Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

La peste noire

 

Au XIVe siècle, la pandémie s’abat sur l’Europe. Avec ses 115 millions de morts, dont 23 millions de Français, la Grande Pestilence a installé durablement le spectre du châtiment divin.

 

Même le Christ en devint vert de peur. A Sienne, les Descentes de croix peintes après 1350 semblaient copiées les corps abandonnés à la putréfaction qui avaient encombré les rues de la ville pendant des semaines. La Grande Pestilence – ainsi que les contemporains la nommèrent – avait fait tourner les couleurs. Au lieu des vertus bleues et des archanges en aube pourpre peints par la main de la Providence, qu’elle s’appelât Giotto ou Lorenzetti, des empilements de cercueils, des mourants à demi dévorés par les loups ou happés par des diables encombraient désormais le Triomphe de la Mort. Mais que représenter d’autre quand l’épidémie emportait le tiers d’une ville en un mois ?

 

Ce qui arrivait était à la fois naturel et inconcevable. Dans ces sociétés qui vivaient au corps à corps, dérèglements climatiques, disettes, épidémies étaient des calamités identifiables. Leur retour régulier tisonnait toujours les mêmes sentiments, l’envie et la rancune. Certes, depuis le début du XIVe siècle, les hivers étaient plus froids, des déluges estivaux gâchaient les moissons plus souvent et, en 1315-1317, la famine et la dysenterie avaient envoyé au cimetière un habitant sur 10 à Toulouse comme à Ypres. Le bilan équivalait à 20 fois la surmortalité due à la canicule en 2003, mais personne ne parlait de catastrophe. Car la France était, selon Froissart, « un monde plein comme un œuf » où l’on recensait 120 habitants au kilomètre carré en Ile-de-France, un chiffre qu’on ne devrait retrouver que cinq siècles plus tard. L’accident démographique déclencha l’habituelle frénésie purgatoire. On finança des processions et des messes, faute de songer à donner du grain à prix bradé ; on afficha sa détermination à lutter contre les profiteurs, au besoin on en pendit, comme Enguerrand de Marigny, le financier de Philippe Le Bel et l’enrichi présumé des trésors des templiers. On se préoccupa surtout de maintenir l’ordre, quitte à laisser les pastoureaux (bergers) massacrer les juifs en Aquitaine et en Normandie ou des lépreux en Poitou, en Picardie et en Flandre. Que le peuple murmure et que sa colère vise des individus sans cesse soupçonnés de vivre dans le péché, les autorités n’y voyaient que « juste vengeance », conforme aux enseignements des Psaumes. L’essentiel était de réprimer les émeutes de la faim contre les moissonneurs et les vignerons afin que les caves de l’abbaye de Saint-Denis puissent toujours stocker leurs 250 000 l de vin.

 

Au printemps 1348, malgré la guerre de Cent Ans et la chute de Calais, le mauvais sort semblait conjuré. La rasière (la chope) de froment ne coûtait pas plus cher qu’à l’avènement du roi Philippe VI de Valois, vingt ans auparavant. C’est alors que survient l’explosion, terme adéquat compte tenu de la soudaineté et de la rapidité avec laquelle l’épidémie de 1347-1351 dévaste villes et campagnes. En novembre 1347, elle a débarqué à Marseille sur une galère génoise venue de Crimée ; en décembre, elle est à Aix-en-Provence puis à Avignon en janvier et à Montpellier en février. Au printemps, on la signale de Bordeaux à Lyon, de Genève à Gand, comme si elle remontait les fleuves plus vite que ne fuyaient les habitants. En 1350, elle a conquis toute l’Europe, Groenland et Ecosse incluses, si bien que Magnus Eriksson, roi de Suède, prophétise la disparition des Européens : « Pour les péchés des hommes, Dieu a condamné le monde à une mort subite. » La peste noire, c’est la mort qui tire ses flèches à l’aveuglette. Bien portant un matin, on peut passer outre-tombe le surlendemain. Rien ne distingue l’ami de l’ennemi, le riche ou le prêtre du paysan. Au reste, leurs cadavres corrompus jusqu’à l’os sont parfois confondus et mélangés dans une danse macabre imprévue. A l’été 1348 en effet, on enterre une personne toute les trois minutes à Londres et à Venise. A l’échelle de l’actuelle union européenne, le bilan serait aujourd’hui sidérant : 115 millions de morts en quatre mois, dont 23 millions de français.

