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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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La croisade : le pardon à la portée de tous
La Terre sainte occupe depuis le IIIe siècle une place éminente dans l’histoire du salut, la rédemption des péchés, sur les lieux mêmes où vécut le Fils élu, est à l’origine des pèlerinages qui se multiplient au tournant du Xe siècle. Une soif de pureté conduit les pèlerins à l’autre bout du monde et nourrit la vocation du Templier à devenir le gardien de ces trésors de la chrétienté.
C’est aux environs de 1129 que saint Bernard se décida à répondre à l’appel de Hugues de Payns, le premier maître des Templiers, qui lui avait demandé « un sermon d’exhortation pour lui-même et pour ses compagnons ! ». Saint Bernard mettait tout particulièrement l’accent sur ce que représentait pour eux leur affectation à la défense de la Terre sainte et leur présence à Jérusalem.
On ne saurait oublier que le même saint avait, en d’autres occasions, proclamé la supériorité de la Jérusalem céleste, à laquelle il assimilait le monastère (et tout particulièrement Clairvaux), sur la Jérusalem terrestre : il l’avait notamment alléguée pour détourner tel ecclésiastique d’un pèlerinage en Terre sainte en le retenant à Clairvaux. Il n’en est que plus significatif de le voir dès lors affirmer le caractère infiniment précieux de la possession de la Terre sainte par les chrétiens et de la place de celle-ci dans leur foi. Cette importance de la Terre sainte au regard de la mentalité religieuse et de la dévotion chrétienne remonte très loin dans le temps. Au lendemain même de la paix de l’Eglise. Constantin a fait élever les basiliques du Saint Sépulcre et de la Nativité pour abriter les principaux sites que visitent dès lors de nombreux pèlerins, tandis que de pieuses âmes élisent domicile à proximité des lieux saints : saint Jérôme en est le plus illustre. L’invasion arabe n’a pas aboli le pèlerinage. Et Charlemagne et ses successeurs se sont préoccupés de protéger les lieux saints, de leur fournir des secours financiers, d’entretenir monastères et hôpitaux. Le volume des pèlerins en Terre sainte s’est considérablement accru à partir du Xe siècle et surtout au XIe. Les prélats et les princes sont nombreux à prendre la route de l’Orient en passant en général par Constantinople. Pour accueillir et soigner les pèlerins, de nouvelles fondations hospitalières prennent naissance, tel l’hôpital de Saint-Jean fondé à Jérusalem par les marchands d’Amalfi.
Aux côtés de récits de pèlerinages destinés à édifier leurs lecteurs, apparaissent des guides réservés aux pèlerins : ils nous permettent de connaître les lieux qui attirent les pieux visiteurs. La plupart sont toujours accessibles – même si les musulmans se sont appropriés certains d’entre eux –, comme le Temple de Jérusalem, et ils sont généralement servis par des communautés de moines. Jérusalem, dont la seule vue suscite l’enthousiasme, est bien entendu le centre de l’intérêt des visiteurs les sites que ceux-ci ont à vénérer sont nombreux : la basilique constantinienne, restaurée après les destructions du calife al-Hakim, abrite le Calvaire, la pierre où fut déposé le corps du Christ descendu de la Croix, son tombeau, qui est le lieu de la Résurrection, et la chapelle de l’Invention-de-la-Croix.
