Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Quand les Anglais espionnaient la sexualité des nazis

 

L'histoire d'espionnage la plus salace et la plus loufoque du genre ne doit rien à l'imagination d'un romancier. C'est un rapport découvert dans les archives des services secrets anglais. Complot, arsenic et vieilles dentelles homos.


Du milliard et demi d'obus tirés pendant la Première Guerre mondiale, pas un seul n'a eu le bon goût de pulvériser Adolf Hitler. Bien noté par ses chefs, le caporal autrichien, «agent de liaison d'élite» dans l'armée du Kaiser, fut restitué intact à la vie civile, si l'on excepte des troubles oculaires, résultats d'une attaque au gaz. L'artilleur français ou britannique qui l'aurait envoyé ad patres n'aurait d'ailleurs pas su qu'il rendait un service signalé au genre humain. Une seule vie soustraite. Un obus qui déviait de quelques millimètres de sa trajectoire, et, vingt ans plus tard, les 40 millions d'humains massacrés au cours de la Seconde Guerre mondiale auraient vécu sans savoir à quel péril ils avaient échappé. On rétorquera que, sans lui, un autre aurait fait l'affaire. Rien n'est moins certain. Si l'on soustrait Hitler, l'extrême droite se serait probablement enlisée dans les luttes intestines. La République de Weimar fêterait, cette année, son 80e anniversaire. Des spéculations un peu vaines qui tiennent au fait que l'esprit se révolte devant la disproportion obscène entre la cause et l'effet, les ruminations d'un déclassé monomaniaque et les charniers de 1945. On s'étonne pareillement que les antifascistes allemands - du temps où le Führer se risquait encore à quelques bains de foule -, puis les services secrets français, anglais, n'aient pas eu l'idée dès 1933 de lui régler son compte (la CIA enverra bien, trente ans plus tard, des cigares explosifs à Fidel Castro). En fait, l'ouverture des archives du Special Operation Executive (SOE) - qui finança la Résistance en Europe - montre que, dans ce domaine aussi, les démocraties étaient en retard d'une guerre.


L'idée d'assassiner le dictateur ne prend corps qu'à partir de 1941, quand la guerre devient vraiment mondiale. Avant, on juge sans doute que le procédé est déloyal et qu'il provoquerait
une riposte de même nature qui compliquerait l'existence des dirigeants alliés.


Avec sa moustache en brosse et son goût de la litote, le colonel Gubbins, chef du SOE, paraît sortir d'une nouvelle de Graham Greene. Les références de ce victorien pète-sec semblent dater de l'âge prétotalitaire, durant lequel les Britanniques considéraient que la guerre était la poursuite du cricket par d'autres moyens. Mieux vaut ne pas se fier aux apparences. Esprit vif, parfaitement polyglotte, il ne partage pas le mépris de sa caste pour l'intellect. Churchill le charge de mener contre l'Allemagne une
guerre «indélicate» (ungentlemanly). «Il faut créer partout des cinquièmes colonnes. Utiliser l'agitation, le sabotage, les grèves, la propagande et le terrorisme contre les dirigeants allemands et les collaborateurs», précise Hugh Dalton, son ministre de tutelle.


Opération Foxley: un train plastiqué, 430 morts pour rien

A l'automne 1941, le SOE organise sa première et unique tentative d'occire Hitler. Armés par Londres, des résistants polonais entreprennent de faire sauter le train spécial du Führer. On choisit d'opérer sur la section du réseau ferroviaire qui traverse le sud de la Pologne, car elle n'est surveillée que par des territoriaux frigorifiés qui se risquent rarement hors de leur guérite. Plusieurs kilos de plastique sont fixés le long des rails, une trentaine de minutes avant le passage du convoi. En fait, un train de troupiers en route pour le front de l'Est devance de peu
celui du Führer. Dans les wagons déchiquetés, on dégagera 430 corps.


La propagande nazie ne manquera pas d'accréditer l'idée que, Hitler étant protégé par la Providence, toute tentative de le supprimer tournera court.


Ce premier échec ne décourage nullement l'équipe de Baker Street, où le SOE a planté ses quartiers. Elle entreprend de collecter la moindre information sur les déplacements et les petites manies du dictateur. Le Nid d'aigle, sa villa dans les Alpes bavaroises, se prête d'autant mieux à un assassinat que, le coup fait, l'agent britannique pourrait gagner la frontière suisse. Le
projet est baptisé Opération Foxley, et il est approuvé par Churchill. Ouvert aux historiens, un rapport de 120 pages atteste de la minutie de la section chargée de l'élimination du chef nazi. Pendant trois ans, elle répertorie et classe les renseignements les plus ténus. On apprend ainsi que le coiffeur du Führer parle italien et que le préposé du bureau de poste de Berchtesgaden est amputé d'un bras. Les moindres déclarations de domestiques éconduits ou de prisonniers de guerre travaillant dans des fermes des environs sont passées au crible.