 

La violence de la pandémie parut d’autant plus monstrueuse que le sens commun refusait d’en réduire l’origine au malheureux navire génois. Certes, celui-ci revenait de la « Terre de l’obscurité », chez ces Mongols réputés anthropophages et habitant au plus près des ténèbres infernales. Mais les petits-enfants d’Attila étaient noyés dans les souvenirs embrumés de grandes invasions vieilles de quatre siècles ; leur réputation n’était pas à la hauteur de la peur que les événements inspiraient. Faute de « barbares », certains tentèrent d’incriminer les animaux : ici les rongeurs qui pullulaient près des moulins, là les hérons à la migration dévastatrice, ou les bêtes à poil, ailleurs les crapauds par homologie entre les pustules de la bestiole et les ganglions des malades et, le plus souvent, des cochons – la bête à tout faire des fantasmes humains –, selon un réflexe similaire à celui qui associa l’épidémie du printemps 2009 à une « grippe porcine », sans autre justification que la désignation d’un responsable commode. Peine perdue, la peste noire restait triplement invisible : personne n’en avait aucun souvenir (la dernière remontait à 767), son origine était mentalement irrepérable, elle frappait de manière anonyme. D’où la hantise de voir qu’elle provoquait – repérable dans les tableaux où les personnages tournent la tête, lèvent les yeux au ciel – et, a contrario, le désir de contempler jusqu’à la fascination ce spectacle permanent de la mort, en se bouchant le nez mais les yeux écarquillés.

 

Cette perte des repères, tous les pouvoirs la redoutaient. Aussi l’heure des règlements de comptes arriva-t-elle très vite. Les mangeurs et leur nourriture furent les premières victimes. Et pour cause, c’était sur le corps du voisin que le regard de l’autre traquait la couleur de la langue censée annoncer la contagion lorsqu’elle virait au noir – et le convive à la mine vermillon ne s’en approchait-il pas ? Dans ces conditions, le programme épicurien de ces compagnons de la mort joyeuse, hommes et femmes mélangés, qui lançaient « Mangez, buvez, jouissez, car demain nous mourrons », fut tenu pour une provocation sociale, une injustice faite aux lois et à la médecine, un outrage à la religion. Dès 1347, Orvicto interdit repas et fêtes de deuil ; six mois plus tard commença la mise à l’index des tavernes sous prétexte que leurs vins échauffaient trop le corps et que leurs clients buvaient et mangeaient salement. En panne de toute solution efficace, la Faculté multiplia prescriptions et interdits alimentaires dont le seul résultat fut de donner crédit à des légendes encore vivaces : saupoudrer les aliments d’épices (safran, alois, myrrhe) supposés purifier tout produit contaminé ou corrompu ; utiliser le vinaigre comme désinfectant nutritif ; ne manger les légumes que cuits et longtemps. En quelques années, l’ascétisme revendiqué des franciscains deviendrait un modèle, tandis que Nicolas de Lyre choisirait de dessiner la Famine en Egypte au lieu des traditionnelles Noces de Cana. Les ripailleurs servirent de hors-d’œuvre ; l’urgence était de traquer les complices de l’assassin, ceux qu’on surnommait les « engraisseurs » de la peste. Juifs, lépreux, errants, voyageurs étrangers avaient toujours nourri les rumeurs d’empoisonnement, ici l’eau des puits et des rivières, ailleurs la bière et même le vin. De l’empoisonnement à la propagation de l’épidémie, le pas fut franchi sans délai. Comme un vol de corbeaux sur les arrières du fléau, les pogroms remontèrent vers le Nord : à Toulon, le 13 avril 1348, 40 juifs furent massacrés et leurs maisons pillées ; à Strasbourg, le 14 février 1349, la moitié des 1 800 juifs qui habitaient la ville furent brûlés vifs, en dépit de l’interdiction de la municipalité. Plus que l’envie, le dépit avait guidé les meurtriers qui rendaient responsable la communauté de l’incapacité des médecins juifs – fort nombreux, car c’était une des activités qui leur était autorisée – à soigner la peste. Ils étaient tolérés en raison de leur compétence reconnue ; celle-ci prise en défaut, leur exclusion semblait deux fois légitime.

 

Simultanément, à Venise par exemple, une partie des 19 000 léproseries que comptait l’Occident fut reconvertie en établissements de quarantaine (le mot est inventé à ce moment) destinés aux pestiférés. Car, dans la concurrence que se livraient les maladies, la mort noire avait gagné à plate couture. Plutôt qu’une diabolisation supplémentaire des lépreux, il s’agit d’un arbitrage économique et policier : il fallait faire de la place pour mettre à l’écart les personnes contaminées et se claquemurer. Les bien-portants derrière leurs remparts et, à Milan ou à Augsbourg, les malades suspects confinés chez eux, porte barricadée et nourris par l’intermédiaire de paniers hissés par des cordes jusqu’à l’étage. Tous les autres furent priés de déguerpir, les juifs dans le ghetto, les horsains – ceux qu’on appellerait maintenant des travailleurs immigrés, des demandeurs d’asile fuyant la guerre ou les persécutions religieuses – furent expédiés au diable vauvert. Bouchers ou tanneurs les accompagnèrent souvent, au motif que leurs métiers peu ragoûtants favorisaient la contagion.

