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Les Chroniques de l’Histoire |
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Les 100 premiers jours de la présidence Roosevelt
Une bourse effondrée, des banques laminées, le chômage qui explose. Ce n’est pas l’Amérique de Barack Obama mais celle dont hérita Franklin Roosevelt en 1932. A l’époque, quinze lois salutaires ont été votées en trois mois… Le nouveau président pourra-t-il l’égaler ?
La postérité est sans pitié. John Fitzgerald Kennedy a eu sa Nouvelle Frontière, Lyndon Johnson, sa grande société, Harry Truman, sa donne équitable, toutes tombées dans l’oubli, mais personne n’a retenu le nom du génial Spin doctor qui inventa l’appellation de « New Deal », sans doute l’une des trouvailles les plus prolifiques de toute l’histoire. Cette Nouvelle Donne, mise en place par le président Franklin Roosevelt en 1933, n’a cessé, depuis, d’être invoquée par des adeptes des plus inattendus. Du député vert, Daniel Cohn-Bendit au président d’Euroland Finance, Marc Fiorentino, c’est à qui réclamera un « New Deal écologique » ou un « New Deal financier ». Jusqu’à Nobuo Tanaka,le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie qui en appelle à un « New Deal des énergies propres »…
Curieusement, le seul à ne se placer qu’avec précaution sous le glorieux parrainage de Roosevelt est Obama lui-même. Comme si, devant l’ampleur des défis qui l’attendent, il craignait de souffrir de la comparaison. A l’instar de « FDR », il va devoir, en effet, réinventer l’Amérique. Orchestrer son assainissement financier, sa relance économique et sa quête, à l’extérieur, d’une crédibilité enfuie. Comme lui, il devra démontrer, après trente années de laisser-faire et d’exubérance des marchés, s’il est possible ou non de jeter les bases d’une utopie concrète afin que les adeptes de la foire d’empoigne planétaire n’aient plus le monopole de l’avenir.
Une armée de gueux
Son unique avantage sur Roosevelt est d’avoir été élu trois mois, et non trois ans, après le déclenchement de la Grande Dépression. « Je suis un écran vierge sur lequel les gens de tous horizons projettent leurs espérances », résume le 44e président des Etats-Unis. Un aveu que l’architecte du New Deal, champion consommé de l’ambiguïté, aurait pu reprendre à son compte. « Il a dû se faire psychanalyser par Dieu », enrage, après sa défaite de l’automne 1932, son adversaire républicain Herbert Hoover. Ce dernier avait d’ailleurs enrichi le bêtisier universel en déclarant, pendant la campagne présidentielle, que les hordes de miséreux, jetés sur les routes, « n’ont jamais été aussi bien nourris », « A croire, avait alors rétorqué le journaliste démocrate Walter Lippman, que cet homme n’a jamais entendu parler des hoovervilles », ces favelas yankees où s’entassent les vaincus de la crise.
Car c’est un état des lieux accablant qui s’impose à Roosevelt, à l’aube des cent premiers jours de sa présidence. Depuis le « jeudi noir » qui désintégré Wall Street, l’indice boursier a chuté de 75 % et la production industrielle, de 50 %. Près de 10 000 banques ont rendu l’âme. Dans les campagnes, un millier de fermiers, assommés d’hypothèques, mettent, chaque jour, la clé sous la porte. « Chassés de chez eux, ils contemplent les champs en friche en se disant qu’une terre à l’abandon est un crime contre leurs enfants rachitiques » écrira, plus tard, l’écrivain John Steinbeck.
Dans l’Arkansas, des bandes de red necks, ruinés par l’effondrement des cours agricoles, hissent le drapeau rouge et pillent les dugstores. Une armées de gueux, flanqués de gosses malingres, a cessé de croire au salut par la débrouille, axiome cardinal du credo américain. A bout d’espérance, 25 millions de sans-travail mendient leur pitance. Dans nombre de bourgades, le taux de chômage atteint 80 % !
Tandis que Roosevelt fourbit son plan de sauvetage, la réalité lui fournit chaque jour de nouvelles raisons de s’alarmer. « Partout, dans le Middle West, la tension montre entre les autorités et les fermiers à propos des ventes par saisie. Souvent, les expulsions n’ont pu être effectuées parce que les gens du cru défendent leur bien les armes à la main », rapporte l’hebdomadaire The Nation. Dans l’Indiana, les locaux de la Fruit Express Compagny sont incendiés par une légion de ventres creux qui exigent qu’on leur donne du travail. A Boston, c’est une meute d’enfants sous-alimentés qui prend d’assaut un banquet organisé par la chambre de commerce.
