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Les Chroniques de l’Histoire |
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Le bioterrorisme commence il y a trois mille ans
Gaz mystérieux utilisé par les Russes pour libérer le théâtre de Moscou en octobre dernier, alerte à l'anthrax aux Etats-Unis en 2001, inquiétude sur une épidémie "préméditée" de variole : l'heure est à la psychose. Retour sur un procédé qui remonte au VIIIe siècle avant notre ère.
L'idée de vaincre l'ennemi en répandant des maladies remonte à la haute Antiquité car, bien avant la découverte des bactéries et des virus, certains stratèges savaient déjà utiliser empiriquement les phénomènes infectieux à des fins meurtrières. Les épidémies - " naturelles " ou non - ont parfois joué un rôle important sur l'issue de certaines batailles. En 701 avant notre ère, le roi Ezéchias, assiégé dans Jérusalem par Sennachérib, roi des Assyriens, voit celui-ci lever le camp après que son armée a été touchée par une épidémie qui emporte pas moins de 185 000 soldats en deux jours. Pour autant, il n'existe là aucun élément concret qui permette de conclure de manière catégorique à une épidémie providentielle ou délibérée…
Aux VIe et VIIe siècles avant notre ère, les Assyriens empoisonnent couramment les puits de leurs ennemis. De même, lorsque la célèbre peste d'Athènes, tue deux siècles plus tard, un quart de la population (10 000 habitants), accuse-t-on les guerriers du Péloponnèse d'avoir pollué les sources. Ce qui ne les empêche d'ailleurs pas d'être finalement vaincus par Athènes. Les récits relatifs à la contamination des puits, soit par des toxiques comme l'ergot de seigle, soit par des virus provenant de cadavres d'animaux, ne manquent pas. Cette " technique " sera régulièrement reprise au fil des siècles, jusqu'au Moyen Age. Comme en 1158, au siège de Tortona, quand l'empereur Frédéric Ier Barberousse, dans sa campagne contre les villes lombardes, jette des cadavres en décomposition dans les puits pour rendre l'eau impropre à la consommation...
Au Ve siècle avant notre ère, selon Hérodote, les archers scythes infectent leurs flèches en enfonçant préalablement la pointe de celles-ci dans de la chaire humaine putréfiée, ou dans du fumier, pour transmettre la gangrène ou le tétanos.
La guerre biologique peut également prendre des formes indirectes : c'est ainsi que certains stratèges font en sorte d'amener les troupes ennemies à séjourner longtemps sur des terrains insalubres. En 415 avant notre ère, lors du siège de Syracuse, Hermocrate pousse le général athénien Nicias à stationner plus longtemps que nécessaire dans une plaine humide connue pour donner la maladie des marais (paludisme). Décimé, le corps expéditionnaire athénien doit lever le siège peu après, et Athènes se remettra mal de ce désastre. L'idée est reprise une soixantaine d'années plus tard, à l'occasion d'un autre siège, celui d'Astacos - petite ville proche du golfe de Tarente aujourd'hui Policoro - par Clearchos, le tyran d'Héraclée. Ce dernier fait camper sur un site marécageux, au milieu des flaques d'eau croupie, l'armée dont il voulait se débarrasser…
Mais le paludisme ou la gangrène ne sont rien en comparaison de la peste. Nous sommes en 1344. Les Mongols assiègent la ville de Caffa (aujourd'hui Feodossia), tenue par les Génois, sur la côte orientale de la Crimée. Les assiégés résistent pendant trois longues années et les Mongols vont lever le siège lorsque la peste, arrivée de Chine avec les caravanes de marchands, fait son apparition. Djanisberg, leur chef, décide de catapulter les cadavres de ses propres soldats par-dessus les murailles " pour que la puanteur insoutenable achevât les assiégés ". Il ne sait évidemment pas que ce sont en fait les puces et les poux, vecteurs du bacille Yersinia pestis présent sur les cadavres, qui vont répandre la maladie chez les assiégés. Du même coup, il ne soupçonne pas l'ampleur que la catastrophe bactériologique qui s'engage.
