Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Le meilleur agent secret de Hitler : un anti nazi

 

Le meilleur agent de Hitler fut certainement celui dont on ne parle peu près jamais. Canaris aurait pu, à juste titre, prétendre qu’il avait durant une vie entière – qui prit fin si misérablement – joué un rôle considérable sans l’organisation et l’utilisation de l’Abwehr, l’un des plus efficaces, sinon le meilleur des services de renseignements européen. Mais le « petit amiral » avait à ses côtés, un chef de l’Abwehr Abteilung II, sorte de section spéciale ultra-secrète, qui n’était autre que le général Erwin von Lahousen-Viremont, lequel avait dans ses attributions le « sabotage » des organisations ennemies : terme on ne peut plus explicite. Lahousen comparu comme l’un des principaux témoins à charge, au procès de Nuremberg : il connaissait tellement de choses, il s’était tellement confessé aux alliés occidentaux, que ceux-ci le laissèrent tranquille après une incarcération de principe assez brève. A la suite de cette sensationnelle déposition, Goering se tourna vers von Ribbentrop et lui dit à haute voix : « Encore un que nous avons oublié de pendre ! »

 

Grâce aux espions allemands qui avaient été arrêtés pendant la guerre aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, les Alliés avaient appris beaucoup de chose sur le compte du général Lahousen ; ils étaient certains qu’il détenait des secrets qui touchaient de très près l’Intelligence Service, l’O.S.S., voire même la Maison-Blanche ; des secrets dont il n’avait pas soufflé mot à la barre.

Pendant des semaines, les officiers de renseignements britanniques et américains s’acharnèrent sur l’aristocratique général autrichien, mais sans grand succès. Lahousen se montra affable et – jusqu’à un certain point – prêt à coopérer. Il raconta aux Alliés ce qu’il jugeait bon qu’ils sachent en cette période d’immédiate après-guerre où régnaient la haine, la suspicion et l’esprit de vengeance. Quant aux grands secrets de l’Abwehr, il les garda pour lui.

Avant tout, il dissimula de propos délibéré à ses interlocuteurs l’existence de ce journal de guerre scrupuleusement tenu à jour – du début de la guerre de 1939 jusqu’à son départ de l’Abwehr en 1943 – où il avait consigné en langage chiffré, par notations très brèves, les étapes essentielles des opérations les plus importantes lancées par l’Abwehr.

 

Des révélations par petites doses

 

En raison des services considérables qu’il avait rendu aux Alliés occidentaux lors du premier procès de Nuremberg, Lahousen fut rapidement relâché. Il se retira peu après dans les montagnes du Tyrol non loin d’Innsbruck, pour y mener la vie d’un quelconque général en retraite de l’armée autrichienne. Au cours des années suivantes, il rechercha patiemment et fini par retrouver la trace de son journal, qu’i n’avait plus revu depuis cette journée d’août 1943, où muté, sur le front russe, il avait quitté le Q.G. berlinois de l’Abwehr. Dès lors et jusqu’à sa mort en 1955, il entreprit de révéler par petites doses les dessous circonstanciés des affaires brièvement notées dans son journal ; son confident fut Günter Peis, jeune Autrichien dont il avait la connaissance à Nuremberg.

Lahousen dévoila aussi les identités de certains de ses subordonnés de l’Abwehr, en indiquant ce qu’ils étaient devenus après la guerre : ce qui se révéla fort utile dans la mesure où, comme tout responsable haut placé d’un service secret, il n’avait eu à connaître, la plupart du temps, que les grandes lignes des principales opérations.

Il révéla même les noms d’emprunt sous lesquels vivaient quelques-uns de ses anciens agents chargés de missions d’espionnage et de sabotage dans les pays alliés. C’est grâce aux témoignages de ces hommes que toute l’histoire a pu être reconstituée.

 

Convoqué par Canaris

 

Dès sa sortie de l’Ecole de guerre, Lahousen s’était spécialisé dans les services secrets, mais ce ne fut qu’au printemps de 1938 qu’il entra officiellement en contact avec l’Abwehr. Fin mars, la haute silhouette élégante de l’Autrichien franchissait pour la première fois le portail décrépit du 74-76 Tirpitzufer qui abritait le Q.G. de l’organisation de l’amiral Canaris.

