Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les Bons Hommes

 

Sous le règne d’Henri IV on ouvrit les grottes de Lombrives, dans le Sabarthes. Les derniers cathares y avaient été emmurés vivants en 1315, longtemps après la chute de Montségur (1244) et de Quéribus (1255). Au dernier coup de pioche, les ouvriers qui procédaient à l’ouverture et les hommes d’armes et de justice qui y présidaient restèrent saisis de stupeur.

 

Dans la grotte, les squelettes étaient disposés en cercle autour d’un autre squelette, tous dans une posture de prière. Les malheureux, lorsqu’ils avaient compris qu’ils allaient mourir d’inanition, s’étaient rassemblés autour de leur prêtre pour attendre la mort en priant. Pas un seul ne s’était écarté du cercle.

 

Ce prêtre était un « parfait » ou encore un « Bon Homme » comme on appelait plus souvent les élus parmi les croyants. Les parfaits étaient les ministres du culte cathare. Ils avaient reçu l’esprit et ils avaient dès lors le pouvoir de le conférer.

 

Le noviciat

 

Comment pouvait-on recevoir l’Esprit-Saint et devenir ainsi un parfait ? Par le consolamentum, un acte à caractère sacramentel, un véritable baptême spirituel d’adultes. C’était la clef de l’entrée dans les ordres cathares et dans le monde des purs.

 

Qu’il soit père de famille et âgé ou plus jeune si son avancement spirituel le pousse précocement vers le pastorat, le postulant doit avoir subi, avant de recevoir le consolamentum, une longue préparation sous la direction de Bons Hommes ou de Bonnes Femmes. Sa durée est de un à trois ans.

Ce noviciat représente une dure épreuve, mais elle est nécessaire pour contrôler la solidité des vocations. Il s’exerce à vivre comme un parfait : jeûne trois fois par semaine, observation stricte des trois carêmes de Noël, de Pâques et de Pentecôte, méditation, mortifications, abstinence sexuelle, régime végétarien en dehors des jeûnes… Il apprend à être courageux dans les épreuves, à pratiquer la justice, à dire toujours la vérité. Bref, il s’impose des règles de vie qu’il devra observer jusqu’à sa mort quand il sera ordonné.

 

Cette sévère préparation est donnée dans des couvents. Un maître surveille les novices et les instruits dans la religion. Sans doute leur apprend-on par cœur des textes sacrés ou non, début de ceux qu’ils transmettront oralement.

 

Le postulant passe des journées en prière et dans toute attitude commune à toutes les initiations de l’esprit. Cette préparation spirituelle est physique doit lui donner la connaissance de l’Esprit qui le libérera du Mal et lui donnera le pouvoir et l’obligation de ne plus pécher.

 

Il arrivait, dit-on, que l’initiation spirituelle s’accompagnât d’autres initiations d’apparences ésotériques. Le Maître conduisait son disciple sur une montagne élevée, choisissait un point où, au-dessus du système nuageux, isolé ainsi du monde « d’en dessous », il pouvait retrouver l’esprit de sa jeunesse. Celle-ci était figurée par un jeune garçon conduit là pour la cause.

 

Après les sommets, c’étaient les profondeurs dans les gouffres ou les grottes dont la spéléologie nous a maintenant révélé l’existence et qui étaient connues des initiés. Là, le disciple faisait connaissance avec l’esprit de sa vieillesse. Sous terre il prenait conscience du lien qui existait entre son corps physique et les forces telluriques. Ainsi il avait terminé la ronde entre les connaissances des forces de vie et celles de mort auxquelles il était soumis.

 

Ces règles sont si rigoureuses que des postulants se voient toutefois refuser le consolamentum car ils n’ont pas donné des garanties suffisantes de leur persévérance. En revanche s’il est reconnu capable de recevoir le consolamentum qui de simple croyant va en faire un Bon Homme.

 

L’oraison dominicale

 

La cérémonie a lieu en présence de parfaits, de parfaites et de croyants, dans la salle commune d’une maison de parfaits, dans celle d’un croyant, ou encore dans le château du seigneur si celui-ci est favorable à la religion cathare. Normalement c’est une grande salle où des fidèles ont l’habitude de se réunir qui sert de décor. Elle ne contient qu’une table et deux cierges (dont la flamme symbolise le Saint-Esprit descendu sur les apôtres le jour de la Pentecôte) comme tout ornement.

