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Les Chroniques de l’Histoire |
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La désastreuse bataille des Cardinaux
La guerre avec l’Angleterre fait rage. L’honorable M. de Conflans commande la flotte de Louis XV en vue d’un débarquement en Ecosse. Ce 20 novembre 1759, le voilà attaqué par l’amiral anglais Hawke. Une journée noire pour la Royale en baie de Quiberon…
Lorsqu’éclate la guerre de Sept ans, en 1756, le théâtre des opérations est essentiellement maritime et colonial, les Indes et le Canada étant les enjeux du conflit avec la Grande-Bretagne. La lutte pour la suprématie commerciale voulue par les Anglais est marquée par de nombreuses interventions de la marine française, parfois heureuses comme la prise de Minorque par La Galissonière, le plus souvent désastreuse comme la capitulation de Louisbourg à l’entrée du Saint-Laurent. Cette période est sans doute un moment difficile de l’histoire maritime française, mais Louis XV forme le projet de frapper l’ennemi sur son sol en organisant un débarquement en Grande-Bretagne. Dans ce projet, un effort énorme est demandé à la marine alors qu’elle n’a pas les moyens d’y répondre, ni en hommes ni en matériel. Au moment même où le port de Brest, se développant et s’améliorant, peut espérer jouer un rôle plus grand dans les destinées maritimes de la France, une funeste journée vient endeuiller la Bretagne pour de longs mois.
C’est la bataille des Cardinaux, connue aussi sous le nom de « Déroute de M. de Conflans ». Rien cependant ne prédispose cet amiral à pareille ignominie. C’est un vieux brave qui a gagné tous ses galons au feu et à la mer, et qui vient d’être fait maréchal de France après cinquante-trois années de service. Rien ne l’écarte donc d’un important commandement si ce n’est son âge : 69 ans. Il reçoit l’ordre de préparer un débarquement en Ecosse et d’aller chercher les troupes cantonnées dans le Morbihan. Pour remplir sa mission, on lui a confié 21 vaisseaux et 3 frégates et 2 corvettes. Pauvre escadre démunie de vivres, d’artillerie et de munitions, et dont les équipages sont largement composés de cultivateurs et de garde-côtes levés en Bretagne et en Normandie. Les bâtiments eux-mêmes n’ont que de médiocres qualités de marche et de combat. Quelques-uns cependant, comme le vaisseau amiral Soleil Royal, bâtiment de 80 canons, ont une valeur militaire réelle.
Notre chef d’escadre est indécis ; son seul désir, semble-t-il, est d’éviter la bataille et, pendant tout l’été 1759, il trouve des prétextes pour ne pas sortir du port de Brest soumis à un étroit blocus dirigé par l’amiral anglais sir Edward Hawke. Il faudra que le commandant français attende les tempêtes qui, début de novembre, amèneront Hawke à se mettre au mouillage à Torbay, sur la côte sud de l’Angleterre, pour que son escadre puisse appareiller.
Quoi qu’il en soit, les forces anglaises, qui étaient dispersées, réussissent à se regrouper, et se lancent à la poursuite des Français. Au total, 23 bâtiments de ligne se présentent le 19 novembre 1759 dans les environs de Belle-Île face aux navires de M. de Conflans. Ils sont rejoints par les 4 vaisseaux et les 3 frégates du commodore Duff chargé de surveiller Lorient. Les Français ne peuvent opposer que 1 572 canons aux 2 050 anglais. Le maréchal se prépare à se réfugier en rade de Quiberon, pendant que les Anglais ne se risqueront pas dans le dédale de la baie. Le Soleil Royal commence le mouvement de dérobade. Au début de l’après-midi, il atteint les rochers des Cardinaux, qui font partie des récifs de Hoëdic, et qui donneront leur nom à la bataille côté français. Car les Anglais la nomment « Battle of Quiberon Bay ». Cette manœuvre entraîne un allongement excessif de la ligne française et isole l’arrière-garde.
Conflans a également sous-estimé les capacités des Anglais. Malgré le mauvais temps et les dangers que présentent ces parages d’accès difficile, le bouillant Hawke applique le principe « là où il y a de la place pour l’ennemi, il y a de la place pour moi ». Il poursuit donc l’escadre de Conflans et a tôt fait de rattraper la queue du long serpent de la ligne française. C’est alors que les navires anglais se séparent pour remonter de chaque bord des bâtiments français et les prendre entre deux feux. De glorieux combats se déroulent. La plus admirable défense revient au Formidable, vaisseau de 80 canons. Le combat que dirige pendant plusieurs heures son commandant, le chef d’escadre Saint-André du Verger, est une des pages les plus honorables de l’histoire de la Royale. Ce vaillant officier aura la tête emportée par un boulet ; son frère, qui était son second, sera coupé en deux par un autre projectile. Finalement le feu se déclarera à bord et le navire ne manœuvrera plus.