Deux jours auparavant, le dirigeant des services secrets autrichiens avait reçu à Vienne par télégramme une convocation de Canaris et ce fut avec beaucoup de curiosité que l’homme au monocle se présenta au bureau du célèbre amiral.

Après quelques minutes d’attente, Lahousen était introduit dans l’ancien salon poussiéreux d’où le petit homme à la chevelure argentée contrôlait les réseaux secrets mondiaux des forces armées germaniques.

 

- Content de vous voir à Berlin, Lahousen, dit Canaris en lui serrant la main… J’ai besoin de vous !

 

Lahousen ne chercha pas à dissimuler sa surprise. Dix-huit mois auparavant, les deux hommes s’étaient rencontrés à l’hôtel Sacher de Vienne ; le lieutenant-colonel Lahousen occupait alors le poste clé de chef de bureau Centre-Europe du Service secret autrichien. Depuis, Hitler avait envahi son Autriche natale, les forces armées autrichiennes avaient été incorporées dans la Wehrmacht allemande, mais l’avenir du Service secret autrichien – et en particulier celui de l’antinazi Lahousen – était demeuré plus que problématique.

En bon aristocrate autrichien, Lahousen fut fort troublé par la troublante invite de Canaris. Bien qu’il fût désormais virtuellement au chômage, il répugnait à toute collusion avec les nazis.

Avec la finesse et la pénétration qui lui étaient coutumières, Canaris perçut la réticence de son collègue autrichien et enchaîna aussitôt :

 

- J’aimerais que vous vous joigniez à nous, Lahousen, et que vous ameniez avec vous vos meilleurs éléments… mais je ne veux aucun de ces salauds de nazis autrichiens. Pas question d’accueillir ces porcs-là à l’Abwehr… ou du moins en aussi petit nombre que possible.

 

Allemand mais anti-nazi

 

Des rumeurs étaient parvenues jusqu’à Lahousen, à Vienne, par le « téléphone arabe » des services secrets, concernant les professions de foi politiques quasi publiques du patron de l’Abwehr. Jamais il ne se serait attendu à ce que Canaris mît ainsi cartes sur table ; en tout cas, pas aussi rapidement.

Mais Canaris était le plus avisé des jaugeurs d’hommes… et il avait à sa dévotion une organisation de renseignement gigantesque.

 

- Je n’ignore rien de vous, Lahousen, dit-il. C’est pour cela que je vous ai télégraphié… et que je tiens à vous avoir à mes côtés.

 

Puis, après avoir marmonné dans sa barbe une mystérieuse allusion à « d’autres qui pensent comme nous ». Canaris s’enquit tout à trac :

 

- Voulez-vous entrer à l’Abwehr, oui ou non ?

 

Soulagé d’apprendre qu’on l’invitait à travailler pour un service secret allemand, mais non nazi, Lahousen donna son accord avec une élégante inclinaison du buste ; car étant né sur les marches extrêmes du vieil empire austro-hongrois, il se considérait comme allemand dans le sens historique le plus large du mot.

 

Il descendait d’une famille française

 

Il était en fait le pieux descendant d’une famille de l’aristocratie française, qui s’était établie en Silésie polonaise au XVIIe siècle, à la suite des guerres de religion. A sa naissance, la Silésie polonaise constituait la partie nord de l’empire des Habsbourg et ce fut en parcourant les domaines familiaux que Lahousen acquit une maîtrise totale des langues de l’Europe centrale, le polonais, le tchèque et le hongrois – en plus de l’allemand et du français – ce qui lui fournit un atout capital dans l’exercice de ses fonctions d’agent secret.

Le jeune Lahousen avait combattu comme officier kaiserlich und königlich (Impérial et royal) pour l’Autriche pendant la Grande Guerre ; puis après le départ des Habsbourg, il avait continué à servir à Vienne, d’abord sous le gouvernement socialiste, puis sous le régime cléricaliste. Son extraction aristocratique l’avait mené tout naturellement à la Kriegsakademie de Wiener Neustadt, l’Ecole de guerre autrichienne. Le stage terminé, ses parfaites connaissances linguistiques et sa jeunesse passée en Silésie entraînèrent de façon quasi automatique son affectation au Service secret autrichien.

