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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’Histoire pour Tous |
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Le chevalier de Maison-Rouge
Le citoyen Rivette, propriétaire-gérant de l’hôtel garni des Tuileries situé rue Saint-Honoré, était intrigué par les allées et venues de sa cliente, la veuve Lacouture. Depuis quelques jours, il la voyait sortir avec des paquets soigneusement enveloppés, puis revenir, quelques heures plus tard, les mains vides. Un autre fait tracassait cet homme. C’était la disparition, depuis près d’un mois, depuis le 10 août 1792 exactement du ci-devant marquis de Rougeville qui partageait l’existence de cette dame.
Rivette n’était pas homme à mettre son nez dans la vie privée d’autrui, mais en ces temps troublés, mieux valait surveiller son prochain. Surtout lorsque celui-ci, comme c’était le cas pour Rougeville, passait pour un fervent défenseur de la monarchie. L’hôtelier profita donc d’une absence de sa locataire pour faire une rapide inspection dans l’appartement qu’elle occupait. Cet examen lui révéla qu’une bonne quantité de linge et d’objets immobiliers, faisant partie de la location, avaient disparu. Il était en présence d’une vulgaire escroquerie qu’il s’empressa de déclarer à la section de police du quartier des Tuileries.
La veuve éplorée
Louise Lacouture fut convoquée. Au commissaire, elle conta ses mésaventures, entrecoupant son récit de déchirants sanglots :
« Je suis une femme bien honnête ; mais me voilà quasiment ruinée. Il fallait que je sois vraiment dans le besoin pour commettre cette indélicatesse. Ah ! mon pauvre défunt aurait bien honte… »
De ses déclarations gémissantes, l’officier de police parvint à démêler quelques faits précis. Louise s’était installée à Paris en 1789 avec son époux, conseiller au présidial de Coutances. Le magistrat était alors gravement malade. Venu dans la capitale pour suivre son traitement, il était mort quelques mois plus tard.
Après avoir réglé la succession, la veuve revint vivre à Paris. Vers la fin de 1790, elle fait la connaissance de Rougeville. C’est un homme avenant, dont les belles manières, l’éloquence et les relations à la Cour l’impressionnent fort. Il n’a pas tout à fait trente ans et Louise, son aînée de cinq ou six ans, est flattée de se voir assidument courtisée par ce bel aristocrate. Follement éprise de lui, elle ne se fait pas trop prier pour venir partager son domicile parisien, la chambre du meublé des Tuileries.
« Lorsque le calme sera revenu et que le roi pourra se passer pendant quelques jours de mes services, lui promet-il, je vous emmènerai dans mon château de Saint-Laurent, près d’Arras. Il serait d’ailleurs urgent que je m’y rende, car les fermages sont impayés depuis des mois et de nombreuses questions d’intérêt sont en souffrance. »
Mais la situation ne s’arrange pas. Rougeville ne peut quitter les Tuileries où la fermeté de son attitude a, effectivement, été d’un très grand secours pour la pauvre reine, lors de l’émeute du 20 juin. La gêne financière du marquis ne trouvant pas de solution, Louise, sans inquiétude, lui remet le montant de ses économies contre la promesse d’une rente trimestrielle de huit cents francs par mois.
A ce point de son récit, la pauvre veuve est défigurée par les larmes :
« Depuis le 10 août, il n’a pas reparu, Monsieur le Commissaire. Mon Alexandre était de service auprès du roi ce jour-là. Il s’est sûrement fait tuer en voulant le défendre. Dévoué comme il était, pensez donc ! Maintenant je suis sans ressources ! C’est vrai… j’ai vendu des effets et des objets pris à l’hôtel. C’était pour acheter un peu de pain. Ayez pitié d’une pauvre femme, citoyen commissaire… »
Le fonctionnaire voulut bien avoir pitié d’elle, d’autant que l’hôtelier, ému lui aussi, acceptait de retirer sa plainte. Mais les deux hommes émirent quelques doutes sur la mort tragique du marquis de Rougeville. S’il avait été tué le 10 août, la citoyenne Lacouture en aurait été informée officiellement. Ils n’avaient pas tort. Et Louise en fut convaincue, en mars 1793, lorsqu’elle se trouva nez à nez avec celui qu’elle pleurait comme un héros.