Au mont Sion, on visite le cénacle, qui évoque la Cène et le lavement des pieds, mais aussi le lieu de la mort de la Vierge. Celui du martyre de saint Etienne, le prétoire de Pilate, la piscine probatique, mènent le pèlerin vers le Temple auquel s’attachent tant de souvenirs du passage du Christ, dont chacun a fait l’objet d’une identification sur le terrain ; vers la vallée de Josaphat où le Christ se manifestera pour le Jugement Dernier, vers Gethémani, avec le site de l’arrestation de Jésus, vers le mont des Oliviers où se situe l’Ascension, vers l’église de la Dormition de la Vierge…
Des lieux propres à la méditation
En remontant le fleuve, on atteint la Galilée où abondent les sites vénérés : Naïn, Cana, le mont Thabor auquel s’attache le souvenir de la Transfiguration, Nazareth, les rives de la mer de Tibériade avec le mont des Béatitudes, la « Table Notre Seigneur » qui réunit le souvenir de la Maison des apôtres et celui de la multiplication des pains. Corozaïm où le Christ chassa les démons, Capharnaüm. Et bien d’autres sites qui rappellent un épisode de la vie de Jésus, un événement de l’histoire sainte ou le souvenir d’un grand saint. Le chemin qui traverse le pays de Tyr et de Sidon lui-même permet de se remémorer le passage du Christ à travers cette contrée que l’on s’accorde cependant à regarder comme étrangère à la Terre sainte biblique : la Terre sainte de pèlerins peut aller, et va dans certains guides, jusqu’à Damas à laquelle s’attache le souvenir de saint Paul, au Sinaï où Dieu délivra la Loi à Moïse, voire à des sites égyptiens sanctifiés par le séjour de la Sainte Famille. Chaque lieu permet de nourrir une méditation, et saint Bernard en propose plusieurs, à propos du Sépulcre, de Bethléem, de la vallée de Josaphat, de Nazareth, du Jourdain, du Calvaire, de Bethphagé, de Béthanie, non sans reconnaître que chacun reçoit une inspiration personnelle pour sa réflexion. Il écrit : « Ce n’est pas un mince avantage de voir avec les yeux du corps le lieu où le Seigneur a reposé corporellement. […] On ressent en ce lieu où, mort, il a reposé, je ne sais quelle ferveur plus grande que dans les lieux où, vivant, il a fréquenté les hommes. »
La rédemption est au bout du voyage
Même pour lui qui a proclamé la précellence de la Jérusalem céleste sur celle de la terre et qui s’est privé de la visite de la Terre sainte, « ces sanctuaires visibles sont là à l’intention de ceux dont l’intelligence ne peut atteindre les saints invisibles ». Il ne méconnaît pas la portée d’une émotion religieuse, ni celle d’un contact avec les témoignages de la vie terrestre du Christ, de la Passion et de la Résurrection, des grands épisodes de l’Ancien Testament et des débuts de l’Eglise, qui peuvent conforter la foi. Du fait de la multiplication des pèlerinages, nombreux sont ceux qui ont pris conscience de ce caractère irremplaçable de la fréquentation des lieux saints, sans cesse présents dans l’enseignement et dans la méditation du chrétien. La « Terre de promission » - et, ici, il faut citer de nouveau saint Bernard – est celle « qui distribue au monde entier le remède du salut », qui réserve à ceux qui la connaissent « une suavité inépuisable ». Chez les pèlerins, l’aspiration à connaître l’exaltation de la piété par une méditation personnelle, nourrie le contact des souvenirs évangéliques, tient sans nul doute une grande place. On notera par contre que nul récit des anciens pèlerins ne témoigne de l’émerveillement suscité par les richesses de l’Orient découvertes au cours de leur voyage. L’émerveillement est essentiellement de caractère religieux. Mais une autre perspective s’y ajoute. Dans ces siècles du Moyen Âge où la prise de conscience de la transcendance de Dieu rend plus aigu le sentiment du péché, le pêcheur – et tout chrétien se sait pêcheur – aspire au pardon. Il attend ce pardon de l’intercession des saints, ce qui est le mobile de tant de pèlerinages. Solliciter cette intercession à Jérusalem, sur le lieu même où s’est réalisée la Rédemption, bien que l’on sache que le tombeau du Christ est vide, est sans doute une aspiration toute naturelle. Entreprendre ce long voyage, semé de périls, fort coûteux, apparaît comme un acte de réparation, une pénitence que l’usage, dès le Xe siècle, considère comme suffisamment rigoureuse pour prendre la place de toute autre pénitence imposée au pêcheur par le confesseur, en particulier pour les fautes les plus graves. Il est des crimes dont on estime ne pouvoir être absous qu’en se rendant sur le tombeau du Christ, parfois après être allé avouer sa faute et exprimer son repentir au pape lui-même, lequel peut commuer une autre forme de pénitence en un pèlerinage au Saint- Sépulcre. En un mot, la visite du tombeau du Christ apparaît comme conférant une indulgence plénière et le pèlerin ressent tellement l’impression d’avoir retrouvé un état d’innocence que plus d’un souhaite mourir en ces lieux plutôt que de retourner au monde où l’attendent les tentations. Certains, comme le Bourguignon Liébaud ou le Néerlandais Thierry de Rulant, ont été exaucés ; d’autres ont pris à leur retour l’habit religieux pour échapper d’une autre manière à la rechute dans le péché. On s’explique les dithyrambes de saint Bernard, qui font écho à ceux que l’on prête au pape Urbain II : la Terre sainte et Jérusalem en particulier occupent une place prépondérante dans l’histoire du salut, et l’on est amené à leur conférer un statut d’exception. Dieu a choisi ce pays pour y faire vivre son Fils : n’a-t-il pas conféré ce fait à celui-ci et à son Eglise un droit éminent sur cette terre ? « C’est le trésor céleste, ce sont les délices du monde, c’est l’héritage des peuples fidèles », s’exclame l’abbé de Clairvaux. Or « cette cité Sainte dont le Très-Haut a fait son tabernacle » est aux mains des infidèles. Evoquant le Christ chassant les marchands du Temple, saint Bernard estime « encore plus inadmissible et intolérable que les lieux saints soient souillés par les infidèles que de l’être par les marchands ».