 

Un très grand expert

 

Quand Hitler prit le pouvoir en Allemagne en 1933, Lahousen se trouvait à la tête de la section chargée de l’espionnage dans les pays limitrophes de Tchécoslovaquie et de Pologne.

Il entretint pendant cette période des relations très étroites avec le Deuxième Bureau français, qui s’était acquis en prodiguant l’or à la pelle une position dominante en Europe centrale. Il collabora aussi par intervalles avec l’Abwehr, échangeant notamment des renseignements sur les fortifications tchèques ; ce fut d’ailleurs la tournure prise par les événements dans ce secteur déterminé qui rendit Canaris tellement désireux de s’attacher les services de Lahousen.

Dès le printemps de 1938, Canaris savait en effet que la Tchécoslovaquie constituait la prochaine rubrique du « Catalogue des agressions » de der Führer – et Lahousen était certainement le plus grand expert d’Europe en matière d’espionnage chez les Tchèques.

Lahousen se révéla d’une grande utilité pour l’amiral au cours des mois suivants, marqués par la crise de Munich. Quand Hitler annexa la Tchécoslovaquie au début de 1939, les deux hommes se retrouvèrent unis par des liens très étroits.

 

Une décision lourde de conséquence

 

A cette époque, un des postes les plus importants de l’Abwehr se trouva vacant. La confiance et la compréhension mutuelles qui s’étaient établies entre Canaris et l’Autrichien au cours des douze mois précédents étaient telles que l’amiral n’hésita pas un instant à nommer immédiatement Lahousen chef de l’Abwehr II, la section du sabotage. Cette décision allait avoir des conséquences considérables.

Pendant quatre années pleines, ils allaient travailler la main dans la main. Les deux anciens officiers de l’Empire allaient œuvrer pour l’Allemagne… mais contre les nazis. La question se posera toujours néanmoins de savoir s’ils furent jamais réellement amis. Leurs caractères étaient trop dissemblables pour permettre une camaraderie sans arrière-pensée. Mais il est indiscutable que dans le travail, dans leur action politique – et en particulier lors de la conjuration contre Hitler – ils se conduisirent comme des intimes.

Ils étaient tous deux ultra-individualistes et tous deux non-prussiens, l’aristocrate autrichien apparaissant comme le complément naturel du marin, fils d’un magnat de la Rhénanie. Au long de ces années de travail en commun, Lahousen parvint à assimiler de façon remarquable la tournure d’esprit tortueuse de Whilhelm Canaris et ce fut grâce à cette collaboration de tous les instants avec cet homme fabuleux, fascinant et parfois totalement incompréhensible qu’était Canaris que Lahousen put commencer à tenir son journal de guerre.

 

Le « journal » de Canaris fut brûlé

 

Il est certain que quelques-uns des passages de ce journal furent empruntés directement au journal encore plus historique de Canaris lui-même, document qui fut brûlé par les chefs de la Gestapo après l’arrestation de l’amiral impliqué dans le complot contre Hitler, en juillet 1944. Maints autres passages, quoique vraisemblablement rédigés par Lahousen, trahissent aussi la marque de son supérieur, notamment ceux où les activités de l’Abwehr sont décrites avec une ampleur de vue qu’on ne saurait attendre d’un chef de section qui était censé limiter ses activités à l’organisation du sabotage.

Canaris connaissait à coup sûr l’existence du journal de Lahousen et il est probable qu’il encourageait son subordonné à le tenir, ce qui constituait peut-être pour cet homme étonnant une façon détournée, bien dans sa manière, de s’assurer que ses actes et ses mobiles seraient dûment enregistrés. Bref, c’est ainsi qu’en se servant de noms de code et d’abréviations du service connues seulement de lui-même, de Canaris et d’une poignée d’initiés que Lahousen se fit le chroniqueur des opérations de l’Abwehr dans maintes parties du monde.

 

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