Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Le 17 juin 1940, le jour où tout a basculé

 

Au matin du 17 juin, le gouvernement espagnol prévenait la Wilhelmstrasse que le gouvernement français, présidé par le maréchal Pétain, s’informait par son intermédiaire des conditions posées par le Reich et l’Italie à la fin des hostilités. A 8 h 15, Hitler, récemment installé à Brûly-de-Pesche, en Belgique, près de Rocroi, bondit de joie. Un cliché le montre - alors qu’il était assez réservé devant les militaires - les genoux pliés, se tapant les cuisses. Lui, un petit caporal vaincu en 1914, avait brisé l’arrogance de l’ennemie héréditaire. Une affaire qu’il avait menée lui-même, imposant son rythme à des généraux souvent frileux.

Après la conquête aisée de la Pologne, il avait décidé d’attaquer en France avant le 15 novembre 1939, une date modifiée 17 fois pour des raisons météorologiques. Mais ce retard lui avait permis d’imposer d’intéressantes modifications au Plan jaune de son état-major. La percée décisive sur la Meuse, suivie de l’enfermement comme dans une nasse des meilleures armées françaises, avait démontré la pertinence de sa stratégie.

La déroute française est totale

Sans doute avait-il laissé échapper les soldats français et britanniques pourtant pris au piège à Dunkerque. Mais, le 5 juin, il mettait en œuvre le Plan rouge, qui mettait hors de combat, en Picardie et Champagne, la cinquantaine de divisions rassemblées à la hâte par le général Weygand. Si, malgré leur infériorité numérique, les soldats français se battaient résolument (ce qui a été longtemps bien sous-estimé), les panzers et la Luftwaffe perçaient à nouveau le front à partir du 9 juin. La déroute française était totale. Restait à gérer la dernière phase de la conquête : la guerre-poursuite, placée sous le signe de la vitesse, dont l’entrée dans Paris, le 14 juin, ne fut qu’un épisode. Désormais, les généraux allemands avaient l’ordre de foncer, en contournant les poches de résistance, pour prendre le maximum de gages territoriaux.

Selon la directive du 17 juin au matin, la demande française concernant une éventuelle cessation des hostilités devait galvaniser les soldats du Herrenvolk (le « peuple des seigneurs »). Citons deux équipées significatives : le 17 juin, Erwin Rommel, à la tête de la 7e panzer, parti de l’Aigle, dans l’Orne, parcourut 240 km, avançant pendant plusieurs heures à plus de 50 km/h de moyenne, pour déboucher, le soir, près de Cherbourg. Il note dans son journal (la guerre sans haine ) que nombre de détachements français « furent surpris par son apparition ». Ce même jour, « Heinz le Rapide », le général Guderian, commandant la 1re panzer, parvenait à Pontarlier, près de la frontière suisse, après avoir traversé Saint-Dizier et Langres. A Hitler stupéfait : « Vous voulez parler de Pontailler-sur-Saône ? », il assurait : « Il n’y a pas d’erreur ; suis personnellement à Pontarlier, sur la frontière suisse. »

Un peuple en détresse

Toujours le 17, la Wehrmacht, qui avait traversé le Rhin la veille, prenait Colmar, ce qui permettait d’encercler les forces françaises de l’Est. Et le 17 encore, des avant-gardes franchissaient quelques ponts restés intacts sur la Loire : à Nevers, Orléans, Beaugency. Sans doute la ligne Maginot tenait-elle le coup et, sur le front des Alpes, les forces italiennes, pourtant supérieures en nombre, étaient aisément contenues. Mais, comme l’annonçait, en conseil des ministres, Maxime Weygand, le généralissime, la défense coordonnée du territoire n’était plus assurée.

La Seconde Guerre mondiale, on le sait, se fit au dépens des civils. Durant cette équipée de la Wehrmacht, des millions de femmes, d’enfants, d’hommes âgés, mêlés à des soldats battant en retraite, erraient sur les routes, sans repères, en proie à toutes les peurs. Peurs de la soldatesque, ces « Boches », coupant les mains des enfants. Peur, aussi, des bombardements des villes - le 17 juin, l’explosion d’un train de munitions en gare de Rennes fit près de 2 000 victimes. L’appellation biblique d’exode, désigne cette migration, au nord d’une ligne Nantes-Genève, de près de 8 millions de Français. A partir de mai, après l’évacuation organisée des « réfugiés » depuis les territoires les plus menacés, ce fut le déferlement de la population de la région parisienne. Après que le gouvernement eut quitté le 10 juin la capitale en catimini, la pagaille devint générale dans le Gâtinais et la Beauce, en direction de l’océan et des ponts de la Loire.