Rougeville, pourtant, n’était qu’un aventurier, mais cela, la pauvre femme devait mettre des années à le comprendre. Aventurier assez sympathique, finalement, en raison de son attachement idéaliste à la monarchie. Il mérite l’indulgence pour cette fidélité indéfectible qui le mènera au peloton d’exécution, vingt ans plus tard.
Ecuyer de Monsieur, colonel de cavalerie, chevalier de Saint-Louis et marquis de Rougeville, ce curieux personnage n’avait droit à aucun de ces titres qu’il arbora toute sa vie, même au plus fort de la haine révolutionnaire contre la noblesse et les royalistes. Fils d’un négociant d’Arras qui s’était enrichi dans le commerce des grains et de l’eau-de-vie. Alexandre Gonsse avait reçu une éducation soignée et mené la vie aisée d’un fils de hobereau de province. Son père, qui avait fait construire une gentilhommière à Saint–Laurent, non loin d’Arras, possédait plusieurs autres propriétés, parmi lesquelles le moulin de Rougeville. Alexandre, trouvant à ce nom une consonance aristocratique, l’avait adopté pour faire carrière.
Chevalier du poignard
Comment débuta-t-il ? Il est possible qu’il soit allé combattre dans les rangs de l’armée de Rochambeau, lors de la guerre d’Indépendance américaine. Mais cela n’est pas absolument certain. De même qu’on n’explique pas très bien par quelle protection haut placée il parvint à avoir ses petites et ses grandes entrées à la Cour. Car la seule charge qu’il semble avoir tenue officiellement avant la Révolution est celle de fourrier des écuries du comte de Provence. De là à se bombarder colonel de cavalerie, il n’y avait qu’une foulée…
L’excellente éducation, l’aplomb, le bagoût du prétendu marquis et surtout sa ferveur sincère pour la famille royale lui tinrent lieu de lettres d’introduction. En ces temps où les dévouements fondaient comme beurre au soleil, on n’avait guère le cœur de se montrer pointilleux sur l’authenticité des quartiers de noblesse.
Alexandre de Rougeville fut du nombre de ces gentilshommes – surnommés avec malveillance « Les Chevaliers du Poignard » - qui se dévouèrent sans compter pour entourer la famille royale, lui donner l’illusion d’avoir une cour et servir de tampon entre les souverains et les gardes nationaux qui assumaient le service du château. Lors de l’envahissement des appartements royaux, le 20 juin, Rougeville eut la présence d’esprit de placer Marie-Antoinette derrière la table monumentale de la salle du Conseil. Tenue ainsi à distance et endiguée par un cordon de députés royalistes, la horde déchainée se métamorphosa en un défilé de badauds curieux.
Jusqu’au transfert de la famille royale au Temple, le 10 août, le marquis assurera fidèlement son service. Après cette date, nous avons vu comment il sut exploiter les événements pour régler ses problèmes sentimentaux et financiers. Il disparaît donc de l’univers de la citoyenne Lacouture, tout au moins. Car lorsqu’elle le rencontre inopinément en mars 1793, Louise découvre qu’elle a été remplacée par une ravissante créature de vingt printemps, Sophie Dutilleul.
La veuve escroquée et bafouée ne tergiverse pas sur les recettes de vengeance. La seule efficace est la dénonciation comme conspirateur royaliste. L’affaire est menée rondement et l’ex-chevalier est enfermé à la prison des Madelonnettes. Mais pour des raisons fort obscures que Rougeville lui-même dans ses Mémoires qualifie de « particularités étonnantes » (sans s’en expliquer plus clairement), il se trouve libre au bout de huit jours.
Lenotre a essayé de reconstituer le puzzle incomplet qu’est la vie de notre héros, pleine d’événements inexplicables. Selon cet historien, Rougeville était en liaison avec tous les conspirateurs royalistes qui, à cette période, multiplièrent les complots pour soustraire la famille royale au sort qui lui était promis. Maillon indispensable de cette chaîne, il bénéficia d’appuis occultes et financiers qui plus permirent d’acquérir tous les certificats de civisme et les justifications nécessaires à faire de lui un patriote bon teint.
