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Les Chroniques de l’Histoire |
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Pour en finir avec le secret du Masque de fer
Dans l'après-midi de ce mardi 29 avril 1687 - en plein règne de Louis XIV par conséquent -, la petite cité de Grasse, en Provence, fut le témoin d'une scène insolite. Une compagnie d'une quarantaine de soldats en armes pénétrait dans la rue principale par la route des Alpes et de Castellane, escortant une chaise à porteurs entièrement couverte de toile cirée. Deux officiers ordonnèrent la halte et répartirent les militaires dans les maisons réquisitionnées. La chaise s'arrêta dans une petite rue, non loin de la viguerie de la place Sainte-Marthe. Un homme de haute taille, vêtu de brun, en sortit et, bien protégé par les soldats, s'engouffra sous un porche. Les quelques badauds témoins de la scène eurent le temps de voir que son visage était couvert d'un masque d'acier... Quelle singulière mise en scène ! Manifestement, c'était un prisonnier que l'on conduisait ainsi par les routes, un homme de grande importance assurément, car dans le cas contraire on n'aurait pas utilisé ce moyen de transport aristocratique. Mais pourquoi ce visage caché ?
L'homme sans visage
Le lendemain après-midi, le mystérieux captif atteignit le fort de la Croix (la pointe de la Croisette). Embarqué sur une chaloupe, il gagna enfin son lieu de détention, le fort de l'île Sainte-Marguerite, en face de Cannes. On y montre aujourd'hui la cellule de l'inconnu fermée par trois portes : une grande chambre de 30 m2, sombre et humide, dont la fenêtre haute, protégée par trois rangées de grilles, s'ouvre sur la baie et le somptueux amphithéâtre des montagnes du Var.
Certains curieux essayèrent de glaner des informations auprès du nouveau gouverneur, M. de Saint-Mars, ancien mousquetaire de la compagnie de d'Artagnan. Mais, comme à plaisir, celui-ci distillait des renseignements sibyllins qui relançaient les spéculations.
En septembre 1687, une feuille manuscrite, circulant sous le manteau dans les milieux jansénistes, se faisait l'écho de l'événement : " M. de Saint-Mars a trans- porté par ordre du roi un prisonnier d'Etat de Pignerol aux îles Sainte-Marguerite ; personne ne sait qui il est ; il y a défense de dire son nom et ordre de le tuer s'il le prononce [...]. Tout ce qu'on a pu savoir de Saint-Mars était que ce prisonnier était depuis de longues années à Pignerol et que tous les gens que le public croit morts ne le sont pas... "
Pignerol était une place forte sur le versant italien des Alpes dont le donjon servait de prison d'Etat. Plusieurs personnages y avaient été enfermés par ordre du roi, dont le célèbre surintendant Nicolas Fouquet et le comte de Lauzun. M. de Saint-Mars en avait été le gouverneur, avant de prendre en 1681 le commandement du petit fort d'Exilles, sur la route de Briançon. C'est de là qu'en réalité venait le mystérieux prisonnier, après avoir passé douze ans à Pignerol.
L'homme masqué resta au fort de Sainte-Marguerite jusqu'en septembre 1698, date à laquelle il fut conduit à la Bastille, dont Saint-Mars venait d'être promu gouverneur. Il voyagea cette fois en litière, un masque de velours noir sur le visage : il avait manqué de périr étouffé lors du précédent transfèrement.
Cette litière - une caisse de carrosse tirée par deux chevaux - avait été louée à Riez, en Provence, à un voiturier nommé Arène. Celui-ci raconta qu'" on lui avait ordonné très expressément de ne point regarder le Masque et de se tourner du côté opposé ". Malgré cette consigne, il avait réussi à l'observer, constatant que c'était un homme de grande taille.
Au château de Palteau, non loin de Sens, le convoi fit une brève halte. Les paysans, venus rendre hommage à leur seigneur, Saint-Mars, qu'ils voyaient pour la première fois, remarquèrent que celui-ci mangeait face à son prisonnier, un homme d'un certain âge aux cheveux blancs, gardant ostensiblement deux pistolets " à côté de son assiette ".