Une réponse à la volonté divine
On voit comment cette idée de la profanation des lieux saints – qu’a avivée la destruction ordonnée par le calife al-Hakim au début du XIe siècle –, a amené tant d’hommes à répondre à l’appel du pape lorsque celui-ci a proposé la libération du Saint-Sépulcre comme but de la croisade. Urbain II avait lié l’un à l’autre deux objectifs : d’une part, une opération militaire destinée à soulager lea pression des Turcs sur l’Empire byzantin et à délivrer les chrétiens d’une domination oppressive et, d’autre part, une entreprise de restauration du « règne du Christ » au Saint-Sépulcre. Cette entreprise prenait ainsi l’aspect d’un « pèlerinage à Jérusalem » (les textes latins emploient l’expression hierosolymitanum qui désigne aussi le pèlerinage sur les lieux saints). La plupart des croisés ont surtout été sensibles à ce deuxième aspect, au point que, lorsque les chefs de la croisade, après la prise d’Antioche, ont entrepris d’élargir une occupation qui assurait la libération des territoires peuplés des chrétiens de Syrie septentrionale, la masse des croisés leur a imposé de reprendre la route de Jérusalem. Jérusalem, dont la visite devait être pour chacun génératrice de pardon, mais donc la restitution à une domination chrétienne apparaissait aussi comme l’accomplissement d’un devoir envers Dieu, à qui les croisés de 1096-1099 allaient rendre à son « héritage ». Ainsi la croisade, même si les historiens discutent encore pour en déterminer le mobile prédominant, tant chez le pape que chez les participants, se plaçait-elle sous le signe de la libération du Saint-Sépulcre et de la Terre sainte. Son succès, quasi-miraculeux tant l’entreprise était aventurée, apparut comme la preuve que l’expédition répondait à la volonté divine. Aussi la défense des « trésors » acquis à un tel prix – car la croisade avait semé ses morts tout au long du chemin – apparaissait comme un impératif qui, pendant près de deux siècles, mit en mouvement d’autres foules et suscita toutes sortes de sacrifices et d’enthousiasmes. Les croisés avaient ouvert la voie à des milliers de pèlerins qui se pressèrent, chaque année, sur les routes de l’Orient et traversèrent la Méditerranée pour visiter les lieux saints. On sait que les premiers Templiers s’étaient assignés pour tâche particulière la protection de ces pèlerins. Ils avaient en même temps contracté l’obligation de contribuer à la défense de la Terre sainte, et c’est celle-ci seule que saint Bernard retient comme leur vocation essentielle. Dans l’Eloge de la nouvelle chevalerie, c’est le thème qui revient sans cesse. Le Templier est un chevalier croisé qui, le pèlerinage accompli, reste auprès des lieux saints pour se consacrer tout entier à la conservation des trésors de la chrétienté. Ces « trésors » nourrissent la piété des chrétiens, alors que d’autres ne prendront la croix pour se porter au secours de la Terre de promission que lorsque les périls sont particulièrement pressants. Pour le Templier, ce devoir est permanent. |