Jean Moulin a décrit la situation dans la ville de Chartres, dont il était le préfet, entre le 14 et le 18 juin 1940, témoignage rédigé au printemps 1941 et publié en 1947 sous le titre Premier combat. Lui qui avait été à Rodez le plus jeune préfet de France, nommé depuis peu en Eure-et-Loir, avait décidé - et ils ne furent pas nombreux à le faire - de rester à son poste. A Chartres, sur 23 000 habitants, il en restait de 700 à 800. La quasi-totalité des notables étaient partis, comme les commerçants (ne restait qu’un boulanger), les pompiers (enfuis sur leur motopompe), les gendarmes (qui avaient reçu l’ordre de se replier). En sens inverse aboutissaient à Chartres des dizaines de milliers de « réfugiés », affamés, harassés. Les lignes ferroviaires étaient évidemment coupées, mais aussi l’électricité et le téléphone, ce qui privait de tout contact avec le gouvernement. Les soldats débandés vivaient de pillages, et certains avaient fracturé le garage de la préfecture pour s’emparer de sa Citroën. Sillonnant la ville à bicyclette, le préfet se démenait.

Certes, les français n’étaient pas tous sur les routes : ainsi, un quart des Parisiens étaient demeurés dans la capitale. Mais cette fuite était un symptôme du trauma engendré par la défaite d’une armée considérée comme la meilleure du monde. Léon Werth, un journaliste non-conformiste, parti avec sa femme en voiture pour Saint-Amour, dans le Jura, erra « trente trois jours » (c’est le titre du récit qu’il en fit, publié aux éditions Viviane Hamy). Il en montre le pittoresque : « On croirait que la France est le pays du matelas, que le matelas est le bien le plus précieux des Français. […] La caravane des autos est doublée par des cyclistes, hommes et femmes ; et, après, des piétons qui boitent. […] D’autres poussent une voiture chargée d’enfants ou de paquets. Une femme est assise sur le couvercle d’un triporteur, l’homme pédale. Un vieux cycliste, isolé, emmène en laisse son chien. » Mais le 17 juin, il formule son malaise : « Témoins d’un incroyable désordre nous n’en mesurions pas les effets. Cette fuite, ce mélange d’armée et de civils, citadins et paysans, nous apparaissait comme une maladie aiguë. » La détresse de ce peuple déboussolé contribuera à justifier l’armistice.

Vainqueurs vengeurs

Hitler n’était peut-être pas sûr de ce qu’il comptait faire exactement de la France vaincue, mais deux points étaient assez clairs. Le premier pouvait s’embler clément : alors qu’en Pologne des Einsatzgruppen avaient été chargés d’éliminer immédiatement quelque 200 000 membres des élites, la France ne serait pas « polonisée ». Car la hiérarchie raciale, caractéristique de l’idéologie nazie classant les Slaves des territoires de l’Est comme des sous-hommes, réservait aux pays conquis des sorts différents. Seconde perspective probable : si, dans l’Europe allemande, la France pouvait être vassalisée ou satellisée, dans l’immédiat son territoire servirait de plate-forme pour l’invasion de la Grande-Bretagne si celle-ci continuait la lutte. C’est ainsi qu’au matin du 17 juin le Führer précisait dans une directive que : 1) le but de l’armistice était d’exclure la France de la guerre et de créer les conditions les plus favorables à la poursuite du conflit avec la Grande-Bretagne ; 2) le gouvernement français devait rester souverain, ce qui excluait l’occupation totale de la France ; 3) la flotte devrait être neutralisée ; 4) toutes les revendications territoriales étaient renvoyées aux traités de paix ; 5) on ne formulait encore aucune exigence envers l’empire colonial français.