Plus précieuse est l'information sur la couleur des laissez-passer et le fait qu'ils doivent être signés de la
main de Martin Bormann, l'un des caciques nazis. On apprend aussi que Hitler est un lève-tard qui emploie ses nuits à parcourir des ouvrages de vulgarisation pour combler ses lacunes d'autodidacte (dans la seconde partie de la guerre, les désastres provoqués par ses fulgurances stratégiques ne laissent plus guère de place à ce type de lecture. Un annuaire des armements est l'unique ouvrage ayant droit de cité sur sa table de nuit). Au saut du lit, il ingurgite quelques légumes cuits, puis entame la journée par une promenade de vingt minutes «effectuée, dit le rapport, d'un pas régulier». Un SS le suit à distance avec, pour consigne, de ne pas se faire voir. Le major Field-Robinson, le second de Gubbins, note qu'«un homme entraîné muni d'une paire de jumelles et d'un bon fusil à lunette pourrait apercevoir Hitler jusqu'à une distance d'un kilomètre» (de plus, un vaste drapeau à croix gammée est hissé sur le Nid d'aigle chaque fois que le Führer y réside).


On veut hypnotiser Rudolph Hess pour qu'il tue Hitler

Pour appuyer sur la gâchette, le SOE a même trouvé un candidat. Un certain capitaine Bennett qui se morfond à Washington et se déclare prêt à risquer le tout pour le tout. Cet attaché militaire rêve de s'illustrer sur le terrain, et il enrage de passer ses journées à rédiger des mémorandums sur l'effort de guerre américain. «Loin d'être découragé par nos mises en garde, Bennett, poursuit l'auteur du rapport, souhaite entrer dans la clandestinité et a même émis le désir de continuer à résider en Allemagne après la guerre.» S'agit-il d'une
mission-suicide ? On pourrait le croire tant les solutions retenues pour mettre à l'abri le courageux officier paraissent fantaisistes. Le rapport parle d'une auberge «où Bennett pourrait se réfugier, bien qu'elle soit fréquentée par des membres de la garde personnelle du dictateur» (son auteur, qui a dû lire la Lettre volée - la fameuse nouvelle d'Edgar Poe -, juge sans doute qu'on n'est jamais autant à l'abri qu'au cœur même du dispositif ennemi !). Il évoque aussi les refuges de montagne et une maison «amie» située sur la route d'Obersalzberg, où il pourrait échapper en toute sérénité aux battues de la Gestapo. Seul inconvénient: cette planque idéale est située à côté d'un commissariat de police... L'option Bennett n'empêche pas le SOE d'étudier d'autres solutions.


On pourrait empoisonner le lait du Führer, mais on redoute - car on est anglais - de faire des victimes dans son entourage immédiat: «Il sera nécessaire d'introduire des substances toxiques dans la totalité des bouteilles livrées au Nid d'aigle, sans moyen de s'assurer qu'il sera le seul à en absorber le contenu. De plus, le lait est un puissant contrepoison», note le
chimiste de l'équipe. Le même recommande d'utiliser une substance à effets différés pour donner le temps à l'agent britannique de se mettre en lieu sûr.


On envisage aussi d'empoisonner la citerne d'eau du luxueux wagon Pullman utilisé par le dictateur en tablant un peu vite sur l'antinazisme des hommes de ménage italiens chargés de le balayer. Pour finir, quelqu'un s'avise que Hitler boit probablement de l'eau minérale en bouteille, ce qui met fin à ces spéculations.


