Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Le double mystère de l’île de Pâques

 

Est-ce à partir du XVe siècle qu’une catastrophe climatique assécha l’île et en fit disparaître toutes traces de vie ? Restent les statues, ultime appel à une divinité salvatrice…

 

Le jour de Pâques 1722, le capitaine Roggeveen longeait les côtes d’une île dans l’océan Pacifique et à peine mentionnée dans les cartes. A mesure qu’il contournait les 25 Kms de l’île pour trouver un mouillage, il voyait surgir dans sa longue vue une armée de pierre, tournant le dos à la mer. Le lendemain, Roggeveen vint contempler ce qui s’avéra des bustes, surmontés de têtes, parfois couronnées d’un chapeau : « Leurs figures de pierre nous remplirent d’étonnement, car nous ne pouvions comprendre comment des gens sans solides espars (grosses poutres) et sans cordages furent capables de les dresser. »

Ainsi commençait-il le premier mystère de l’île désormais dénommée île de Pâques : de quelle civilisation engloutie témoignaient ces 600 statues, pesant de 3 à 100 t. et quel peuple les avaient érigées ?

 

Car les premiers visiteurs n’avaient aucun doute : « sept cent insulaires privés d’outils, d’habitations et de vêtements n’ont pas pu construire des plates-formes qui demanderaient des siècles de travail », concluait le capitaine Cook en 1774. C’était le second mystère : quelle tragédie avait réduit ces indigènes « timides et malingres » à ne plus former un groupuscule ?

 

A une époque où l’Europe s’interrogeait sur les causes de la décadence des Romains, la réponse s’imposait par simple symétrie et fut formulée par La Pérouse en 1786 : « Ces habitants ont eu l’imprudence de couper les arbres dans des temps sans doute très reculés […] Un long séjour à l’île de France (île Maurice) qui ressemble fort à l’île de Pâques m’a appris que les arbres n’y repoussent jamais […] Les habitants de cette île ont bien moins à se plaindre des éruptions de leurs volcans éteints depuis longtemps que de leur propre imprudence. » Cette explication rousseauiste parut à la fois indigne de ceux qui avaient construit les géants de pierre et contraire à l’idée reçue selon laquelle les nouvelles terres du Sud étaient des sortes de paradis miraculeusement préservés où la nature était d’une inépuisable générosité.

 

Chercher les coupables

 

Plutôt que de réfléchir, on fabriqua des légendes et on chercha des coupables. Ainsi, en même temps que les Pascuans étaient décrétés tantôt les descendants d’une colonie égyptienne, tantôt ultimes survivants des Atlantes réfugiés sur un confetti vestige d’un continent englouti à la suite d’une catastrophe planétaire, les hommes du XIXe et XXe siècle instruisirent le procès des découvreurs – colonisateurs, coupables selon l’ethnologue Alfred Métraux « d’un des attentats les plus affreux que les Blancs commirent dans les mers du Sud ». Avantage, leurs méfaits étaient documentés. En 1808, par exemple, un navire américain vint razzier une bonne dizaine d’indigènes ; il fut suivi par des baleiniers et par les bateaux des exploitants péruviens de guano qui raflèrent un millier de Pascuans, à en croire les récits des survivants collectés en 1914. Même les bonnes intentions tournent au drame : l’introduction de ruminants finit de ruiner une végétation déjà maigre et, lorsqu’à l’initiative de l’évêque de Tahiti il est décidé de rapatrier une partie des îliens survivants au Pérou, ceux-ci meurent en route, décimés par la petite vérole et la tuberculose. En 1864, un prêtre français parle « d’une civilisation agonisante ».

 

Outre que cette recension des méfaits du colonialisme bute sur des estimations chiffrées incompatibles (comment passe-t-on des 700 habitants de 1774 aux milliers consignés par les ethnologues puis aux 111 individus recensés à la fin du XIXe siècle ?), elle n’explique que la fin d’une histoire tragique. Il fallut attendre les travaux de Catherine Orliac pour voir résolu voilà à peine deux ans, une partie du second mystère.

 

Lorsque les Polynésiens se sont installés sur le « nombril du monde », vers les VIIIe-Xe siècles, l’île était couverte d’une forêt vierge où poussaient notamment du mûrier à papier dont l’écorce permettait de tisser des cordes, et des palmiers géants de 1 m de diamètre, deux matériaux idéaux pour couvrir les maisons, creuser des pirogues, hâler et lever des statues. Quand les Européens arrivèrent, les souches des palmiers étaient brûlées, les arbres avaient disparu et avec eux les oiseaux, alors que l’abondance des squelettes fossiles laisse supposer la présence ancienne d’une véritable réserve ornithologique. A ce désastre, l’examen des pollens apporte une réponse claire : le « coupable » est le climat. Subissant les effets du petit âge glaciaire, comme l’ensemble de la planète, entre le XVe et le XVIIIe siècle, l’île de Pâques fut également affectée par un dérèglement du courant océanique El Nino qui précipita un réchauffement des mers. Résultat imparable, une sécheresse aux conséquences fatales pour la forêt, les oiseaux et les habitants. A recenser les traces d’habitation, la population d’indigène avait dû approcher les 15 000 individus vers le XVe siècle ; trois siècles de catastrophe climatique plus tard, il est logique que Cook et La Pérouse ‘n’en aient plus compté que quelques centaines.

 

Mais ce désastre climatique paraît une explication trop opportune aux croisés de « l’écocide » contemporain, soucieux de montrer la désertification de l’île de Pâques comme un modèle réduit de ce qui nous menace si nous persistons à conduire « des activités humaines débridées ». C’est ainsi que le mystère des statues est revenu au premier plan. En analysant l’érosion subie par le tuf volcanique dont les colosses sont constitués, on a pu établir qu’ils avaient été érigés pour la plupart entre 1600 et 1730, en pleine crise climatique. Dès lors, le scénario de la folie autodestructrice des hommes prend corps. Les 600 géants de pierre auraient été construits pour conjurer la menace écologique, leur nombre comme leur taille s’expliquerait par une surenchère entre clans. La rivalité des hommes avait ainsi accéléré les effets de la sécheresse. Acharnés à construire des bateaux, cuisiner, se chauffer, transporter leurs totems malgré un bois devenu rare, les Pascuans se seraient décimés autant par leur exhibitionnisme stérile qu’au long de guerres tribales. Même épuisés, comme en témoignent les ultimes statues aux joues creuses et de taille réduite, en lieu et place des mastodontes de jadis.

 

Voilà qui nous ramène aux Européens et au dernier mystère de l’île : en 1838, les statues étaient encore debout. Il est tentant de conjecturer que les navigateurs venus du bout du monde aient pu être considérés comme l’ultime chance de salut. Et que leur comportement de prédateurs ait incité les Pascuans à renverser leurs colosses, un peu comme on abat ses cartes quand on a perdu la partie.