Au total, ménager (relativement) la France, c’était faire preuve d’une grande intelligence politique. Déjà, lors de l’occupation de Paris, le 14 juin, la troupe avait reçu l’ordre stricte d’éviter tout débordement. Peut-être pour faire oublier que des SS appartenant aux régiments Totenkopf et Leibstandarte-SS-Adolf-Hitler avaient massacré, fin mai, 128 habitants à Oignies et Courrières, dans le Pas-de-Calais, et exécuté 98 prisonniers britanniques à Lestrem. Les études locales ont écorné l’image du soldat de la Wehrmacht si « korrect ». En tout cas, les travaux récents de Raffael Scheck (Une saison noire) démontrent que de nombreux « tirailleurs sénégalais » (il peut s’agir aussi d’unités malgaches ou antillaises), faits prisonniers après avoir résisté, ont été systématiquement exécutés, voire massacrés sauvagement, par haine raciale. Il s’agissait souvent de venger l’humiliation de la « honte noire » infligée par ces troupes coloniales françaises qui avaient brièvement occupé la Rhénanie au début des années 20. Le 19 juin, à Chasselay (Rhône), des tirailleurs seront mitraillés et écrasés sous les chenilles de deux chars. Déjà le 16 juin, près de Chartres, les survivants du 26e régiment de tirailleurs sénégalais, prisonniers, furent exécutés.

Le 17 juin, Jean Moulin qui, au petit matin, en grand uniforme de préfet, avait attendu l’arrivée des vainqueurs et reçu l’assurance que les populations civiles seraient respectées, se trouva, vers 18 heures, convoqué par trois officiers. On le sommait de signer un « protocole, sorte de procès-verbal reconnaissant que des forces françaises, et particulièrement des troupes noires, étaient responsables d’un massacre de femmes et d’enfants dans les environs de Chartres. Son refus provoqua une violente altercation : accusé d’être « à la solde du juif Mandel [alors ministre de l’Intérieur]… ce pourceau de juif vendu aux Anglais », passé à tabac, puis mené sur les lieux, il refusa encore, avec d’autant plus d’énergie qu’il constatait qu’il s’agissait de victimes des bombardements. Retour à Chartres, nouveau passage à tabac, enfin réclusion dans la loge du concierge de l’hôpital civil, en compagnie d’un Sénégalais, avec cette bonne plaisanterie aryenne : « Comme nous connaissons maintenant votre amour pour les Nègres, nous avons pensé vous faire plaisir en vous permettant de coucher avec l’un d’eux. » Craignant de finir par entériner le déshonneur des troupes françaises, il choisit, en cette nuit du 17, de s’entailler la gorge avec des morceaux de verre. La mort ne voulut pas de lui : au petit matin, un major allemand le recueillit, baignant dans son sang et le fit soigner.

On a pu discuter du côté démesuré, voire du bien-fondé de ce choix au suicide. Mais c’était, en tant que représentant de la République, refuser d’accepter la déchéance de la France vaincue. S’il ne fut pas le seul à tenir tête à l’occupant, ils ne furent pas légion à le faire. Et ce fut pour lui, qui avait frôlé l’autre rive, une épreuve décisive, qui conforta son jacobinisme d’un profond antinazisme et le poussa dans la poursuite du combat que l’on sait.

Un général de brigade atypique

La classe politique, elle, était clairement déphasée. Le sort de la France se jouait, en très petit comité, une petite trentaine de personnes, dans un Bordeaux donc ce bon observateur qu’était Emmanuel Berl a laissé (la Fin de la IIIe République) un tableau saisissant : « Bordeaux était devenue une capitale… capitale du désarroi. La ville grouillait de parlementaires, de fonctionnaires, de journalistes surmenés, de réfugiés hagards, d’affairistes avides, de fuyards terrifiés […] Dans ce bouillon de culture, toutes les nouvelles circulent, même les plus folles. Toutes les passions s’exaltent ou se masquent, toutes les intrigues virulent... » Le 16, au soir, Paul Reynaud, qui estimait - bien a tort - ne plus disposer d’une majorité dans son gouvernement, préférait passer la main - temporairement, pensait-il, comme s’il s’agissait d’une crise parlementaire classique - à Philippe Pétain. A la Libération, des hommes politiques dont la conduite avait autant manqué de lucidité que de courage inventèrent la fable d’un Pétain comploteur. Or, à défaut du vote d’investiture devant des Chambres ajournées sine die, il fut « désigné » à la régulière par le président de la République, parce qu’il était devenu l’adversaire déclaré de Reynaud en tant que chef du clan de l’armistice.