 

Le postulant doit d’abord recevoir l’oraison dominicale, c'est-à-dire la permission de la dire aux croyants. Il est accompagné de son parrain et du doyen d’âge de la communauté : l’ancien. Les trois hommes saluent celui qui va ordonner et qu’on appelle l’ordonné (évêque, diacre) de trois révérences. C’est le « melioramentum » ou melhorier en langue d’Oc, génuflexions pratiquées par les croyants devant les parfaits, adoration non de l’homme mais de l’Esprit-Saint qui est en lui. Le melhorier est aussi une demande de grâce et de pardon, dont on sort meilleur, d’où son nom de « amélioration ».

 

L’ordonné et son assistant se lèvent et se lavent les mains suivis de toute l’assemblée, c’est le premier geste rituel qui précède la cérémonie. L’ancien prépare l’autel, un simple guéridon rond en osier ou bois léger, le desc, qu’il recouvre d’une nappe immaculée. Il y dépose les Evangiles en faisant trois melhorier et en disant un benedicite. Puis l’ordonné remet les Evangiles entre les mains du postulant et la cérémonie commence.

 

Le postulant entend à genoux un long prêche de l’ordonné qui fait appel aux Ecritures ou laisse aller son inspiration.

 

Il l’invite à comprendre la signification des rites, il justifie par l’Ecriture la doctrine cathare, il exhorte le postulant et tous les fidèles présents à se repentir de leurs péchés. Puis il commente longuement le pater en éclairant son sens caché et spirituel et notamment la formule « donnez-nous notre pain supraterrestre » ou encore supersubstanciel, seul changement apporté à cette prière. Il ne s’agit pas du pain-matière, mais de la loi du Christ.

 

Ensuite après que le néophyte a affirmé sa ferme volonté de recevoir la sainte oraison et demandé à genoux le pardon de ses fautes, il répète phrase par phrase le pater que l’ordonné prononce lentement.

 

Il se voit alors conférer le pouvoir et le devoir de dire « la sainte oraison », c'est-à-dire le pater.

 

Suit parfois une nouvelle période d’épreuves mais le rituel admet fort bien que le consolamentum soit donné tout de suite après la cérémonie de la tradition de l’oraison.

 

Le consolamentum

 

De nouveau le postulant, son parrain et l’ancien font trois melhorier devant l’ordonné.

 

Le postulant est invité à affirmer publiquement sa volonté de « se rendre à Dieu et à l’Evangile » et de recevoir « le baptême spirituel de Jésus-Christ et le pardon de ses péchés grâce à l’intercession des bons chrétiens avec l’imposition des mains et à le conserver toute sa vie ».

 

Selon certains rituels le postulant renie alors la croix du baptême, celle que le prêtre lui a faite sur la poitrine, les épaules et la tête avec l’huile et le chrême. Il rompt ainsi avec l’Eglise catholique. Cette phase de la cérémonie se nomme abrenuntiatio. Mais selon le rituel latin, le plus pratiqué semble-t-il, le reniement du baptême catholique n’est pas exigé : « Que personne n’aille croire, dit l’officiant, que parce que vous entendez recevoir le baptême, vous entendiez renier l’autre [le baptême d’eau des catholiques]. » Puis le novice effectue trois melhorier en demandant l’entrée dans la vraie foi, dans la vraie Eglise et la bénédiction de l’ordonné. Vient alors le moment de l’engagement solennel :

 

Promettez-vous que, désormais, vous ne mangerez ni viande, ni œufs, ni fromage, ni graisse et ne vous nourrirez que d’eau et de bois (eau et bois pourrait signifier : poisson et huile) que vous ne mentirez pas, que vous ne jurerez pas, que vous ne livrerez votre corps à aucune luxure, que vous n’irez jamais seul quand vous pourrez avoir un compagnon, que vous ne dormirez jamais sans braies et sans chemise et que vous n’abandonnerez jamais votre foi par crainte de l’eau, du feu ou de tout autre genre de mort ?