Lorsqu’il sort de prison en juin 1793, il est donc parfaitement en règle. Circonstance indispensable pour conspirer utilement…
Le complot de l’œillet…
Le 28 août 1793, le limonadier Michonis, que son patriotisme a élevé au rang de conseiller municipal et que son zèle a promu à la charge d’administrateur des prisons, Michonis, donc, se rend à la Conciergerie. Depuis le début du mois, Marie-Antoinette y a été transférée, et presque chaque jour le citoyen administrateur visite la prisonnière. Cet homme vulgaire se plait à plastronner, à faire trembler les geôliers et à afficher son civisme en parlant grossièrement à la ci-devant reine. Comme il aime qu’on l’admire dans l’exercice de ses talents, il ne déteste pas, de temps à autre, se faire accompagner d’un visiteur, curieux de contempler la veuve du Tyran dans son cachot.
Ce jour-là, le 28 août, Michonis est suivi d’un personnage donc, plus tard, il avouera n’avoir jamais su le nom. Ce personnage est Alexandre de Rougeville qui, flattant les vices et le goût de Michonis pour les bons vins et les plaisirs de la table, est entré dans ses faveurs après avoir, peut-être, encouragé celles de son amie Sophie Dutilleul pour le limonadier.
Dans le sombre dédale des couloirs de la Conciergerie, Rougeville maitrise avec peine son émotion. La sinistre vétusté du cadre laisse pressentir le dénuement dans lequel il va trouver l’ex-souveraine. Etreignant nerveusement l’œillet qu’il dissimule dans les basques de son habit, le visiteur fait semblant d’écouter avec intérêt les péroraisons de Michonis. Lorsqu’enfin s’ouvre la porte de la cellule, Rougeville a de la peine à reconnaître la reine de France en cette femme aux cheveux blancs, misérable dans sa pauvre robe de laine rapiécée. La majesté et la dignité qui émanent de la prisonnière forceraient le respect des plus endurcis.
Tandis que Michonis se livre à son inspection quotidienne et interroge les gendarmes, Rougeville s’approche de Marie-Antoinette. Elle a un haut-le-corps et étouffe à grand-peine un cri de surprise en le reconnaissant malgré la pénombre. Tournant le dos aux geôliers, il lui montre l’œillet que, prestement, il lance derrière le poêle. Quelques instants plus tard, l’administrateur et son compagnon quittent les lieux.
Dès que ses gardiens ont repris leur partie de cartes, Marie-Antoinette va ramasser la fleur. Elle y trouve un billet et, dans les heures qui suivent, réussit à tromper suffisamment la surveillance dont elle est l’objet pour rédiger une réponse. Privée de plume, d’encre et de feuille, elle perfore à coups d’épingle un papier de soie qui sert à rouler ses cheveux en papillotes. Pour que ce message sorte de la prison, il faut tenter l’impossible : apitoyer le gendarme Gilbert. Ce garçon a l’air brave et la prisonnière pousse l’imprudence jusqu’à le mettre dans la confidence. Il est fort possible et même probable que Gilbert ait eu de la compassion pour la détenue. Il accepte de transmettre le billet. Ayant eu le temps de réfléchir, eut-il peur des conséquences de son intervention ? Toujours est-il qu’au lieu de transmettre le papier à son destinataire, il le remet à Mme Richard, femme du directeur de la Conciergerie.
Dès lors, tout était perdu : Michonis fut arrêté et guillotiné quelques mois plus tard. Quant à Rougeville, averti temps, il réussit à s’enfuir en Belgique.
On ne sut jamais le texte exact des deux billets. Marie-Antoinette détruisit celui de l’œillet. Les témoins en ont donné deux versions différentes :
« Ma protectrice, je ne vous oublierai jamais ; je chercherai toujours les moyens de pouvoir vous marquer mon zèle. Si vous avez besoin de trois cents louis, je suis prêt à vous les offrir », est le texte rapporté dans le témoignage du gendarme Gilbert.
Selon un autre témoin, le texte était plus laconique :
« Que faîtes-vous ici ? Nous avons des bras et de l’argent à votre service. »
Logiquement, le texte du message devait être plus précis. Donner une heure et un jour où la reine serait emmenée hors de la Conciergerie par une demi-douzaine de royalistes déguisés en gardes nationaux.