Les Génois finissent par embarquer, mais leurs navires transportent sans le savoir un ennemi invisible et meurtrier : la peste pulmonaire. Les galères accostent d'abord à Messine, puis à Venise, Génes et Marseille, en 1347. Arrivée en Avignon à la mi-mars 1348, la peste menace le pape Clément VI, et poursuit sa progression dans la vallée du Rhône. Elle atteint Lyon fin avril, Paris en août, et gagne finalement l'ensemble du pays à l'automne, avant d'essaimer dans le reste de l'Europe pour achever son extension en Russie en 1353. Cette épidémie est d'abord attribuée à la " corruption de l'air ", provoquée par une " mauvaise conjonction des planètes ". Mais on ne tarde pas à rechercher des boucs émissaires, ce qui déclenche une vague d'antisémitisme - les juifs étant accusés d'avoir empoisonné des points d'eau. L'on ne comprend évidemment pas, à l'époque, la relation entre cette pandémie et ce qui s'est passé en Crimée. Pratiquement, tout le monde en Europe l'ignore.
La grande peste noire, drame majeur de la fin du Moyen Age, fait au total près de 25 millions de victimes en quatre ans, soit le tiers de la population européenne de l'époque ! Des régions entières se retrouvent désertées à 90 %, et cette épidémie désorganise tout : l'administration ne fonctionne plus, la production agricole s'effondre faute de bras, et les meurs se relâchent puisque la vie paraît soudain très fragile. Jean de Venette, l'un des religieux qui décrit ce fléau, explique aussi que " l'on ne trouvait presque plus personne pour enseigner aux enfants les rudiments de la grammaire ", avec pour conséquence une progression de l'ignorance. Les survivants qui savent travailler la terre ou qui possèdent une compétence manuelle sont en revanche très recherchés. La pénurie de main-d’œuvre entraîne une inflation, à l'origine des premières interventions de l'Etat en matière de prix et de salaires - ordonnances de Jean le Bon de 1351 et 1354. Il faudra attendre le début du XVIe siècle pour que la France finisse par combler le déficit démographique dû à cette épidémie. Dans toute l'histoire, aucune guerre n'a fait autant de victimes et généré autant de perturbations économiques et sociales !
Il y aura par la suite d'autres tentatives de contamination par la peste, mais aucune n'entraînera heureusement une hécatombe comparable. En Estonie, lors du siège de Reval en 1710, l'armée russe projeta des cadavres de pestiférés pour contaminer la ville tenue par l'armée suédoise. Autre exemple, en 1785 à La Calle, en Tunisie, o๠pour se venger des chrétiens, la tribu des Nadis jeta des lambeaux de vêtements prélevés sur des pestiférés. Cette technique de contamination bactériologique connaît aussi des variantes : en 1650, le lieutenant général d'artillerie polonais Siemenowicz envisage de bombarder l'ennemi au moyen de boules de verre remplies de bave de chiens enragés... Autre possibilité : la contamination d'aliments ou de boissons. Les premiers à la mettre en pratique seront les Espagnols, opposés à Charles VIII, venu combattre Fernandez de Cordoba en Italie pour s'emparer du royaume de Naples. Ce sera chose faite en février 1495. Les soldats de Ferdinand d'Aragon abandonnent volontairement des barriques de vin additionné de sang de lépreux, que les soldats de Charles VIII boiront sans méfiance... Cette attaque bactériologique n'aura toutefois aucune incidence sur la suite des événements. Car si, à la mort du souverain français, son neveu Louis XII renonce au royaume de Naples, ce sera pour des raisons internes à la Cour.
