Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Léon Werth, le divin misanthrope


Jusqu'à une époque récente, le nom de Léon Werth n'était plus familier qu'aux lecteurs attentifs du Petit Prince. Ce «second couteau» de la littérature, né en 1878 et mort en 1955, est en effet le dédicataire du conte illustré de Saint-Exupéry. Il vaut pourtant mieux que cette mention marginale. Comme le rappelle Gilles Heure dans une biographie qui vient de paraître, Werth fut l'un des animateurs les plus hauts en couleur de la scène littéraire et politique française du début du XXe siècle. Un intellectuel comme on n'en fait plus, intransigeant sinon injuste quoique toujours généreux, engagé à gauche, voire à l'extrême gauche, mais très tôt antistalinien, critique d'art et de littérature féroce, aussi bien que chroniqueur et romancier.

Fils d'un commerçant en drap de Remiremont (Vosges), il commence sa carrière comme secrétaire d'Octave Mirbeau, autre irrégulier des lettres. Son premier roman,
la Maison blanche, sur son séjour en hôpital à la suite d'une maladie qui faillit l'emporter, manque de peu le Goncourt en 1913. Libertaire et antimilitariste, il s'engage néanmoins en 1914, à 36 ans, pour «faire la guerre à la guerre». De son expérience des tranchées, il fera, en 1919, deux livres qui font scandale, Clavel soldat et Clavel chez les majors. Dans un style qui anticipe le Voyage au bout de la nuit de Céline, il y flétrit le «bourrage de crâne» du patriotisme et l'odieux «consentement» des hommes à la barbarie.

Collaborateur de revues phares dans les années 20 (
Monde, Europe, Marianne), il récidive en s'en prenant, dans Cochinchine (en 1925), à la «bêtise coloniale». Mille neuf cent quarante sera pour lui une autre épreuve: lui qui s'était toujours senti si français est obligé de s'avouer juif. Retiré dans sa maison de Saint-Amour, dans le Jura, il y tient son journal de l'Occupation, Déposition, dont son ami l'historien Lucien Febvre dira qu'il est un des meilleurs témoignages de ces années noires de renoncements, d'infamies mais aussi, parfois, de courage. Le misanthrope était aussi un moraliste...