L’armistice est une convention politique liant un Etat à un autre, interdisant donc au pays vaincu de continuer la guerre. Reynaud préconisait la capitulation, signée, elle, par le commandant en chef, abandonnant à leur sort les populations civiles, mais laissant toute latitude au pouvoir politique. Georges Mandel, ministre de l’Intérieur, formulait le dilemme le 16 juin : « Le Conseil est divisé, il y en a qui veulent se battre et d’autres qui ne le veulent pas. » Soit continuer de combattre aux côtés des Britanniques depuis l’Afrique du Nord, soit espérer de l’armistice qu’il conduirait à la paix. Dansl a nuit du 16 au 17, le nouveau gouvernement, hâtivement constitué, demandait au Reich, par l’intermédiaire du gouvernement espagnol, on l’a dit, les conditions d’un armistice. Sans attendre la réponse du Führer, Pétain adressait aux Français vers midi, un « message » radiodiffusé en trois points : 1) faisant « don de [sa] personne à la France », il assumait « la direction du gouvernement » ; 2) il avait demandé à l’adversaire s’il était prêt à « rechercher avec [lui], entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, le moyens de mettre fin aux hostilités » - c'est-à-dire l’armistice ; 3) il fallait en effet « cesser le combat ».

Ce qui passa pour un ordre fut une vraie aubaine pour la Wehrmacht, qui fit, sans coup férir, des centaines de milliers de soldats déposant alors leurs armes autant de prisonniers supplémentaires.

Il fallut alors diffuser une seconde version, celle-là incompréhensible, puisqu’il s’agissait de « tenter de cesser le combat ». Chez les auditeurs, qui furent nombreux (il y avait en France 5 millions de postes de TSF), il est difficile de dire ce qui l’emporta : l’accablement, la rage, la honte ? Probablement le soulagement, même si, à Brive, Edmond Michelet, faisait imprimer un tract empruntant à l’Argent de Péguy cette maxime : « Celui qui ne se rend pas a raison contre celui qui se rend. » Pétain n’avait cure de pareille réaction isolée.

Les nouvelles de France atterraient Churchill. L’évacuation réussie de Dunkerque l’avait renforcé politiquement face à ceux des appeasers qui voulaient traiter avec le Reich,mais la rupture franco-britannique rendait la Grande-Bretagne très vulnérable. C’est en vain qu’il avait, au téléphone, dans la nuit du 17, tancé violemment Pétain. L’Angleterre restait seule, chargée des gouvernements en exil : les Tchèques avec Benes, les Pays-Bas et la reine Wilhelmine, le roi de Norvège, Haakon VII, qui grâce à sa ténacité était parvenu à échapper à la captivité, les Belges… La participation des dominions était modeste. Restaient les Etats-Unis. Favorable aux démocraties libérales, Roosevelt ne pouvait se montrer indifférent à l’impérialisme nazi. Mais il pensait solliciter un troisième mandat présidentiel - du jamais vu - et les sondages montraient qu’une grande majorité d’Américains, avec le lobby isolationniste America First, étaient opposés à toute participation au conflit. Roosevelt n’offrait donc à ses cousins anglais que des bonnes paroles. Un très faible espoir subsistait du côté du camarade Staline : la partie de poker menteur que jouaient Hitler et le « petit père des peuples » ne durerait pas éternellement. Les Soviétiques, d’abord décidés à « demeurer au balcon » sans tremper dans le conflit, étaient sans doute décontenancés par la rapidité de la déroute française. Mais le 17, Molotov, le bras droit de Staline, transmettait à l’ambassadeur du Reich à Moscou « les plus vives félicitations du gouvernement soviétique pour le magnifique succès de l’armée allemande. » Car Moscou continuait d’engranger les avancées territoriales formalisées par les deux pactes germano-soviétiques et adressait, le 17 juin, un ultimatum à la Lettonie et à l’Estonie. Le Parti communiste français clandestin, s’estimant en accord avec la ligne du Komintern, non seulement réclamait la paix immédiate, mais chargeait deux de ses têtes parisiennes, Jacques Duclos et Maurice Tréand, le 17, de contacter le Militärbefehlshaber pour faire paraître au grand jour l’Humanité, une aventure qui allait durer sept ans.