Figure de proue du Parti communiste, Aunt Molly Jackson relate une « scène de genre » dans son bled du Kentucky qui résume la dureté des temps : « Je suis entrée dans l’épicerie du coin pour acheter un sac de farine. Mes sept mômes crevaient la dalle. L’épicier a refusé de me faire crédit. J’ai alors sorti mon colt 44 de la poche de mon tablier et je lui ai dit : “Martin, si tu essayes de me reprendre ce sac, peu importe si je finis sur la chaise électrique, mais je te viderai le contenu de mon six-coups dans le ventre !” Il n’a pas moufté. Quand je suis rentré chez moi, les gosses avaient tellement faim qu’ils m’ont arraché des mains la pâte à pain encore crue. »
Le mythe soviétique
Car « FDR » n’ignore pas non plus la force d’attraction encore intacte du mythe soviétique. L’activisme des 60 000 militants du Parti communiste américain, présents dans la plupart des groupes d’entraide, le condamne à réussir, vite. Signe des temps : 100 000 chômeurs se sont portés volontaires pour aller travailler en URSS, à la suite d’une série d’annonces publiées par le Daily Worker, l’organe du Parti. « A cette époque, ironise l’écrivain Saul Bellow, nombre d’Américains étaient non seulement à gauche, mais, même, franchement à l’Est. De nombreux quartiers de New York auraient voté, dans l’heure, leur rattachement à l’Union Soviétique. »
Episode oublié aujourd’hui, Roosevelt échappe, lors de son passage à Miami, à une tentative d’assassinat. Pour comble, c’est un certain Giuseppe Zangara, l’un des millions de miséreux sauvés, ensuite, par sa Nouvelle Donne, qui tente de l’abattre. L’état-major démocrate fait son miel sur l’incident, car le vainqueur d’Hoover a montré sous les balles, un flegme impressionnant. En attendant, l’histoire lui assigne une tâche redoutable : réussira-t-il ou non à sauver la démocratie libérale, cette « vieillerie » à bout d’expédients, avant que les émeutes ne la précipitent dans l’abîme ? Son discours d’investiture donne le ton de ses cent premiers jours. « J’aimerais, prévient-il, que l’on dise de mon administration qu’elle a fait rendre gorge à ceux qui ont pris trop longtemps le gouvernement fédéral pour un appendice de leur business. Ceux-là sont tombés de leur trône, victimes de leur cupidité, de leur incompétence et de leur entêtement. » Bigre ! Imagine-t-on aujourd’hui, même dans la bouche d’Obama, un pareil langage tant demeure grande la hantise d’égratigner Wall Street ? Après cette déclaration de guerre, les plus radicaux eux-mêmes doivent convenir que ce patricien hors normes, en délicatesse avec sa propre classe, parle un langage jamais entendu au sommet de l’Etat. « Au cœur des cent jours, écrit l’historien Richard Hofstadter, il y a bien plus un tempérament qu’une philosophie, car Roosevelt possédait cette rare capacité à transformer dans l’instant des idées en actes. » L’infirmité de « FDR », frappé par la polio en 1921, sert, en tout cas, sa popularité. Elle symbolise les meurtrissures de la crise et la revanche de l’ardeur sur l’adversité. « Quand vous avez passé un an dans un lit à essayer de faire remuer votre gros orteil, dit-il, tout, ensuite, vous paraît facile ! » Sa cote de popularité bat tous les records chaque fois que l’opposition ose une allusion fielleuse à la paralysie de celui qu’elle surnomme déjà « Franklin le tyran ». « Ce genre d’attaque le laissait froid. Il était tellement sûr de son pedigree qu’il se moquait comme d’une guigne des jappements adverses », confiera plus tard Ray Moley, un économiste socialisant, membre de son brain-trust.