La première véritable guerre bactériologique préméditée, est en fait l'épidémie de variole qui décime plusieurs tribus indiennes du Canada, alors que les " tuniques rouges " (les soldats anglais) s'opposent aux soldats de Louis XV pour le contrôle de " quelques arpents " de neige que la France finira par abandonner, après le traité de Paris en février 1763. Quelques guerriers indiens de la vallée de l'Ohio, privés du soutien des Français, n'entendent pas pour autant abandonner leurs terres. Sous la houlette de Pontiac, chef de la tribu des Ottawas, ils réussissent à reprendre aux Britanniques une dizaine de forts. Trois seulement résistent encore, dont le Fort Pitt (ex-Fort-Duquesne), occupé par le colonel Henry Bouquet, auquel lord Jeffrey Amherst, commandant en chef des forces anglaises en Amérique du Nord, a confié la mission de mater la rébellion de Pontiac.
Dans une lettre qu'il réussit à lui faire passer, son supérieur lui conseille " de contaminer les Indiens avec des couvertures infestées de variole ". Les Britanniques vont ainsi tenter de renverser une situation qui leur était alors très défavorable. Profitant de pourparlers, le colonel Bouquet offre aux émissaires indiens deux couvertures et un mouchoir contaminés par ce que l'on appelait la " petite vérole ".
Non immunisés contre cette maladie mortelle, alors totalement inconnue en Amérique du Nord, les Indiens seront sévèrement touchés par l'épidémie qui fera des ravages considérables dans leurs rangs. Tout juste un siècle plus tard, alors que la toute jeune nation américaine connaît sa guerre de Sécession, les troupes sudistes tentent elles aussi, mais sans succès, une action bactériologique contre les Yankees du Nord : durant la retraite de Vicksburg, les confédérés du général Johnston empoisonnent des puits pour ralentir l'avance du général William Sherman.
Plus près de nous, dans le siècle écoulé, la première véritable guerre bactériologique, longtemps restée méconnue des historiens, est le fait des Japonais. En octobre 1940, l'armée impériale qui occupe une partie de la Chine depuis bientôt dix ans, largue des bombes à fragmentation infestées du virus de la peste et du choléra sur plusieurs villes chinoises, notamment Ningbo, dans la province de Zhejiang. Prévoyant d'occuper d'autres territoires, les Japonais cherchent à éliminer un maximum d'autochtones, espérant que les germes pathogènes feront ce travail. Les Nippons vont encore plus loin en dispersant par avion des puces infectées, en même temps que du riz destiné à attirer les rongeurs, afin d'exposer les seconds aux piqûres des premiers. Se développe alors une épidémie pouvant passer pour naturelle. C'est ainsi qu'en 1941 une dispersion de germes sur la ville de Changteh ne fait pas moins de 10 000 victimes ! En août de l'année suivante, la peste bubonique frappe le village de Congshan, éliminant en deux mois un tiers de la population. De nombreux cas de peste continueront d'ailleurs de se manifester jusqu'en 1948. On relèvera aussi des cas de typhus jusqu'en 1953. Les grands fermenteurs, dans lesquels ces organismes mortels ont été cultivés, sont encore visibles sur place. Durant la guerre de Corée, ce sont cette fois les Américains qui mènent une guerre bactériologique discrète, également en larguant des puces et des mouches porteuses de maladies. Les rapports de médecins locaux de la province de Liaoning, retrouvés dans les archives d'Etat, font mention de passages d'avions américains tournant en rond au-dessus des rizières, puis de concentrations inhabituelles de mouches d'une espèce inconnue dans la région. Une grave épidémie d'encéphalite sévit notamment en mars 1952 dans trois villes de la province de Liaoning, à la frontière sino-coréenne. Si l'on ne craint plus guère aujourd'hui de conflits bactériologiques de ce type, menés sur une grande échelle, la menace d'attaques bioterrorismes est en revanche de plus en plus souvent évoquée. Nul ne sait ce que nous réservent, à cet égard, les mois et les années qui viennent, mais des mesures sérieuses sont prises ça et là , notamment par des agences spécialisées de l'ONU, comme pour parer à un risque sinon imminent, du moins grandissant...
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