 

Ces herses ne servirent pourtant pas à grand-chose pour apaiser une frayeur mentale généralisée. Astrologues, médecins, pontes de la Sorbonne et des abbayes furent sommés par le roi de France de construire un récit prophétique rétrospectif qui expliquerait la catastrophe. La malchance d’une génération frappée par une calamité céleste devait excuser l’incurie des puissants. Les savants s’écharpèrent pour décider si l’explosion d’une étoile formidable au mois d’août 1348, la conjonction d’astres errants ayant engendré un air putride ou celle de Saturne, Jupiter et Mars en Verseau avait déclenché l’épidémie. Leurs conclusions éventèrent le stratagème et confirmèrent ce que chacun redoutait : la réponse n’était pas dans les astres, mais au ciel. A la peur concrète de la peste s’ajoutait donc celle du châtiment.

 

Sentiment d’autant plus angoissant que l’Eglise sembla faire défaut au pire moment. L’épidémie décima des prêtres, chargés notamment d’administrer les derniers sacrements et de garantir au mourant qu’il reposerait en paix. Faute de desservants, des paroisses demeurèrent sans titulaire pendant huit à dix mois. Au sentiment d’abandon qui en résulta s’ajouta l’exaspération quand les prêtres nouvellement ordonnés, moins nombreux et formés à la hâte, se révélèrent aussi piètres théologiens que mauvais latinistes (ce fut l’une des causes de l’expansion du français). Passer ad patres au rabais, non merci ; et ce fut pis en Angleterre quand des évêques autorisèrent les femmes à recevoir la confession… La chrétienté d’Occident ne savait littéralement plus à quel saint se vouer. Elle en oublia l’intercesseur coutumier des pestiférés, Sébastien le martyr percé de flèches ; quant à Roch, celui qui échappait aux abcès purulents, sa mort en 1327 était trop récente pour que son culte fût répandu. Dans ces conditions, la brillante réforme prêchée un siècle auparavant par Thomas d’Aquin parut une lubie intellectuelle, voire un aveu de faiblesse de l’institution : à quoi bon s’embarrasser d’une théologie rationnelle si celle-ci n’était pas capable d’expliquer pareille catastrophe ?

 

Médecins qui ne soignent pas, puissants qui ne nourrissent pas, religieux pris de vitesse par la mort ; découragés devant ce qu’ils tenaient pour une conjuration d’incapables et de corrompus, quelques individus en appellent directement à Dieu, à sont fils et à la Vierge. La peste noire fut ainsi le plus sûr aiguillon d’une exaltation mystique inconnue depuis l’an mil. Se délivrer de ses péchés et gagner la course du salut personnel de son vivant, c’était encore le meilleur moyen de réduire le terrible passage par le purgatoire. La brutalisation du regard et du corps a modifié l’horizon d’attente chrétien. Qu’elle soit réelle ou mise en scène, la violence intime est poussée à son paroxysme : « Temps de douleur et de tentation/Age de pleur, d’envie et de tourment/Temps de langueur et de damnation », notait le poète Eustache Deschamps. Participent à cette exaspération théâtralisée les communautés de Flagellants, de Frères de la vie commune ou des Lollards anglais. En un sens, ils installent le fait divers sur le parvis des églises, tournant autour du bâtiment en se lacérant le dos avec un fouet garni de pointes métalliques et en chantant des cantiques. Succès garanti car ils se disent certains d’échapper de la sorte à la mort subite et revendiquent une prétendue lettre du Christ, tombée du ciel avec le mode d’emploi. Le pape Clément VI a beau les excommunier en octobre 1349, la vénération dont ils sont l’objet ne faiblit pas. C’est qu’ils viennent du peuple et que la ritualisation de leur angoisse est supposée prendre en charge celle de la communauté, avant de l’expulser à la manière d’un exorcisme.

 

Lorsque pouvoirs séculiers et religieux eurent ligué leurs efforts afin de se débarrasser de concurrents gênants, le sentiment d’abandon redoubla. Centaines de villages désertés, champs en friches, fermes en ruine, métiers oubliés faute d’apprentis, tout concourait à une représentation « catastrophée » du monde. L’obsession de la mort, l’attente du sublime ou du monstrueux orchestre nient ainsi une organisation du temps où le présent se consumait en permanence. Pour se protéger d’un temps trop lourd, certains tournèrent le dos à leurs voisins, à la loi, parfois à la foi. Le goût du jeu, des spectacles et, pour les enrichis, des vêtements semblaient augmenter à proportion des malheurs de l’époque : « Les Français dansaient, pour ainsi dire, sur les corps de leurs parents ». Faut-il s’étonner que ces gens aient tenté de se détacher d’une terre gluante qui faisait si peur ?