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Les Chroniques de l’Histoire |
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L’impitoyable dominicain soumet l’hérétique
Le nom des dominicains, spécialisés dans la prédication auprès des hérétiques, demeure attaché à celui de l’Inquisition. Mais leurs méthodes musclées ont aussi marqué l’ordre et son souvenir a fondé leur légende noire.
Ce furent curieusement les dominicains eux-mêmes qui, au XVIIe siècle, créèrent la légende de saint Dominique inquisiteur. Ils y voyaient à l’époque un argument indispensable à la gloire de leur fondateur. En réalité, Dominique mourut en 1221, soit douze ans avant la fondation de l’Inquisition par le pape Grégoire IX. Il n’en demeure pas moins que le nom des dominicains reste justement attaché à celui de l’institution. On peut légitimement soulever le problème d’une visible contradiction entre, d’une part, la vocation originelle de persuasion évangélique de frère Dominique et de ses prêcheurs et, d’autre part, les réalités de pratiques policières, fondamentalement coercitives.
Une parole directe et simple
Rappelons qu’au début du XIIIe siècle, lorsque le catharisme représentait la religiosité chrétienne ordinaire, publique tolérée, de la bonne société des bourgades du comté de Toulouse ou de la vicomté de Carcassonne, mais était dénoncé et réprimé partout ailleurs en Europe comme hérésie, les procédures d’enquête en matière religieuse relevaient de l’ordinaire des évêques, chacun en son diocèse ; le rapport de force interdisant ici les grandes vagues de répression et les bûchers collectifs que connaissaient la Rhénanie, la Champagne ou la Bourgogne, le soin de ramener à l’orthodoxie les populations occitanes avait été confié à des missions de contre prédication animées par des prélats cisterciens, le légat du pape Pierre de Castelnau et des compagnons Raoul de Fontfroide et Arnaud Amaury. Ce fut l’échec évident de leur pastorale contre les hérétiques qui éveilla en 1206 la vocation du castillan Dominique de Guzman, chanoine d’Osma, alors qu’il passait en Languedoc. La vocation de Dominique, l’originalité novatrice de son entreprise, ce fut d’utiliser contre les hérétiques leurs propres arguments, une parole directe, évangélique et simple, servie d’un propos de vie apostolique et pauvre. Telle fut l’origine de l’ordre mendiant des dominicains ou frères prêcheurs. En décembre 1206, Dominique fonde l’établissement de Prouille, sous Fanjeaux, à l’intention des femmes hérétiques qu’il pourrait convertir ; l’irruption de la croisade, en 1209, signifie l’échec de son entreprise de conversion par la persuasion qui commençait à peine à porter ses fruits. Désormais, la reconquête religieuse suivra la conquête militaire, dans la fumée des bûchers, véritable mutation des perspectives : la pastorale des prêcheurs n’est plus suppliante ni humble : elle est officielle et imposée aux populations vaincues. Au concile de Latran de 1215, l’ordre dominicain reçoit ses constitutions d’Innocent III ; en 1216, les dominicains prêchent à Toulouse ; en 1217, « coup de génie », selon l’expression de l’historien André Vauchez, Dominique envoie ses frères s’armer en théologie dans les grandes universités occidentales, Paris et Bologne. A sa mort, en 1221, l’ordre est déjà partout présent en Europe, relayant Cîtaux comme fer de lance de l’Eglise. La capitulation du comté de Toulouse en 1229 met fin à vingt ans de croisades. Désormais, l’Eglise cathare est définitivement clandestine. Il s’agit de réconcilier à la foi catholique les comtés méridionaux militairement pacifiés et d’exterminer l’hérésie. Le concile de Toulouse de novembre 1229 est un premier acte qui met sur pied un organisme répressif doté de grands moyens. Parmi ceux-ci, la fondation d’une université de combat, dont les théologiens enseignants sont, dès 1230, des docteurs dominicains, comme Roland de Crémone, successeur de Dominique. Leurs méthodes musclées préfigurent celles de l’Inquisition en germe. A une prédication vigoureuse sur la place publique, ils joignent des actions d’intimidation, comme des bûchers de cadavres hérétiques déterrés et des destructions de maisons.