La palme du loufoque revient à cet ad- joint de Gubbins qui propose d
'hypnotiser Rudolf Hess, réfugié en Grande-Bretagne, et de l'expédier à Berlin pour qu'il sollicite une audience de son ancien maître. L'ex-bras droit de Hitler pourra alors passer à l'acte, «car, Hess étant d'une nature hypersensible, il sera facile à hypnotiser», note l'auteur du projet ! Les hommes de Gubbins continueront à inventorier, jusqu'en 1945, les mille et une façons d'en finir avec le tyran, jusqu'à ce que l'état-major allié découvre qu'il est plus utile vivant que mort: «En tant que stratège, ironise le colonel R.H. Thornley, il a contribué de façon décisive à l'effort de guerre britannique.» Sans lui, pas d'attaque allemande contre l'Union soviétique qui sauve l'Angleterre d'une invasion. Sans son ordre de lutte à outrance, la VIe armée de Paulus se serait sortie du piège de Stalingrad. Sur tous les fronts, son refus de céder du terrain (et sa conviction que ses généraux sont des pleutres, jaloux de son génie stratégique) précipite l'effondrement. Mort, il serait remplacé par un hiérarque nazi qui restituerait aux militaires de carrière le soin de conduire les opérations. Au plan politique, sa liquidation physique paraît pareillement contreproductive: instruits par le précédent de 1918, les Alliés n'ont nulle envie d'accréditer une nouvelle fois le mythe du «coup de poignard dans le dos», qui a servi de marchepied aux nazis. Hitler ferait figure de martyr dans cette fraction substantielle de l'opinion qui lui conserve un reliquat d'affection en dépit des revers militaires.


Une version très personnelle de «la Chevauchée des Walkyries»

Quant à ses séides... Le SOE s'emploie à renseigner les Allemands sur leurs travers sexuels et sur leurs diverses tares. Sous la mention «sujets délicats», le rapport inventorie les perversions réelles ou supposées des chefs nazis. L'homosexualité de Röhm, le chef des SA, et le goût de Goering pour le travestisme étaient connus de la population, qui en avait vu d'autres aux beaux jours de Weimar. Moins notoires sont les orgies organisées par un certain Christian Weber, chef à Munich du Parti nazi. Ce personnage aimait, paraît-il, mettre en scène avec quelques drôlesses une version toute
personnelle de «la Chevauchée des Walkyries». Parfois, il fait attacher une fille nue à une roulette géante de casino ! Les convives en chemises brunes l'honorent au gré des rotations ou le leur état d'ébriété... Le rapport fait aussi état d'un paquebot norvégien transformé en bordel flottant pour les besoins de la soldatesque et d'un bombardier voué au même usage qui sillonne le front russe. Il décrit aussi les parties fines des généraux allemands stationnés à Paris. Ce type de rumeur émane probablement de la Résistance française, qui prête pareillement d'innombrables aventures homosexuelles aux officiers de l'armée d'occupation.


A en croire le SOE,
Himmler lui-même, le chef de la SS, aurait été le «grand prêtre» d'une secte païenne qui célébrait des messes noires dans des cloîtres prussiens. «Une cantatrice berlinoise, précise le rapport, participe à ces cérémonies d'un genre particulier.» A soixante ans de distance, on est tenté de sourire de ces tentatives très victoriennes de rendre scandaleux des personnages qui n'avaient nul besoin, pour être monstrueux, qu'on scrute leur libido. Ennemi de la gaudriole, Hitler, à en croire ses proches, combinait la mièvrerie d'une midinette viennoise à la férocité d'un lansquenet (le nazisme mêle en proportions égales le sentimentalisme kitsch et l'apologie de la terreur, pourvu qu'elle s'exerce contre les ennemis de l'Etat).


Le rapport ne dit pas si ces accusations de débauche, répandues par les agents du SOE opérant en Allemagne, eurent un effet quelconque sur la population. On peut en douter.
Goering demeure populaire parmi les pilotes de la Luftwaffe, même maquillé et revêtu d'uniformes qui paraissent sortis des coulisses du Châtelet. Dans les débuts du nazisme, les mœurs de Röhm, qui s'affiche avec ses mignons, n'empêchent nullement la Bavière catholique et les anciens combattants d'adhérer massivement au mouvement. On oublie aussi qu'en temps de guerre les bruits divers ne portent plus guère à conséquence à force de proliférer.


En France occupée, on dénombre ainsi des milliers de «bobards» gobés avec ferveur, en dépit de leur absurdité. Un sosie de Pétain habiterait Vichy; le vrai serait
parti rejoindre de Gaulle à Londres ! Les Anglais auraient répandu du pétrole à la surface de la Manche, et des milliers de soldats allemands auraient été carbonisés lors d'une tentative de débarquement. Des centaines de bombardiers nazis auraient été pris au piège d'un gigantesque filet tendu au-dessus de Londres, etc. A pareil compte, les hommes de Gubbins paraissent bien innocents avec leurs rumeurs de parties fines et leurs velléités de verser de l'arsenic dans le thé du Führer.


D'ailleurs, auraient-ils su et raconté ce qui se passait vraiment à Auschwitz qu'on les aurait taxés d'exagération.