 

Après une nouvelle exhortation de l’ordonné, le novice confesse publiquement ses fautes et demande pardon à Dieu et à l’assistance. L’ancien intercède ensuite en sa faveur et l’assemblée s’écrie : « Par Dieu, par nous et par l’Eglise, que vos péchés soient pardonnés. »

 

Absous, le postulant renouvelle solennellement ses engagements. Alors seulement il est prêt à recevoir l’esprit. C’est maintenant le moment solennel, le consolamentum.

 

Il s’agenouille devant le desc, appuie ses mains sur la nappe. L’ordonné pose l’Evangile de Jean sur sa tête penchée en disant : « Père saint, accueille ton serviteur dans ta justice et mets ta grâce et ton esprit » et tous, les Bons Hommes imposent sur lui leur main droite. C’est cette imposition des mains qui transmet l’Esprit-Saint. Elle veut rappeler la Pentecôte, moment où les apôtres reçurent le « don de parler en langues » ce qui signifiait qu’il leur était donné de comprendre « toutes les âmes » et de leur apporter la connaissance de l’esprit.

 

Suivent les prières sacramentelles (des pater et des adoremus) et la lecture des dix-sept premiers versets de l’Evangile de Jean. Le nouveau parfait baise de livre saint, fait trois melhorier en disant « Benedicite, benedicite, benedicite, parcite nobis » remercie l’ordonné et l’assemblée. Enfin, symbole de son nouvel état, le parfait reçoit la « vêture », dont nous reparlerons plus loin. Puis il reçoit le baiser de paix de l’officiant et de ses assistants (un geste symbolique le remplace si l’initié est une femme : on lui touche le coude avec le coude) et tous les parfaits s’embrassent entre eux.

 

La cérémonie est terminée. Le croyant est devenu un parfait. Son âme est reconstituée dans sa nature évangélique. S’il ne pêche plus pendant le reste de sa vie, et il en a le pouvoir, il sera sauvé. Sinon, il retombera dans la masse des « non-consolés » qui devront se réincarner après leur mort.

 

Aucun homme, suivant la religion cathare, ne peut être sauvé s’il n’a reçu le consolamentum. Aussi, existe-t-il à côté du consolamentum qui fait d’un croyant un parfait, un consolamentum des mourants. Il est donné aux croyants qui le réclament avant de rendre le dernier soupir. Mais si par hasard il ne meurt pas, le voilà obligé de suivre exactement les règles austères imposées par le sacrement. Le voilà tenu au comportement irréprochable des Bons Hommes. Bien peu en avaient le courage, aussi eut-il des tragédies. On cite le cas d’enfants qui, consternés de voir leur père ou leur mère revenir à la vie après avoir reçu le consolamentum, leur refusèrent tout aliment afin de leur procurer une prompt fin avant qu’ils n’aient pu pêcher. Ainsi leur assuraient-ils le salut éternel.

 

Le parfait lui-même, se refusant à administrer le consolamentum à un mourant dont la vie n’a pas été édifiante, guette le dernier souffle de vie pour le donner à coup sûr. L’évêque cathare Guilhabert de Castres refusa le sacrement à Bernard Othon de Niort, pourtant grièvement blessé, parce qu’il n’avait pas acquitté le legs que son frère avait fait en mourant aux parfaits. Et l’évêque, méfiant refusa encore le consolamentum après que le mourant eut réglé sa dette.

 

En principe, le mourant devait lui-même demander le consolamentum. D’en avoir exprimé le désir devant témoins avant de tomber malade ne fut pas jugé suffisant pendant de nombreuses années. Brunissende de Villeneuve, par exemple, mourut sans avoir reçu le sacrement, bien qu’elle l’ait demandé expressément, parce que le parfait arriva trop tard à son chevet et put obtenir la confirmation orale de ce vœu d’une moribonde en plein délire.

 

On raconte aussi parmi bien des cas étranges, l’histoire de ce croyant qui reçut le sacrement alors qu’il était à l’agonie, et qui revint à la vie. Condamné à une abstinence effrayante, sa terreur fut telle à la pensée qu’il pourrait rompre la règle qu’il mourut cette fois pour de bon, mais de privations. Il observa l’endura, jeûne au pain et à l’eau qui durait trois, six ou neuf jours, pratiqué par les parfaits. C’est sans doute le seul mort que l’on trouve dans les témoignages de l’Inquisition. Cette sorte d’accident est à l’origine de la tenace légende qui veut que les cathares aient été poussés au suicide par le refus de nourrir leur corps, création du Mal.