Ceux qui furent impliqués dans le Complot de l’œillet eurent intérêt à en minimiser l’importance. On alla même jusqu’à dire que Rougeville, amoureux de la reine, lui avait tout simplement adressé un billet doux.
Quant au papier de soie qui porte la réponse de la captive, il parait qu’il existe encore. Mais qu’il est impossible d’y déchiffrer quoi que ce soit. Cette pièce à conviction ayant été épinglée après tant de dossiers, on ne discerne plus les perforations d’origine.
Marie-Antoinette, ignorante du sort réservé à son billet, attendit longtemps une intervention miraculeuse. Dernière lueur d’espoir dans cette destinée tragique qui devait s’achever sur l’échafaud le 16 octobre 1793.
Naïve et obstinée
Le 24 Ventôse An XII, à onze heures du soir, le capitaine de gendarmerie Linas, le maréchal des logis Bousquet et une douzaine d’hommes traversent la haie qui sépare le parc du château de Saint-Laurent de la route de Douai-Arras. Après avoir disposé ses brigadiers de manière à surveiller toutes les issues, le maréchal des logis alla frapper à la porte du château. Il cogna à plusieurs reprises, de plus en plus vigoureusement, avant d’entendre, à l’intérieur, une voix d’homme crier :
- Catherine !... N’ouvrez pas ! N’ouvrez sous aucun prétexte. - M. de Rougeville, hurla le capitaine, au nom de la loi, ouvrez !
Des pas précipités, un bruit de cavalcade dans l’escalier intérieur parvint, à travers les battants de chêne, jusqu’aux policiers. Se résignant à enfoncer la porte, ceux-ci commencèrent à visiter les pièces, sans y trouver personne. Quelques minutes plus tard, un cri se fit entendre au fond du parc : « Par ici ! Il s’enfuit ! Venez tous par ici ! »
Les hommes se ruent vers les bosquets où la présence de Rougeville a été signalée. Mais dans l’obscurité, impossible de retrouver sa trace. On devait, en revanche, découvrir le passage souterrain qui, de la terrasse, menait aux caves, puis débouchait dans les fourrés du parc.
Après tant d’années, Rougeville continuait à entretenir dans son existence une atmosphère de mystère et de complot. Bien qu’aucun document ne le prouve, il n’est pas interdit de penser que, sous le Directoire, le Consulat et l’Empire, le marquis resta en relations suivies avec les conspirateurs royalistes et les ennemis de Bonaparte.
L’opération de police déclenchée le 24 Ventôse an XII (mars 1804) venait à la suite d’une dénonciation de… la veuve Lacouture. Encore elle ! On ne sait trop comment elle était parvenue à le retrouver après ces années de bouleversements.
Onze années assez mouvementées dans la vie du marquis de Rougeville. Mais, à l’époque, la chose n’a rien que de très ordinaire. Réfugié en Belgique après l’échec du Complot de l’œillet, il y avait été emprisonné parles autorités autrichiennes comme espion des armées révolutionnaires. Libéré en 1794, lors de l’invasion de la Belgique par les Français, il était retourné à Paris où, considéré comme émigrant, il avait été de nouveau incarcéré jusqu’en mai 1797. enfin libéré, sur décision du Conseil des Cinq Cents, il était revenu dans ses terres, près d’Arras, et partageait son temps entre Paris et sa gentilhommière de Saint-Laurent. Il semble qu’à cette époque il ait renoué ses relations avec Louise et qu’une fois de plus, abusant de sa naïveté, il lui ait escroqué une forte somme en échange d’une promesse de mariage, puis ait de nouveau disparu. Pour l’obliger à honorer ses engagements, elle était venue faire scandale à Saint-Laurent. Le maire avait écouté ses plaintes avec la plus grande attention. Il avait déjà reçu plusieurs dénonciations concernant le châtelain qu’on accusait de donner dans l’aristocratie plus ouvertement que jamais, d’avoir des relations avec les conspirateurs, d’abriter sous son toit une Allemande dont on ne savait « si c’était en qualité de servante ou autrement » et d’être décoré « sous ses vêtements des croix de Saint-Louis, de Cincinnatus et du duché de Limbourg. »
Emanant pour la plupart de voisins malveillants, en conflit avec Rougeville pour des questions de fermage ou de terres, ces inculpations, renforcées par celles de Louise, arrivaient à point. Après l’attentat de « la machine infernale » de la rue Saint-Nicaise et le complot de Pichegru et Cadoudal qui venait d’être découvert en février, tout suspect d’attachement à l’Ancien Régime était l’objet d’une surveillance rigoureuse. La police de province faisait du zèle. Et celle d’Arras avait constaté que le châtelain de Saint-Laurent, étrange coïncidence, s’était rendu dans la capitale au début mars et en était revenu précipitamment le jour même de l’arrestation de Cadoudal.
