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Les Chroniques de l’Histoire |
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Les conjurés de Mantoue
Ni les routes Milan-Rimini et Milan-Venise, ni les voies ferrées reliant ces villes. La pittoresque Mantoya des italiens s’élève entre ces deux itinéraires touristiques, à distance approximativement égale de l’un et de l’autre. Raisons pour lesquelles Mantoue accueille beaucoup moins de touristes étrangers que les autres cités de la Lombardie, et c’est dommage. A lui seul, le château des Gonzague mérite un crochet. Sa visite dure deux heures. Encore le cicérone dirige-t-il les caravanes trop rapidement, négligeant de leur ouvrir, une à une, les quelque huit cents salles que relient cinq cents couloirs, dont la contemplation occuperait, si on les traversait toutes, plusieurs journées entières.
Les moulures du plafond de l’une de ces pièces sont en forme de dédale, à corridors en angles droits ; d’où le nom de Salle du Labyrinthe. Pour contempler cet enchevêtrement géométrico-artistique, fait de bas-reliefs enduits de feuilles d’or sur fond de peinture verte, il faut lever la tête et plier le cou en arrière. En se faisant mal à la nuque, on aperçoit, sur toute la longueur des ruelles de ce jeu aérien, des mots énigmatiques et reproduits de nombreuses fois en métal précieux : « Forse che si, forse che no » (que l’on prononce : « Forcé qué si, forcé qué no ») et qui signifient : « Peut-être que oui, peut-être que non ».
Cette alternative, un légende la mit jadis dans la bouche de Louis III de Gonzague, dit le Turc, parce que les marins de l’Empire Ottoman le capturèrent au XVe siècle, l’emmenèrent en Orient et l’enfermèrent dans un labyrinthe. A ses geôliers le défiant d’en sortir, le captif répondait périodiquement : « Peut-être que oui, peut-être que non ! » Enfin, il joua les courants d’air et revint à Mantoue en chantant : « Forse che si, forse che no ! », donnant ainsi leur devise à tous les successeurs, qui régnèrent sur Mantoue jusqu’en 1708… Et qui ne se doutaient pas – les bienheureux ! – que leur apophtegme familial illustrerait, au XIXe siècle, un effroyable drame du patriotisme !
Mazzini, grand-prêtre de la nouvelle renaissance ou « risorgimento »
S’évader fut toujours le rêve des prisonniers de guerre. Moins souvent celui des « droit commun », car ils risquent alors – si la police les rattrape – une condamnation plus sévère. Parfois, la justice confond volontairement les captifs militaires et les prisonniers de droit commun. Leur évasion pose alors un nouveau problème, d’ordre humain et d’essence juridique. Tel fut le cas des accusés en 1852, emprisonnés dans le château de Mantoue pour avoir comploté contre l’Autriche, qui colonisait alors toute l’Italie septentrionale. En ces patriotes, la puissance occupante ne voulut voir que des bandits.
Au vrai, ces « rebelles » ne comptaient aucune rébellion à leur actif. Tout juste pouvait-on les accuser d’association clandestine. Sans doute espéraient-ils soulever le peuple italien contre la domination étrangère. Mais au moment de leur arrestation, ils n’avaient encore formé qu’un « Comité » chargé de la propagande auprès de leurs concitoyens qui, tantôt moins fiers, tantôt moins patriotes qu’eux, acceptaient la férule autrichienne et courbaient la tête sous ses coups. On voit encore, sur une place de Mantoue qui porte le nom moderne de l’un des inventeurs de la Radio, la Piazza Marconi, un immeuble connu sous le nom de « Casa di Martiri di Belfiore » (Maison des Martyrs de Belfiore), dont nous comprendrons plus loin l’appellation.
Un prêtre, l’abbé Tazzoli, présidait le « Comité démocratique de Mantoue ». Un laïc, Luigi Castellazzo, y remplissait les fonctions de secrétaire général. Les plus actifs des autres membres se nommaient Carlo Marchi, Carlo Poma, Bernardo de Canale, Attilio Mori, l’Acerbi, Quintavalle, Giovanni Grioli, Fortunato Calvi, l’abbé Ottonelli, Tito Speri et Giuseppe Finzi.
Ce dernier servait d’agent de liaison avec Mazzini. Une figure extraordinaire, que ce Mazzini. Pour faire comprendre son rôle dans la « résistance » à l’occupation autrichienne en 1850, disons qu’il ressemblait, la haute taille en moins, au personnage hors-série que sera de Gaulle pour la « Résistance » française de 1940. Comme le fera l’ « Homme du 18 juin » pendant la Seconde Guerre mondiale, Giuseppe Mazzini s’était établi en Angleterre. De Londres, il tirait toutes les ficelles de la rébellion italienne. Ce qui ne l’empêchait pas de voyager sans cesse (autre ressemblance avec de Gaulle), afin de contracter des alliances en Europe, de susciter des concours et d’exciter l’audace de ses partisans.