 

Par la suite, les purs inventèrent la « convenientia » ou « convinenza », promesse solennelle du croyant en bonne santé demandant à recevoir le consolamentum avant sa mort, sans qu’il ait à prononcer les paroles d’usage.

 

Qui étaient les Bons Hommes ?

 

Aucune condition précise n’était, semble-t-il exigée de la part des croyants qui sollicitaient l’initiation. Mais, la règle de vie des parfaits était si exigeante que les cathares préféraient recevoir dans l’ordre des croyants ayant une longue vie derrière eux, ayant donc déjà fait leurs preuves.

 

Par conséquent les postulants avaient un certain âge. Ils avaient déjà mené, sans doute dans une pureté de mœurs très poussée, une vie de famille tout à fait normale. Nombreux étaient les couples qui d’un commun accord se destinaient tardivement au ministère, ils se séparaient alors pour s’y préparer chacun de leur côté. Bien sûr, ils avaient attendu que leurs enfants soient adultes ou même qu’ils aient fondé un foyer.

 

Il est certain qu’une enquête minutieuse dans le milieu de l’intéressé était conduite avant toute acceptation. La durée de la période d’initiation permettait de contrôler les résultats.

 

Si le catharisme fut bien accueilli par les grands seigneurs et surtout par les petits chevaliers qui comptaient nombre de croyants notoires, il y eut relativement peu de parfaits parmi eux. Cependant, Blanche de Laurac, mère d’Aimery de Montréal, dirigeait une « maison de parfaits ». De même, Fabrisse de Mazerolles.

Raymond-Roger de Foix avoua avoir autorisé son épouse à recevoir le consolamentum. Il allait lui rendre des visites dans le couvent de parfaites qu’elle dirigeait dans l’Ariège. Sa sœur, la fameuse Esclarmonde de Foix, avait également été reçue dans l’ordre au cours d’une cérémonie qui avait rassemblé bon nombre d’aristocrates. L’évêque catholique, Bernard-Raymond de Roquefort, combattit mollement l’hérésie dans son diocèse de Carcassonne car sa mère et son frère étaient tous deux cathares.

 

Comment vivaient-ils ?

 

Les parfaits ayant reçu l’Esprit-Saint, leur âme était purifiée. Elle possédait plus de forces et de volonté. Il était normal de lui demander davantage. Aussi les parfaits exigeaient-ils tant de sévérité pour eux-mêmes et accordaient-ils tant de mansuétude aux simples croyants condamnés à poursuivre encore une longue évolution.

 

Ils menaient une vie de moine prêcheur en attendant la mort comme une délivrance. Certains parfaits, à force de privations et de macération, parvenaient à une sorte de vie ralentie. Un peu semblable au nirvâna de la religion bouddhique. L’épouse du seigneur de Puylaurens resta impressionnée par le spectacle offert par l’un de ces ascètes : « Depuis fort longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre, insensible à ce qui l’entourait. » Cependant, il y avait des limites à cela, car ils devaient assurer leur vie quotidienne. Tous exerçaient un métier.

Les parfaits se faisaient une règle d’être pauvre – ce qui ne les empêchaient pas d’accepter tous les dons pour entretenir les communautés et les pauvres – mais aussi de n’être à la charge de personne. Leurs métiers étaient des plus divers, de précepteur à artisan. Beaucoup furent tisserands au point qu’on a souvent surnommé les cathares : les tisserands. Tous connaissaient l’art de soigner et quelque fois plus.

Avant 1209 et jusque vers 1230, les parfaits portaient la barbe longue et les cheveux longs, à la différence des gens du Languedoc qui se rasaient les joues et se coupaient les cheveux… Ils étaient vêtus de noir ou de bleu foncé et portaient à la ceinture un étui de cuir contenant un parchemin sur lequel était copié l’Evangile de saint Jean. Sur la tête ils avaient un large béret ou une sorte de toque.

Lorsque commença l’Inquisition, ils évitèrent de se signaler par leur costume et leur coiffure. La « vêture » qu’ils avaient reçue au moment du consolamentum fut remplacée par un cordon symbolique autour du cou pour les hommes, et, pour les femmes, autour de la taille sous leurs vêtements.

