Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

La légende du Che

 

Le 9 octobre 1967, Che Guevara, entre dans la légende, Mario Terán, qui a été chargé de l’exécuter, confiera plus tard : « A ce moment, je voyais un Che grand, très grand, énorme. Ses yeux brillaient intensément. Je sentais qu’il se levait, et quand il m’a regardé fixement, j’ai eu la nausée. J’ai pensé qu’avec un mouvement rapide le Che pourrait m’enlever mon arme. "Sois tranquille, me dit-il, et vise bien ! Tu vas tuer un homme !" Alors j’ai reculé d’un pas vers la porte, j’ai fermé les yeux et j’ai tiré une première rafale. Le Che, avec les jambes mutilées, est tombé sur le sol, il se contorsionnait et perdait beaucoup de sang. J’ai retrouvé mes sens et j’ai tiré une deuxième rafale, qui l’a atteint à un bras, à l’épaule et dans le cœur. Il était enfin mort. »

 

Plus de quarante années ont passé, mais on se souvient de son visage insolent : le Che, cigare aux lèvres, symbole de la révolution cubaine. C’est à Rosario, en Argentine, qu’Ernesto Guevara de la Serra voit le jour, le 14 juin 1928, au sein d’une famille de la moyenne bourgeoisie, aux origines aristocratiques. Il affirmera très tôt ses opinions de gauche. Sans achever ses études de médecine, il entreprend un périple à travers l’Amérique latine, qui renforce ses convictions. De retour à Buenos Aires, il décroche son doctorat en 1952 et repart aussitôt à l’aventure. D’abord en Bolivie, en pleine révolution populiste, puis au Pérou, en Equateur, en Amérique centrale et, enfin, au Guatemala où le président Jacobo Arbenz Guzman s’essaie à des réformes agraires. Ernesto y fait la connaissance de Hilda Gadea qui deviendra sa première femme et le mettra en relation avec un groupe d’exilés cubains dont le chef est un certain Fidel Castro. C’est également au Guatemala qu’il reçoit le surnom de « Che » une interjection argentine signifiant « hé, mec ! », dont il ponctuait toutes ses phrases.

 

Lorsque le président Arbenz Guzman est chassé par un coup d’Etat fomenté par Washington, Guevara rallie le Mouvement du 26 juillet, qui se donne pour but de renverser le dictateur cubain Fulgencio Batista. En novembre 1956, avec Castro et 80 hommes, il débarque sur les côtes de l’île. Après l’échec de cette tentative, les survivants fuient dans les montagnes de la Sierra Maestra. Durant deux ans, cette poignée de guérilleros va tenir tête à l’armée de Batista. En juillet 1957, le Che est promu commandant d’une colonne de 75 « barbudos » - ainsi baptisés parce que ces farouches révolutionnaires n’ont pas souvent le loisir de se raser. Il élimine sans états d’âme espions et infiltrés, même si, à l’occasion, il fait preuve de clémence et d’humanité à l’égard des soldats ennemis prisonniers. « Tous le traitent avec grand respect, note l’un de ses compagnons. Il est dur, sec, parfois ironique avec certains. Ses manières sont douces. Quand il donne un ordre, on voit qu’il commande vraiment. Il s’accomplit dans l’action. »

 

Le 31 décembre 1959, au terme de trois jours d’une bataille sanglante, les castristes prennent enfin le contrôle de la Havane. Tandis que Batista se réfugie en République dominicaine, la révolution triomphante se livre à une impitoyable épuration. Castro, qui loue « la qualité d’agressivité excessive » du Che, lui a décerné le titre de « procureur suprême ». A la prison-forteresse de la Cabana, Che Guevara multiplie les jugements et les exécutions sommaires, sans véritables garanties judiciaires. En cinq mois, 150 à 550 personnes sont passées par les armes, officiels du régime déchu, militaires et policiers convaincus de crime de guerre, mais aussi des dizaines de civils innocents. « Nous avons fusillé, nous fusillons et nous continuerons à fusiller tant que cela sera nécessaire, s’expliquera le Che devant l’ONU, en 1964. Notre lutte est une lutte à mort. »

 

Déclaré « citoyen cubain de naissance », dès le 7 février 1959, Che Guevara exerce en réalité les fonctions de numéro 2 du gouvernement. Tour à tour dirigeant de l’Institut national de la réforme agraire, président de la Banque nationale, puis ministre de l’Industrie, il s’emploie à renforcer le caractère marxiste de la révolution cubaine. Les démocrates, naguère alliés de Castro, deviennent les victimes du nouveau maître qu’ils se sont donné. En 1961, 100 000 cubains fuient leur pays, pendant que des milliers d’autres, moins chanceux, sont envoyés en « camp de travail correctif » afin d’être rééduqués et d’entrer dans le moule de l’éthique révolutionnaire. A cette tâche, Guevara déploie un zèle inlassable. L’économie est nationalisée, les journaux, radios et télévisions censurés ou repris en main par le pouvoir. Le Che rêve de créer un hombre nuevo, un homme nouveau, libéré des appétits matériels, dévoué à la fraternité sociale et à la solidarité, dans une société d’égaux, sans gouvernement ni Etat. Mais pour réaliser cette inaccessible utopie, bien des souffrances seront inévitables. « Ecoute, dira-t-il un jour à un militant, les révolutions sont moches mais nécessaires, et une partie du processus révolutionnaire est l’injustice au service de la future justice. » En 1965, Che Guevara séjourne durant sept mois au Congo-Kinshasa, qu’il finit par quitter, en proie à la dysenterie et sans être parvenu à aucun résultat. L’année suivante, il est en Bolivie, pour abattre la dictature du général Barrientos. C’est là qu’il va rencontrer la mort, le 9 octobre 1967.