Le vivier de l’Inquisition
C’est tout naturellement le couvent des dominicains de Toulouse et les maîtres en théologie de son université qui fourniront, selon l’expression de Pierre Bonnassie, « le vivier de l’Inquisition », instituée à Toulouse en 1233. Les premiers inquisiteurs sortent du couvent dominicain de Toulouse : Arnaud Cathala et Guilhem Pelhisson, inquisiteur en Quercy puis à Toulouse ; Guillaume Arnaud, inquisiteur à Carcassonne. Des franciscains leur sont parfois adjoints, comme Etienne de Saint-Thibéry. Les ordres mendiants ayant relevés les cisterciens dans le rôle de garants de l’orthodoxie, il était logique que leur soit confié le tribunal religieux itinérant, ne dépendant plus des évêques mais du pape seul, dont ils sont les missionnés. Les crises jalonnent l’histoire du fonctionnement de cette première bureaucratie moderne d’enquête : l’hostilité des évêques à son égard est récurrente tout au long du XIIIe siècle. Durant certaines périodes, comme à Carcassonne en 1250, ils parviennent à récupérer au profit de leur ordinaire la juridiction inquisitoriale. Les révoltes populaires sont plus violentes. Le 4 août 1234, jour de la canonisation de saint Dominique, l’évêque dominicain de Toulouse, Raimond de Fauga, suivi de tout le couvent, faisait porter sur le bûcher, avec son lit, une vieille femme mourante qu’il avait convaincue d’hérésie, avant de retourner banqueter « joyeusement (…) rendant grâce à Dieu et saint Dominique », selon les termes de la chronique de Guilhem Pelhisson. De telles actions, et les bûchers de vivants, sèment colère et révolte parmi la population. Albi et Narbonne se soulèvent contre l’Inquisition, puis, en 1235, Toulouse même, unie derrière les Capitouls, chasse hors de ses murs tous les dominicains, couvent et évêque. Ils n’y rentrent que l’année suivante. En mai 1242, les deux inquisiteurs qui stationnaient à Avignonnet, en Lauragais, le dominicain Guillaume Arnaud et le franciscain Arnaud de Saint-Thibéry, sont massacrés avec toute leur suite de notaires et de soldats, par un commando venant de Montségur. Les registres des dépositions, lourds de délations et d’angoisse, sont déchirés dans la joie et les villageois peuvent croire un temps « que le pays serait libéré »… Après Avignonnet, l’Inquisition dominicaine se fixa dans les villes épiscopales et furent les populations villageoises qui furent convoquées à son siège. A partir de 1252, le pape Innocent IV l’autorisa à employer la torture. La fin du XIIIe siècle vit encore flamber des révoltes populaires. La plus spectaculaire, celle qu’on appela la rage carcassonnaise, fut soutenue par un franciscain, Bernard Délicieux, ce qui mit en relief un certain divorce entre les deux ordres mendiants. Alors que les dominicains, comme un seul homme, avaient embrassé la cause de l’extermination de l’hérésie et constitué durablement le moteur de l’institution inquisitoriale, le mouvement pauvre issu de François d’Assise, constitué en ordre des frères Mineurs après la mort de son fondateur, n’avait pas tardé à éclater. Contre les conventuels qui se conformaient à la règle dominicaine, les franciscains Spirituels revendiquaient la pauvreté absolue du Poverello d’Assise et marquaient leurs réticences devant l’Inquisition. Au début du XIVe siècle, l’Inquisition alluma des bûchers de Spirituels. Il faut dire qu’à la différence des franciscains, l’ordre dominicain avait opté pour l’étude et le débat théologique. En Italie, les dominicains inquisiteurs – Moneta de Crémone, Anselme d’Alexandrie – freinés dans la répression par les libres cités gibelines, se consacrèrent aussi à la codification et à la rédaction de vastes traités, de réfutation théologique de l’hérésie. Ce fut enfin le dominicain italien Thomas d’Aquin, maître en théologie et grand scolasticien, qui rédigea, avec sa Somme théologique achevée vers 1270, la nouvelle charte dogmatique du catholicisme triomphant. En Occitanie, sur les territoires nouvellement pacifiés et rattachés à la couronne de France, l’Inquisition dominicaine parvint dans le premier tiers du XIVe siècle à éradiquer totalement l’hérésie. Les grands inquisiteurs qui en vinrent à bout furent, à Carcassonne, Geoffroy d’Ablis, qui venait du couvent dominicain de Chartres et, à Toulouse, le dominicain limousin Bernard Gui, qui rédigea le premier manuel d’Inquisition. On connaît mal le fonctionnement de l’Inquisition méridionale du bas Moyen Âge, car ses registres ont été perdus. Elle poursuivait encore des hérétiques indistincts, des sorcières et toutes sortes de mal pensants. Dès la fin du XVe siècle, l’Inquisition espagnole occupait le devant de la scène. On a souligné combien l’Inquisition espagnole, d’autorité royale et non pontificale, fondé en 1478 par les Rois catholiques, différait de l’Inquisition médiévale ; ce fut pourtant un dominicain de Valladolid, confesseur de Ferdinand et d’Isabelle, qui devait lui donner impulsion et organisation, même si par la suite des juges royaux civils furent désignés. Dès 1483 à 1498, Thomas de Torquemada faisait brûler plus de deux mille hérétiques, juifs marranes et morisques. On ne peut mettre en doute l’authenticité de la vocation évangélique et de la volonté de persuasion de frère Dominique. Sa chance manquée fut sans doute l’irruption de la guerre et de l’Inquisition, ces violences du temps où ses frères allaient se laisser emporter dans le tourbillon d’une logique implacable et perverse.
Une autre solution ?
Le but fut atteint, l’Eglise cathare fut éliminée de l’Histoire par la force. L’Eglise médiévale doit aux dominicains l’Inquisition et le thomisme ; elle doit aux franciscains le mystique et l’incarnation du Fils, qui renouvela les spiritualités. Peut-être ce renouveau aurait-il suffit à relativiser la progression intellectuelle du catharisme dans les consciences chrétiennes ?
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