Les Bons Hommes vivaient en principe en communauté hors les moments de prêches. Au cours de leurs pérégrinations ils logeaient chez les croyants ou dans les maisons de l’ordre.

 

Leur prière était le pater dit au réveil, au moment de s’endormir, avant de prendre une nourriture et avant tout acte ou toute entreprise hasardeuse. Comme les moines catholiques, ils se levaient aussi la nuit pour prier.

Hommes ou femmes, ils ne pouvaient toucher le corps d’un membre du sexe opposé, même la main. Ils se saluaient sans accolades, hormis pour le baiser de paix des cérémonies, mais alors, entre sexes différents, ils se penchaient seulement l’un vers l’autre. Dans la salle commune, sur des bancs, ou en réunion à l’extérieur, ils ne s’approchaient pas des adeptes du sexe opposé. Les femmes ramassaient leurs jupes et les tenaient bien serrées pour ne pas frôler les hommes lorsqu’elles circulaient.

 

L’obligation du régime végétarien leur faisait emporter avec eux leur écuelle et leur cuiller et une petite marmite dont ils se servaient exclusivement à la table commune.

 

Si le parfait n’avait pas d’occupation manuelle, il était astreint à trois jours de jeûne, le lundi, mercredi et vendredi, et de toute façon pendant trois carêmes, avant Pâques, après le Pentecôte et à Noël. La première semaine de ces carêmes de quarante jours était d’une extrême rigueur : pain et eau.

 

Le serment était totalement prohibé, ainsi que la simple vérité déguisée, et à plus forte raison le mensonge. Pour éviter de mentir, le parfait utilisait des périphrases, il mettait ses phrases au conditionnel et n’affirmait jamais rien. Il multipliait les « si Dieu le veut » ou « à ce que nous croyons », précautions oratoires qui mettaient la patience des croyants à dure épreuve.

 

Le parfait ne pouvait frapper qui que ce soit, ni bien entendu tuer, même un animal. Il ne pouvait donc se défendre contre un voleur ou un routier. Il ne pouvait même pas tuer un loup ou un serpent. S’il trouvait une bête prise au piège il devait la délivrer et laisser sur place une somme équivalente au prix de la bête.

 

Bien entendu le parfait ne faisait pas la guerre. Il la subissait. Mais, obligé de ne pas décourager ceux qui défendaient la religion par les armes, il disait avec quelque hypocrisie : « C’est l’affaire des croyants. »

 

D’infatigables prédicateurs

 

Le parfait avait le pouvoir de ne plus pécher. S’il se laissait aller à quelque faute, toujours vénielle, mais importante pour lui, il récitait des pater, jeûnait et se mortifiait en attendant le « servicium », confession globale faite en public qui avait lieu en principe tous les mois en présence de l’évêque ou du diacre, de parfaits et de croyants.

Seul le péché contre l’esprit et non pas seulement contre la règle trouvait difficilement le pardon. Si le parfait tombait dans le péché de la chair, il devait reprendre toute son initiation, sans grand espoir. Pourtant, sitôt la guerre et la persécution commencées, la règle de l’ordre fut plus difficile à suivre et les fautes plus facilement pardonnées.

Les parfaites, elles, étaient moins exposées à la tentation car elles résidaient en général dans des « maisons ». Elles soignaient les malades dans les hospices et se livraient rarement aux prédications itinérantes.

La prédication était la tâche principale du parfait. Il se mêlait à la population sans se faire tout d’abord reconnaître, comme colporteur ou marchand, médecin ou devin, et se rendait de foire en foire. Au cours des réunions et des veillées, il commentait un passage du Nouveau Testament et tâchait ainsi de faire de nouveaux adeptes.

Tant qu’ils purent, les parfaits prêchèrent tous les dimanches et les jours de fête. Le prêche dominical était pour le croyant le culte qui concurrençait la messe des catholiques. Ils intervenaient pour aider les orateurs croyants, dans les discussions publiques les opposant souvent au catholiques ou aux vaudois. Ils commentaient le comportement du clergé local, et citaient des passages de l’Evangile de saint Jean pour justifier la parole qu’ils répandaient. Au temps de la persécution, ils poursuivirent leur apostolat, puissamment aidés par les croyants. Ainsi, Jacques Autier, membre d’une famille toute entière dévouée au catharisme, prêcha dans l’église du couvent de la Sainte-Croix à Toulouse, protégé par les Toulousains. C’était en 1305, à l’époque ou le Saint-Office répandait la terreur.