L'arrivée à la Bastille se fit le 18 septembre, à 3 heures de l'après-midi. Même le lieutenant de roi, Etienne Du Junca, second personnage de la forteresse après le gouverneur, ignorait l'identité du nouveau détenu. Dans le précieux journal qu'il rédigeait chaque soir, il précise que c'est un " ancien prisonnier " que le gouverneur gardait déjà à Pignerol, " lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas ". L'homme fut enfermé dans un " cachot clair " de la tour de la Bertaudière. Cinq ans plus tard, Du Junca consignait ainsi son décès : " Du même jeudi 19e de novembre 1703, ce prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars, gouverneur, avait mené avec lui en venant des îles Sainte-Marguerite, qu'il gardait depuis longtemps, lequel s'étant trouvé un peu mal en sortant de la messe, il est mort le jourd'hui sur les 10 heures du soir, sans avoir eu de grande maladie. "
Comme tous les pensionnaires de la forteresse, il fut inhumé au cimetière de l'église Saint-Paul. Sur le registre paroissial, on l'inscrivit sous le nom de " Marchioly ", sans prénom, " âgé de 45 ans ou environ ". C'était l'habitude à l'époque d'inhumer les prisonniers d'Etat sous de faux noms. Le mystère demeurait donc entier.
L'affaire fut divulguée en 1751 par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV : " Quelques mois après la mort de ce ministre [Mazarin], il arriva un événement qui n'a point d'exemple [...]. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune, de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la liberté de manger avec le masque sur le visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait? "
La légende déjà se mêlait à l'histoire. Ce n'était pas après la mort de Mazarin que le prisonnier avait été conduit aux îles de Lérins, mais seize ans plus tard. Quant à la figure de ce personnage, il était bien difficile de la décrire, puisqu'elle était cachée ! En tout cas, l'effet fut immédiat. Tout le reste du siècle, les salons ne cessèrent de bruire de cette étrange histoire. On voulut y voir le symbole du despotisme et de l'arbitraire. Voltaire y revint à plusieurs reprises. En 1771, alors qu'il était auréolé de gloire et ne risquait plus rien, il se résolut dans les Questions sur l'Encyclopédie à révéler, par l'intermédiaire d'une note de l'éditeur, ce qu'il avait appris. Le Masque de fer, cet homme de grande taille, comme Louis XIV, qui avait la peau un peu brune comme lui, doué d'une voix harmonieuse comme lui, aimant le linge fin comme sa mère Anne d'Autriche, serait un fils adultérin de la reine, né avant lui.
La thèse du frère caché
Sous la Révolution, la thèse du frère jumeau prit son essor. Elle devait avoir une longue postérité, d'Alexandre Dumas à Marcel Pagnol, en passant par Victor Hugo et Alfred de Vigny, sans oublier, de nos jours, les BD et une filmographie abondante (la thèse permet de faire l'économie d'un acteur : Leonardo DiCaprio prête son visage au bon comme au méchant roi qui lui est substitué !). L'enfant indésirable serait né clandestinement à Saint-Germain quelques instants après le premier, alors que la cour, toute à sa joie, congratulait Louis XIII de la venue d'un dauphin si longtemps attendu.
Sous le premier Empire, la légende se fit bonapartiste. Napoléon descendrait de l'infortuné frère jumeau et de la fille d'un gardien nommé Bompart. Conduit en Corse dans la plus grande discrétion, l'enfant y devint tout naturellement " Buonaparte " ! Par voie de conséquence, l'empereur serait l'héritier légitime des rois de France ! A Sainte-Hélène, celui-ci avouera avoir entendu parler de cette savoureuse galéjade, ajoutant que " la crédulité des hommes est telle, leur amour du merveilleux si fort qu'il n'eût pas été difficile d'établir quelque chose de la sorte pour la multitude? ".
