive. Au contraire, l’appropriation des biens juifs aidera à financer l’industrie d’armement. Sur le plan extérieur, Hitler entre dans la phase des conquêtes. Il annexe l’Autriche puis s’en prend à la Tchécoslovaquie lors de la crise des Sudètes, dénouée en sa faveur à Munich (septembre 1938). La menace de guerre réapparaît en Europe ; elle est ressentie de manière particulièrement intense par la population allemande. Les nazis en rendent responsables les juifs, qui manipuleraient à la fois les démocraties de l’Union soviétique, les poussant à attaquer l’Allemagne. Dans ce contexte, les peurs de la population peuvent se fixer sur « l’ennemi intérieur », la propagande de Goebbels y veillera.
En mars 1938, « l’ennemi intérieur » intègre les 200 000 juifs d’Autriche lorsque celle-ci est incorporée au Reich. Les violences, les humiliations, la dépossession à grande échelle, s’abattent aussitôt sur eux ; ils servent de «test » à la nouvelle vague antisémite préparée par les nazis. En avril et en mai, notamment à Berlin, on tabasse, on détruit des magasins, on s’en prend – pour la première fois – aux synagogues. Pendant l’été, des cimetières sont profanés, les synagogues de Munich et de Nuremberg démolies, des communautés juives entières bannies de leur ville. En octobre, les documents d’identité remis aux juifs sont marqués d’un grand « J », toutes les femmes doivent porter le prénom Sarah, tous les hommes celui d’Israël. A l’évidence, le régime nazi s’apprête à franchir un nouveau pas : le pogrom est dans l’air.
L’assassinat de Vom Rath agit comme un détonateur. Dans son journal, Goebbels relate ainsi les faits et nous livre le contenu de la conversation qu’il a avec Hitler le 9 novembre à Munich : « Je me rends à la réception du Parti. [Le Führer] décide : laisser les manifestations se poursuivre. Retirer la police. Les juifs doivent sentir pour une fois la colère du peuple […]. Je donne aussitôt les consignes correspondantes à la police et au Parti […]. Tout le monde se précipite immédiatement sur les téléphones. Maintenant, c’est le peuple qui va agir. […] Je vais pour rentrer à mon hôtel, lorsque je vois le ciel virer au rouge sang. La synagogue brûle. […] Nous ne faisons éteindre les incendies que si c’est nécessaire pour les bâtiments allemands du voisinage. Sinon, laisser brûler […] Le Führer a également ordonné d’arrêter préventivement 25 000 à 30 000 juifs. […] Alors que je regagne l’hôtel, des vitres volent en éclat. Bravo, bravo ! Dans toutes les grandes villes, les synagogues brûlent. »
L’attitude des Allemands lors de la Nuit de cristal est l’objet d’un débat entre historiens, dont les conclusions reflètent surtout le type de sources qu’ils utilisent. Par exemple, les observateurs du Parti social-démocrate – clandestin sous le Reich – concèdent que des ouvriers ont approuvés les violences. Mais, dans plusieurs notes internes, les dirigeants nazis admettent que tout a été organisé par la SA, les SS, les Jeunesses hitlériennes, et que « la population civile n’a pris part que de façon très limitée aux actions ». Dans plusieurs rapports de police, on relève que la réprobation souvent exprimée ne témoigne pas d’une quelconque sympathie pour les juifs, mais d’un refus de la destruction des richesses et des violences de rue. Récemment, l’historien Peter Longerich a réexaminé la question et se montre moins sévère envers les Allemands. Selon lui, la honte, le dégoût, le mépris face aux émeutiers ont été les réactions les plus communes. Ian Kershaw avait déjà montré, en étudiant les « affaires de trahison » traitées par le tribunal d’exception de Munich, que près de la moitié des dossiers faisant état de critiques ouvertes contre la politique antijuive des nazis ont eu lieu dans les mois suivant la Nuit de cristal. Mais tous les historiens sont d’accord pour relever le silence des Eglises – à quelques exceptions individuelles -, l’absence de protestation publique et la passivité générale de la population.
Le bilan du pogrom est terrible : 267 synagogues détruites, 7 500 entreprises et commerces saccagé, 9 assassinats, la communauté juive condamnée à payer 1 milliard de Reichsmarks d’amende, les remboursements par les assurances confisqués par l’Etat. Au total, trente mille hommes sont internés dans les camps de Dachau, Sachsenhausen, Büchenwald. La plupart seront libérés dans les dix mois, non sans avoir cédé tous leurs biens. Nombre d’entre eux sont physiquement et moralement brisés.
Le pogrom a d’autres suites. Goering, responsable de l’économie, organise la dépossession systématique des juifs : tous sont contraints de céder contre des bons sans valeur la totalité des commerces, entreprises, terres, titres, bijoux, œuvres d’art en leur possession. Toute activité culturelle leur est interdite, de même que la fréquentation des théâtres, cinémas, musées, salles de concert, bibliothèques, installations sportives, quartiers centraux des villes. La population juive ne peut pénétrer dans les parcs, jardins, transports en commun, sauf si des espaces signalés lui sont réservés. Les derniers enfants fréquentant les écoles allemandes en sont chassés. Autos, camions, permis de conduire sont confisqués. Un décret de Goering organise l’expulsion des juifs de leurs logements et leur impose d’aller vivre dans des « immeubles juifs ». Les valides sont soumis au travail obligatoire sur les chantiers les plus pénibles. Un couvre-feu est imposé aux juifs à partir de 20 heures l’hiver, 21 heures l’été. En 1939, la population juive d’Allemagne est privée de tout moyen de survivre. Les suicides se comptent par milliers. L’émigration prend une allure torrentielle. Dans les dix mois qui suivent la Nuit de cristal, 150 000 juifs quittent le territoire du Reich, autant que dans les cinq années précédentes.
A la fin de l’année 1939, malgré les efforts de Heydrich, chef du service de sécurité du Reich, qui a tenté d’organiser le départ de tous les juifs, et faute d’accord internationaux, il en reste 190 000 – les plus vieux, les plus pauvres. N’ayant plus le droit de posséder un poste de radio, ils n’ont pu écouter le discours d’Hitler au Reichstag, le 30 janvier 1939, qui annonce que le pire est encore à venir : « Aujourd’hui, je veux être prophète une fois de plus : si la finance juive internationale en Europe et hors d’Europe réussit de nouveau à précipiter les peuples dans la guerre mondiale, le résultat n’en sera pas la bolchevisation de la terre et la victoire du judaïsme, mais bien l’extermination de la race juive en Europe ! »
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