Churchill, lui, devait faire face à la défaillance française. Sans donner, en ce 17 juin, un rôle démesuré à Charles de Gaulle, on peut lui reconnaître quelques mérites. Ce général de brigade, sorti de Saint-Cyr, était relativement atypique. Il avait combattu avec courage et sang-froid, sans trop regarder - c’est vrai - au coût humain, tenant en échec les panzers à Montcornet et à Abbeville, mais sans briller - comme le souligne l’historien Jean Lacouture - par le coup d’œil et l’invention d’un grand capitaine. Il était plus connu par ses écrits, par son Armée de métier, qui, en 1934, prônait la mécanisation de l’armée française. Paul Reynaud en avait fait un de ses conseillers occultes, puis, le 5 juin, un sous-secrétaire d’Etat à la Guerre. A ce titre, il rencontra Churchill, qui fut frapper par sa détermination. Le 15, il était à Londres pour obtenir l’aide britannique pour le transport de troupes en Afrique du Nord. Le lendemain, il transmettait à Bordeaux un projet très utopique, concocté par Jean Monnet, de fusion politique franco-britannique. Revenu dans l’avion prêté par Churchill, il comprend le 16 au soir qu’il est trop tard, que le clan de l’armistice mené par Pétain, son ancien protecteur, l’a emporté.

Non, la guerre n’est pas finie !

Dans la nuit du 16 au 17, une page se tournait dans le destin de cet homme de 49 ans. Après une visite rapide à Paul Reynaud qui lui fit remettre 100 000 F sur les fonds secrets, il rencontra longuement le général Spears, devenu parlementaire tory, que Churchill avait chargé d’amener à Londres une personnalité française, pour le cas où la situation s’aggraverait à Bordeaux. Spears avait logiquement contacté Georges Mandel, bien connu dans les milieux conservateurs tories. Mais celui-ci avait décliné l’offre de rejoindre « un sol ami mais étranger », en expliquant : « C’est précisément parce que je suis juif que je ne partirai pas demain, on croirait que je me suis sauvé. » Après en avoir référer à Churchill, Spears faisait la même proposition à de Gaulle, qui présentait l’avantage de n’avoir aucun commandement, d’être encore membre du gouvernement et de ne pas être frappé du « syndrome de Coblence », le déshonneur d’émigrer. Si, jusqu’alors, de Gaulle avait pu se singulariser, il était demeuré dans le cadre légal, respectant grosso modo la voie hiérarchique. En s’envolant de Bordeaux le 17 au matin, lui, un homme d’ordre, obsédé par la ponctualité et les fautes d’orthographe, assez conventionnel dans sa vie privée, acceptait d’entrer dans l’aventure, en tout cas dans la voie de l’insubordination. Le départ « eut lieu sans romantisme » et - ajoute-t-il, en simplifiant quelque peu - « sans difficultés ». Une version malveillante, donnée par Spears, le décrivant totalement à la dérive, est peu vraisemblable.

En tout cas, le 17, après avoir survolé la Bretagne, où agonisait sa mère et où s’abritait sa femme avec leurs trois enfants, il atterrit à Henden vers 14 heures. Pétain, on l’a dit, venait de sonner la fin de la lutte. Le général gagnait avec Geoffroy de Courcel, son aide de camp, un petit appartement donnant sur Hyde Park, loué pour la durée des hostilités par son directeur de cabinet, Jean Laurent. Puis , au 10, Downing Street, il était reçu par Churchill de manière très chaleureuse. Si les deux hommes ne s’étaient croisés que quatre fois, le Premier ministre britannique avait jugé que ce général avait du caractère. Ils étaient tous deux des pragmatiques se défiant des idéologies. Et s’ils allaient par la suite se déchirer, professant l’un et l’autre un nationalisme intransigeant, ils faisaient la même analyse de la situation sur un point fondamental : la guerre n’était pas finie. A la fin de l’entretien, Churchill offrait à de Gaulle de parler le lendemain à la BBC. Après avoir dîné avec Jean Monnet, chez qui il déclara : « Pétain est un traître », de Gaulle, au soir du 17, esquissa vraisemblablement ce qui deviendra « l’appel » du 18 juin.