Conflans n’a pas viré de bord immédiatement pour courir au danger. Ce n’est qu’à l’approche de la nuit qu’il se décide à sortir de la baie. Ce n’est qu’à l’approche de la nuit qu’il se décide à sortir de la baie. La nuit précoce de novembre tombe sur la confusion générale. Mais l’honneur est sauf grâce à la résistance isolée des vaisseaux français. La nuit qui suit est épouvantable ; plusieurs vaisseaux s’abordent. Au petit matin, Conflans s’aperçoit qu’il est paralysé.
Pourtant pendant la nuit, huit vaisseaux français ont pris le large et sont partis s’abriter plus au sud, dans la rade d’Aix, sous la protection des batteries de Rochefort. Conflans se retrouve affaibli devant toute la force navale anglaise ! Il n’a plus que la ressource de faire fuir les bâtiments qui lui restent et de tenter de gagner les rivières les plus proches. Onze d’entre eux vont se réfugier dans la Vilaine. Le Héros se jette à la côte au Croisic puis est incendié par les Anglais. Près de lui, vient s’échouer le Soleil-Royal. Conflans le fait évacuer et incendier, sans prendre le temps de sauver l’artillerie. Sans doute a-t-il craint une attaque des Anglais comme celle qui a causé à La Hougue, en mai 1692, la perte de son glorieux homonyme. Quant aux vaisseaux entrés dans la Vilaine, ils y resteront prisonniers pendant plus de deux ans et demi et ne rentreront qu’un à un à Brest.
Ainsi s’est joué le sort de la bataille des Cardinaux dont le bilan est désastreux : la France déplore au moins 2 500 morts, contre 200 à 300 pour les Anglais ; cinq vaisseaux perdus ; un sixième, le Formidable, pris par l’ennemi ; un septième L’Inflexible, coulé dans la Vilaine. Treize vaisseaux et cinq bâtiments légers sont immobilisés pendant de longs mois dans la Charente et la Vilaine. Un dernier a regagné Brest. Le bilan politique de la défaite des Cardinaux est tout aussi lourd. Le projet de débarquement en Ecosse est évidemment abandonné. Le rôle de la marine royale est réduit à de petites opérations ; la suprématie de la Royal Navy s’en trouve renforcée, ce qui va permettre à l’Angleterre de se constituer un formidable empire.
L’issue de ce combat naval et les terribles conséquences qui en découlent sont à mettre sur le compte de la tactique bancale du commandant français. Plus que son âge, on peut lui reprocher son indécision continuelle durant la préparation de l’opération et son exécution. Quoi qu’il en soit, il n’y aura pas de conseil de guerre contre le chef d’escadre, qui cesse toutefois de servir à la mer. Hubert de Brienne comte de Conflans meurt en 1777.
Assurément, si l’honneur est largement sauvé, l’issue de la bataille porte un coup sévère à la marine française et à l’autorité du roi. En effet, quelques jours après le désastre, le capitaine anglais Ourry arrache « à la poupe du Soleil-Royal cette grande figure colossale qui la décorait et qui n’était rien moins que la statue du roi Louis XV couronné comme un soleil de rayons dorés ». Ce n’est pas en effet le Bien-Aimé qui peut empêcher l’Angleterre de dicter sa loi et d’imposer son autorité. Cette mission est réservée à son successeur, qui près de vingt ans plus tard, vengera l’affront.
Aujourd’hui, la bataille des Cardinaux est surtout connue par l’exploration des épaves. Après un oubli de deux cents ans, elles suscitent l’intérêt des archéologues marins. Tout commence par la découverte en 1954, de l’ancre d’un vaisseau du XVIIIe siècle ; elle entraîne l’ouverture du chantier de fouille du Soleil-Royal et la découverte de nombreuses pièces (boulets de canons, objets personnels de l’équipage), mais surtout un superbe canon de bronze, qui orne désormais la mairie du Croisic.
A partir des années 1980, d’autres épaves sont repérés et de nouvelles zones prospectées. Elles concernent les vaisseaux français Héros, Thésée, Superbe, Juste, et anglais Essex et Resolution. Les découvertes les plus intéressantes proviennent du Juste, exploré depuis 1968. On en remonte des canons et des boulets de fer. Ces canons ont été répartis dans plusieurs villes du littoral atlantique. Ainsi se perpétue la « mémoire » de la bataille des Cardinaux.
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