Jusqu'à sa mort en 1924, un prêtre de Marseille, l'abbé Félix de Valois, prétendit lui aussi descendre de ce frère caché et revendiqua le trône de France ! Un quarteron de partisans " légitimistes " soutenait sa cause dans de petites revues, dont l'une s'appelait le Masque de fer.
Mais il est temps de revenir à l'histoire, à sa rigueur, à ses documents. Aucun historien sérieux n'admet aujourd'hui ces thèses fantaisistes (on en a compté plus de 50). Non, Louis XIV n'a pas eu de frère jumeau ou utérin, enfermé et masqué à cause de sa trop frappante ressemblance. L'accouchement public de la reine rend impossible toute supercherie. Non, le prisonnier n'est pas le duc de Beaufort, ni le comte Matthioli, ni le lieutenant-général de Bulonde, ni Molière, ni le page noir - prétendu amant - de la reine Marie-Thérèse.
La correspondance de Saint-Mars avec le marquis de Louvois, son ministre de tutelle, ainsi que les comptes des différentes prisons - Pignerol, Exilles, Sainte-Marguerite - dissipent le halo légendaire et font apparaître une réalité beaucoup plus banale. Il s'agit - le doute n'est plus permis - d'un nommé Eustache Danger, un obscur valet qui détenait un secret jugé d'importance à l'époque : peut-être le projet de Charles II d'Angleterre de se convertir au catholicisme et de ramener son pays dans le giron de l'Eglise romaine, le " grand secret " comme disait alors dans sa correspondance chiffrée Henriette d'Angleterre, soeur de ce monarque et belle-soeur de Louis XIV.
Faire-valoir
Arrêté à Calais en juillet 1669 par lettre de cachet, il fut conduit au donjon de Pignerol, où on le traita comme le gibier ordinaire des prisons d'Etat : petits espions, agents doubles, empoisonneurs, qu'on s'interdisait de tuer (ce n'était pas dans les habitudes du temps) et que l'on enfouissait dans un cul-de-basse-fosse pour le reste de leurs jours. Sa pension mensuelle n'était que de 165 livres par mois, celles de Fouquet et de Lauzun de 500 et 600 livres.
A mesure que le temps passait, l'importance du secret parut diminuer. Extrait de son cachot, Danger resta près de cinq ans au service de Nicolas Fouquet, sous condition de ne parler à personne en particulier. Il profita même de l'allégement du régime carcéral de son maître, autorisé à se promener sur les remparts et à recevoir de la compagnie. Mais, en mars 1680, à la mort du surintendant, on craignit sérieusement des fuites. Afin de démonétiser les éventuels bavardages du domestique, Louvois ordonna à Saint-Mars de le renfermer à nouveau dans un cachot et d'annoncer à tous ceux qui en demanderaient des nouvelles qu'il avait été libéré.
A la fin de 1686, Saint-Mars, qui avait perdu ses pensionnaires de marque, Fouquet et Lauzun, était nommé gouverneur de Sainte-Marguerite, où il devait se rendre avec son " ancien prisonnier ". C'est alors que le geôlier, frustré, fut saisi par une frénésie de bavardage, qui valorisait et flattait sa vanité. Se plaisant à répandre des " contes jaunes ", il se réjouissait ensuite des rumeurs qui couraient. Oui, il gardait quelqu'un de la plus haute importance, qui n'avait qu'à dire son nom pour recevoir un coup de pistolet dans la tête ! Au lieu de le transférer discrètement, il choisit une chaise à porteurs et affubla son malheureux captif d'un casque d'acier. Jamais, bien entendu, il n'avait reçu de Paris semblable consigne ! Nommé à la Bastille en 1698, c'est lui qui insista pour emmener avec lui son " ancien prisonnier ". Il lui servait trop bien de faire-valoir ! Ainsi est né le mythe...
Sans le savoir, le vieux mousquetaire avait été l'un des plus fabuleux manipulateurs de l'histoire.
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