Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

La première grande rafle policière en France

 

L’arrestation des Templiers fut rondement menée. Pas un mot ne sortit de la bouche des officiers du roi. Cinq cents personnes furent arrêtées en une seule journée. Une réussite qui révèle l’efficacité nouvelle de l’Etat français.

 

« Aux premières heures du jour, le vendredi 13 octobre, un étrange événement eut lieu, tel qu’on n’en avait encore jamais ouï parler. Le Grand Maître de l’ordre du Temple fut emprisonné à la maison du Temple de Paris et, le même jour, tous les Templiers de France furent incarcérés dans diverses prisons. Le surlendemain, on convoqua le peuple dans les jardins royaux et la matière en question lui fut exposée par un frère dominicain et par les officiers du roi. Mais, le peuple fut choqué par cette soudaineté, car les Templiers étaient des hommes de grande richesse et réputations. » C’est ainsi que Jean de Saint-Victor, relate l’événement qui a surpris l’opinion, tant le pape qui juge l’initiative « impulsive » que les princes étrangers.

La décision royale a été prise dans les premiers jours de septembre. Certains membres du Conseil du roi savaient et nul ne dit rien. Le 12 octobre 1307, Jacques de Molay est invité comme toute la cour aux obsèques de Catherine de Courtenay, seconde épouse de Charles de Valois, frère du roi. Un mois plus tôt, le 14 septembre, le roi a écrit aux vingt-huit baillis et aux dix sénéchaux du royaume pour annoncer et motiver la décision d’arrestation des Templiers, tout en leur demandant le secret – tous les officiers royaux y sont d’ailleurs tenus par le serment qu’ils prêtent à leur entrée en charge. De nombreux notaires et secrétaires du roi ont donc écrit, vérifié, scellé les documents et n’ont rien dit. S’y ajoutent les chevaucheurs du roi, chargés de convoyer les messages et de donner oralement la date retenue. L’Hôtel du roi en possède une centaine vers 1300, tout un petit personnel solide et dévoué, toujours sur les routes à crever les chevaux. Il faut vingt-deux jours pour aller du nord au sud du royaume et seize pour le traverser d’est en ouest. Les itinéraires sont encore largement aléatoires, tout comme les relais, sauf sur les grands axes. Le travail des chevaucheurs est en outre compliqué par l’état des routes, l’insécurité et les déplacements constants du roi, suivi en permanence par quelques notaires tandis que l’essentiel des services de la chancellerie reste à Paris.

 

Aucun Templier ne résiste

 

Une fois la lettre arrivée et transmise en mains propres au bailli ou au sénéchal, ceux-ci ont dû prendre des mesures diverses et discrètes dans les deux ou trois semaines que le roi leur laissait pour organiser l’événement. Il leur a fallu prévenir leurs subordonnés immédiats, lieutenants ou vicomtes, car il est impossible de faire arrêter des clercs et des chevaliers par de vulgaires sergents fils de paysans ! Certes, le bailli sait où se trouvent les commanderies de son bailliage, mais il est moins sûr qu’il sache quels sont les effectifs locaux de l’ordre. Le gouvernement royal n’a jamais eu le souci que de connaître exactement ses contribuables, ce que les Templiers ne sont pas. Enfin, l’étendue précise des biens à confisquer ne leur est pas forcément familière. Le bailli de Caen, Jean de Verretot, envoie ainsi son subordonné, un vicomte, faire une inspection préalable des biens Templiers normands, sous prétexte de la levée future d’une décime. Il n’y a rien d’étonnant à voir les autorités laïques manquer de références pour un groupe qui échappe, par son statut, à la justice et à la fiscalité royales.

Dans la matinée du 13 octobre 1307, Jean de Verretot, laissant à d’autres le soin d’arrêter ceux de la ville, se dirige, à l’aube, vers la commanderie de Baugy et envoie un chevalier à Louvagny. Pendant ce temps, le vicomte opère à Breteville-sur-Odon, le clerc du vicomte à Courval et un chevalier mandé par lui à Voismer. En revanche, à Payns, première commanderie fondée par le créateur de l’ordre, le bailli juge utile de se faire accompagner par une cinquantaine de sergents qui ne rencontrent là, pas plus qu’ailleurs, de résistance. Environ cinq cents arrestations ont lieu dans toute l’étendue du royaume en une seule journée (dont cent trente-huit à Paris). C’est peu et c’est beaucoup. Peu, car ne sont présents dans le royaume qu’une minorité de Templiers de premier rang (chevaliers et prêtres) trop vieux ou trop jeunes pour les guerres en Orient. Deux ou trois hommes suffisent pour gérer une commanderie. Ils sont assistés de sergents et de domestiques qui n’intéressent guère les agents du roi. Beaucoup, car les arrestations touchent l’ensemble du territoire.

 

Enfermés dans leurs propres maisons

 

Les Templiers arrêtés, dans quelles prisons allait-on les enfermer ? En tant que clercs, ils avaient droit à la prison ecclésiastique, les prisons royales peu sûres et inconfortables n’étant nullement prévues pour de longs séjours. Dans certains cas, le bailli embarrassé commença par faire garder les Templiers dans sa propre maison ! Cette rafle spectaculaire en dit long sur l’efficacité nouvelle de l’Etat, sur sa capacité à garder le secret et à coordonner sur l’ensemble du territoire l’action de ses agents.

Les arrestations et le procès des Templiers sont liés à l’essor de l’Etat moderne dans tous ses aspects. Modernité d’abord dans l’archivage sans précédent dont la procédure a fait l’objet. Il semble que, dès l’arrestation du 13 octobre 1307, le gouvernement de Philippe le Bel, conscient de la faiblesse de sa position, ait ouvert un dossier et se soit soucié de le nourrir à chaque rebondissement. Si, en province, entre 1309 et 1311, les rouleaux de parchemin servaient encore à enregistrer les procès, à Paris on utilisa le codex (forme actuel du livre) facile à manipuler, et le papier. En modernité enfin dans l’efficacité ahurissante, tant pour les contemporains que pour nous, des procédures administratives qui furent alors mises en place.