Reste qu’avant même de poser les jalons de son plan d’urgence le président Roosevelt comprend qu’il doit, d’entrée de jeu, frapper les imaginations. Hoover avait envoyé la troupe contre les 20 000 anciens combattants dépenaillés qui assiégeaient la Maison-Blanche afin d’obtenir une prime dérisoire, promise mais jamais versée. « Arrivés de très loin dans des trains de marchandise, ils couchaient avec leurs familles dans des abris confectionnés avec des plaques de tôle », raconte l’écrivain John Dos Passos. Roosevelt lui, charge son épouse Eleanor, pionnière du charity business, de leur distribuer des vivres et, surtout, de leur promettre que le président veillera dans l’heure au règlement de leurs arriérés. « On a là l’illustration parfaite de la méthode Roosevelt. Elle visait juste à réorganiser le système tout en calmant les innombrables manifestations de révolte spontanée » tranche, de façon quelque peu lapidaire, Howard Zinn, historien du mouvement ouvrier. Comment, en effet, reprocher à cet aristocrate, épris d’équité, de n’avoir jamais eu l’intention d’activer la lutte des classes, même si un ouvrier des usines Ford lui écrit alors, ravi : « Vous êtes le premier président qui ait compris que mon patron était un salaud ! »
L’urgence est de pratiquer sur l’économie un massage cardiaque, en faisant adopter au cours de ces fameux cent jours quinze textes de loi à marche forcée. Du jamais-vu dans l’histoire du Congrès américain. De sauver, pour commencer, la solvabilité flageolante des quelques banques qui demeurent encore sur pied. Encore faut-il que la clientèle en fuite consente à nouveau à y déposer ses économies. Le président proclame donc la « mise en vacance » du système de crédit. Le temps que son brain-trust – des « crânes d’œuf » recrutés à Harvard – scrute les livres de comptes et assure, ensuite, la garantie fédérale sur les dépôts des établissements encore viables. Immédiatement votée, l’Emergency Banking Act garantit d’abord que les usines encore à flot recommenceront à être irriguées par le crédit. « Pendant ces cent jours, la totalité de l’Amérique était derrière «FDR ». Aurait-il décidé de brûler le Capitole que tout le monde aurait applaudi, en se disant qu’au moins il se passait quelque chose après trois ans d’apathie morbide » explique l’humoriste Will Rogers.
« Tout essayer ! »
Mais le temps presse. L’hiver 1933 est glacial. Chaque matin, les locataires des hoovervilles comptent leurs morts. Comment assurer au plus vite une ration de survie au quart de million de chômeurs privés, pour la plupart, de leur 3 dollars hebdomadaires d’indemnité ? Brûlant les étapes, Roosevelt instaure par décret la Public Work Administration, colossale machinerie destinée à amorcer la relance par la mobilisation de la main-d’œuvre la moins qualifiée. « Mon seul mot d’ordre, lance Roosevelt, est de tout essayer. Adoptez une méthode. Voyez si ça marche et, si ce n’est pas le cas, essayez-en une autre. » En un mois, près de 4 millions de sans-travail sont recrutés par le gouvernement fédéral poue réparer les routes et ravauder ponts, modeste avant-goût des grands travaux à venir. Et peu importe que la presse Hearst, acquise aux républicains distille ses titres haineux contre le « Jew Deal » (la « Donne juive ») et le « bolchevik en smoking » qui occupe le bureau Ovale. Les mêmes prêtent au président des manies de satrape qui n’hésite pas à ordonner au commandant d’un destroyer d’emmener en croisière son scottish-terrier, Fala, pour qu’il puisse respirer l’air du large. Tout ça au frais du contribuable ! « Je puis vous assurer, rétorque aussitôt « FDR », que ces basses calomnies m’indiffèrent. En revanche, l’attention excessive que certains journalistes portent à Fala a fini par rendre neurasthénique cette malheureuse bête. » Le président à abattre
Plus sérieusement, Roosevelt rappelle, lors de sa première causerie radiophonique, la doctrine du New Deal : « Qu’est-ce que les américains désirent ? Du travail et l’assurance d’un minimum de sécurité pour eux et leurs proches. Quand il a eu la haute main sur ce pays, le Parti républicain n’a cessé de nous seriner que les lois économiques, même quand elles acculaient la population à la famine, étaient aussi inviolables et sacrées que le principe de la gravitation universelle. »
Reste que les nantis ont, de fait, quelque raison de vouer Roosevelt à la potence. Le taux d’imposition sur la tranche des revenus la plus haute passe de 21 % en 1932 à 79 % en 1939 ! Mais, en cet hiver 1933, on n’en est pas là. Ecolo avant l’heure « FDR » décide d’enrôler dans le Civilian Conservation Corps des centaines de milliers de jeunes pour assurer l’assèchement des marais, le reboisement des massifs forestiers et la régulation du débit des fleuves. La loi sur les hypothèques agricoles assure, dans la foulée, l’apurement par l’Etat fédéral des dettes des fermiers. Quant à l’Agricultural Adjustment Act, il s’efforce de stabiliser les cours par la limitation des surfaces cultivées.
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