Il n’en fallait pas plus pour que, de Paris, parvienne l’ordre d’arrêter Rougeville. D’où l’opération nocturne du 24 Ventôse et la disparition du suspect qui, retrouvé après bien des péripéties, se vit assigner à résidence aux environs de Reims. Etroitement surveillé, il ne pouvait se rendre à Arras ou à Paris sans avoir justifié son déplacement et demandé une autorisation préalable. Ce qu’on ne peut s’empêcher de noter, c’est que pendant les dix années où il habita en Champagne, il passa pour un paisible citoyen, jouit de l’estime de ses voisins et ne fut l’objet d’aucune dénonciation. Il acheta un domaine qu’il exploita et il mena une vie rangée aux côtés d’une demoiselle Bocquet qu’il épousa sur le tard.
Pour six chevaux de labour…
Le 10 février 1814, un détachement russe s’empare de Reims. La coalition ennemie triomphe, l’Empire est sur le point de crouler. Ceux qui, comme Rougeville, n’ont cessé de conspirer pour la chute de l’Usurpateur commencent à se réjouir. Enfin, ils vont assister au triomphe de leurs luttes clandestines, applaudir au retour de la monarchie en France.
Mais les soldats de l’Empereur ne cèdent pas volontiers la place aux armées étrangères. La ville est reprise aux Russes, le 6 mars. Dans la cité, ébranlée par les tirs d’artillerie, les cosaques sont traqués et faits prisonniers. Sur l’un des captifs, on trouve la lettre suivante destinée au prince Volkonski, chef d’état-major général de l’armée russe :
« Prince, Deux fois, j’ai été assez heureux d’être utile à vos combinaisons dans les reconnaissances que vous avez ordonné de faire, le 17 à Epernay et le 23 sur Villers-Cotterêts. Deux fois j’ai accompagné volontairement l’officier de Cosaques parce que, d’abord, je connaissais les chemins et tout ce qui a rapport à des démarches aussi importantes, comme ancien officier de cavalerie, et ensuite, parce que je suis plein de zèle pour vos armées. » Suivent les doléances du signataire de la missive quant à la conduite des Cosaques qui ont pillé sa maison et volé six chevaux de labour, ainsi qu’une demande de retirer de sa demeure le corps de garde du général Voronzof. La lettre est signé : « Marquis de Rougeville ».
Dans les circonstances présentes, la trahison est flagrante. Se référant au décret du 24 février 1814 concernant les Français ayant servi les puissances ennemies, le tribunal militaire n’a pas à délibérer longtemps pour prononcer la condamnation à mort, votée à l’unanimité. Rougeville n’a qu’une heure pour se préparer.
A travers les rues de la ville où se pressent des habitants hagards qui ne semblent pas bien comprendre, le traitre, escorté de cavaliers, est conduit au Champ de Mars, le long du mur du cimetière.
En s’acheminant vers le peloton d’exécution, le condamné pense, sans aucun doute, à la reine qu’il n’a pu soustraire au supplice. Il met un point d’honneur à se montrer digne d’elle, si admirable à l’heure de l’échafaud. Il refuse le foulard qui doit lui bander les yeux, s’agenouille et crie : « Vive le Roi Louis XVIII ! » avant de s’écrouler sous les balles.
Celui qui n’a jamais été qu’un comparse, toujours déçu dans son ambition de se couvrir de gloire au service du roi, vient de vivre le dernier et le plus beau jour de sa vie.
Qu’importe que la raison de son exécution ne soit due, finalement, qu’au vol de six chevaux de labour…
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