Représenter de Gaulle comme ayant surmonté toutes ses hésitations serait toutefois inexact. Sans doute entendait-il « hisser immédiatement les couleurs », sans doute était-il dans son for intérieur convaincu d’être quasiment prédestiné à « sauver l’honneur de la France ». Mais, tout en ne croyant plus à la possibilité de faire évoluer le nouveau gouvernement, il avait encore téléphoné dans l’après-midi à Bordeaux pour offrir, écrira-t-il, de poursuivre les négociations commencées la veille, notamment au sujet du matériel en provenance des Etats-Unis.

Pour sa part, Churchill comptait bien utiliser de Gaulle, rien n’indique qu’il avait déjà décidé de miser politiquement sur lui. Il ne se faisait d’ailleurs guère d’illusions : c’était bien Philippe Pétain qui était devenu à 84 ans, l’homme fort de la France vaincue. Le « vainqueur de Verdun », connu pour avoir privilégié la défensive et ménagé le sang des hommes, avait cultivé cette popularité, devenant même ministre de la Guerre en 1934. Malgré les campagnes de presse lancées pour l’amener au pouvoir, il n’avait pas eu l’imprudence de s’engager plus avant. Reynaud avait cru, en le nommant le 18 mai 1940 vice-président du Conseil, utiliser une sorte d potiche appréciée de l’opinion comme de la classe politique, et sous-estimait sont habilité. Manœuvrant dans le clan des tenants de l’armistice, c’est le maréchal qui, à la démission de Reynaud, dans la nuit du 16 au 17, avait été nommé chef du gouvernement. Dès le 17 juin,on aurait pu s’inquiéter : un des protégés de Pétain, Raphaël Alibert, arguant des dires d’un indicateur, faisait arrêter Georges Mandel dans le célèbre restaurant bordelais Le Chapon fin, sans lui laisser « achever ses cerises », comme le prévenu le fit remarquer, ni même lui dire pourquoi on l’amenait au fort du Hâ. Les protestations l’obligèrent à le faire libérer et Mandel exigea des excuses écrites de Pétain (qui s’en souviendra en 1942 et laissera les nazis l’interner). C’était aux yeux de nombre de parlementaires de droite un simple incident, qui ne mettait en cause qu’un juif soupçonné - même si c’était à tort - de complot.

Ils considéraient, en tout cas, le Maréchal comme l’un des leurs. Et à juste titre. Cet homme d’ordre, froid, pessimiste, de culture profondément réactionnaire, n’avait-il pas pris parti, entre les deux tours des élections de 1936, contre le Front populaire ? Ses premiers choix étaient significatifs : dans le nouveau gouvernement, qu’il considérait comme un état-major de campagne, les non-parlementaires, dont le général Weygand et l’amiral Darlan, plus deux autres militaires, occupaient près de la moitié des postes ministériels. Enfin, son premier discours tranchait sur la démagogie du « régime ancien ».

Contre « l’apaisant » maréchal

Dans les rangs de la gauche, bon nombre de parlementaires le tenaient, malgré tout, pour un maréchal « républicain », puisque non clérical, non factieux, se défiant du nazisme, qu’il jugeait populiste et aventureux. Le fait que Laval ne fut pas devenu ministre des Affaires étrangères était rassurant. D’ailleurs, Blum avait concédé que deux socialistes fissent partie du gouvernement, ce qui lui conférait une image « d’union nationale ». Quant à savoir si c’est la majorité ou la très grande majorité des Français qui fit immédiatement confiance à Pétain, il est difficile de trancher, faute d’instruments de mesure. Affirmons seulement qu’ils se donnaient à lui parce que Pétain était l’homme qui mettait fin à la guerre, à la désorganisation du pays, l’homme qui pourrait panser les plaies d’une France traumatisée : bref, une sorte de thaumaturge providentiel. En pointillé se profilait spontanément dans ce soulagement un maréchalisme de base.

Bien des points demeurent en suspens : de Gaulle préparait son appel ; Churchill écrivait un superbe discours, dit de « l’heure la plus belle » ; des voix pressaient le gouvernement Pétain de partir en Afrique du Nord, où le général Noguès rechignait à cesser le combat ; le Führer se rendait à Munich pour faire comprendre à Mussolini que les clauses de la convention d’armistice devaient être acceptables pour le gouvernement de Bordeaux, qui attendait fiévreusement la réponse du Reich. Autant d’événements qui justifiaient, pour comprendre la journée historique du 18 juin 1940, ce long détour par celle - plus chargée encore - du 17 juin.