Outre l’apostolat par la prédication et les offices, les parfaits infatigables marcheurs, accouraient, au moindre appel, par tous les temps, dans les endroits les plus perdus, pour administrer le consolamentum des mourants.

Les parfaits allaient toujours par deux, deux femmes et deux hommes. Le compagnon du parfait se nommait le socius, et ce compagnonnage permettait une surveillance mutuelle et une entraide sur le chemin du salut. Il est possible qu’une sorte de pacte ait existé entre le parfait et le socius. De toute façon leur destin était lié et, fréquemment, l’on vit les deux cathares arrêtés, jugés, condamnés et brûlés comme s’ils ne faisaient qu’un.

 

Des évêques et des diacres

 

Il y avait des évêques dans la hiérarchie cathare, une hiérarchie qui n’a jamais été ostentatoire, ni parfaitement déterminée. Les évêques étaient assistés par un « fils majeur » et un « fils mineur » et par un diacre. Les évêques étaient choisis par les parfaits parmi la communauté des pasteurs lorsque la nécessité s’en faisait sentir. A la mort de l’évêque, le fils mineur devenait le fils majeur, et un nouveau fils mineur était élu par la communauté. Mais ce système parait n’avoir pas été appliqué régulièrement en Languedoc.

Les fils mineurs et majeur étaient parfois considérés comme des évêques, si bien que l’on vit jusqu’à trois évêques dans la même église. A Toulouse, par exemple, au début du XIIIe siècle, il y eut à la fois l’évêque Gaulcem, l’évêque Bernard de la Mothe et le célèbre Guilhabert de Castres. Ce dernier aurait eu comme fils majeur Bertrand Marty, le défenseur de Montségur. Le diacre était en quelque sorte le curé du village.

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, les cathares n’ont jamais eu de pape, et encore moins aujourd’hui ou les adeptes du mouvement sont simplement des hommes et des femmes recherchant la spiritualité du catharisme.

 

Un seul cas d’abjuration par peur du bûcher

 

Il est certain que face à la vie déréglée de nombreux ministres catholiques, à la cupidité et à la liberté des mœurs des grands seigneurs, l’esprit de charité et la vie édifiante des Bons Hommes et des Bonnes Femmes leur valurent vénération et prestige. Même les inquisiteurs reconnurent leur pureté de mœurs, et furent saisis par la solidité de leur foi.

 

Les historiens n’ont enregistré que deux cas d’abjuration de parfaits. L’un d’eux Guilhem Solier abjura en 1229 pour échapper au bûcher et dénonça ses frères. C’est le seul reniement connu que provoqua  chez les parfaits la peur du bûcher. Un seul !

 

Pierre Autier, père de Jacques Autier, monta calmement sur le bûcher dressé pour lui à Carcassonne en déclarant : « S’il m’était permis de prêcher, je convertirais tout le peuple à ma foi. »

 

On vit le même renoncement chez les parfaites. Elles se cachèrent dans des lieux isolés sans aucun soutien et sans aucun secours. Certaines furent arrêtées et brûlées, d’autres disparurent, mortes de privations. La sœur d’Arnaud de La Mothe et ses compagnes moururent ainsi de froid et de faim dans une sorte de caverne près de Lanta dans le Lauraguais.

 

Le nombre des parfaits ne peut être fixé. Jusqu’en 1240-1260, on l’estime, d’après le résultat des enquêtes de l’Inquisition, a plus d’un millier, dont 342 parfaites, 20 évêques et 42 diacres. La noblesse y était représentée dans un pourcentage de 8 % avec une majorité de femmes. Mais ces chiffres sont certainement très inférieurs à la vérité. Les parfaits, on l’a vu, circulaient par deux et au cours des enquêtes il arrivait souvent qu’un seul nom soit connu. De plus, dès le début des persécutions, des bons hommes se fondirent dans la population et il est certain que plusieurs centaines parvinrent à passer à travers le filet de l’Inquisition. Ils ne figurent donc pas ici. Ces chiffres ne concernent sans doute que les parfaits martyrs livrés au bras séculier.