Né à Gênes en 1805, fils d’un professeur à la Faculté de médecine de cette ville, Joseph Mazzini avait encouru sa première condamnation patriotique en 1830. Enfermé dans la prison de Savone, il réfléchit au sort de l’Italie, qui n’était plus qu’une expression géographique. Morcelé, l’ancien territoire continental de l’Empire romain se composait de sept états : le Royaume de Sardaigne-et-Piémont, sur lequel régnait la maison de Savoie ; l’Etat Lombardo-Vénitien, colonisé par l’Autriche ; le Duché de Parme, celui de Modène et le Grand-Duché de Toscane, asservis à des princes autrichiens ; les Etats de l’Eglise, gouvernés par le pape ; enfin le Royaume des Deux-Siciles, dont un Bourbon, établi sur le trône de Naples, était le souverain. De l’aveu même d’un diplomate viennois, le comte de Hübner, « les esprits étaient partout condamnés au régime de la captivité perpétuelle et de la prison cellulaire ».
« Ils ne le seront plus ! » se jura Mazzini dans sa prison de Savone, en 1830. Et il conçut l’idée-force de toute son existence : l’unification de l’Italie et son indépendance. Jusqu’à sa mort (qui devait survenir en 1872), il caressa cette chimère appelée à devenir une réalité : la suppression des frontières entre les sept états italiens, l’établissement d’une monnaie commune, d’un drapeau commun, de lois communes, d’une nation enfin, destinée par ce « Risorgimento » ou « Renaissance » à ne plus former qu’une seule patrie. Pendant sa vie entière, Mazzini entretint l’agitation dans son pays. Ces troubles finirent par imposer l’idée d’unification aux Italiens eux-mêmes, puis aux peuples qui de déterminèrent à les aider. Raisons pour lesquelles tant de villes italiennes possèdent une Via Mazzini.
Du nord au sud de la péninsule, l’agitateur suscita la création de « Comités de Libération nationale ». Désigné par lui-même ou par le président de chacun d’eux, un affidé de confiance leur servait d’agent de liaison et faisait la navette entre Londres et l’Italie, ou entre l’Italie et les villes d’Europe où Mazzini s’arrêtait pour reprendre souffle et pour contracter des alliances.
L’agent du Comité de Mantoue se nommait Finzi, nous l’avons dit plus haut. Cet audacieux risquait plus que les autres. D’abord parce qu’il possédait une coquette aisance et pouvait la perdre, par confiscation, dans les dédales de l’aventure. Ensuite parce qu’aux yeux des Autrichiens d’alors, il avait une tare originelle et sans excuse : sa religion. Né juif, Finzi savait qu’en cas d’échec, il aurait à subir, bien plus que ses complices, les cruautés du terrible juge Kraus, connu dans tout l’Etat Lombardo-Vénitien pour sa rigueur et pour son antisémitisme.
Voici donc les gros bonnets du « Comité » de Mantoue : un prêtre, l’abbé Tazzoli ; un juif, Giuseppe Finzi ; un citoyen sans particularité spéciale, le secrétaire Luigi Castellazzo. Trois hommes que la Destinée, le hasard et la malchance appelaient à servir de pivot à la pitoyable histoire que nous allons conter.
Révolution, réaction et répression
Parti de Paris, le virus libéral de 1848 s’était répandu sur toute l’Europe. Même à Vienne, réputée comme le suprême bastion de l’absolutisme impérial, le peuple avait culbuté ses dominateurs. L’Italie profita de l’occasion pour secouer ses chaînes. A Rome, où le pape refusait de prêcher la croisade, elle se souleva comme un seul homme et chassa le Pontife des Etats de l’Eglise. A Milan, elle se battit pendant cinq jours et jeta les Autrichiens dehors. En Vénétie, l’avocat Daniele Manin recruta une Garde civique, livra bataille aux Autrichiens et les contraignit à fuir. Il souleva le peuple avec d’autant plus de mérites que, pour la même que Finzi – son origine juive – il risquait plus que les chrétiens. Elu chef du gouvernement provisoire, il proclama la République libérale (aucun rapport avec l’ancienne République des doges, oligarchique) et, en devint le président.
Mais, pendant qu’il réorganisait l’Etat, la monarchie des Habsbourg retrouva ses esprits. Son généralissime, le prince de Windischgraetz, revint bloquer Vienne avec 60 000 hommes. Bombardant la capitale, insoumise, il la contraignit à se rendre. Victoire suivie d’une répression impitoyable.
La paix rétablie chez elle, l’Autriche voulut dompter l’Italie rebelle. Une de ses armées partit pour Venise, encercla les lagunes et réduisit les Vénitiens à la famine. Après dix-huit mois de présidence, Daniele Manin dut capituler devant la faim. Malgré l’héroïsme de ses troupes, il se vit contraint d’abandonner la lutte. Un navire français le prit à son bord, le sauvant de justesse. Avant de s’embarquer, il trouva le temps de proclamer devant la foule qui le pleurait en l’appelant « son père » : « Un peuple qui a fait et souffert ce qu’il souffre encore, un tel peuple ne peut périr ! Un jour viendra où la splendeur de son destin égalera son courage… Nous avons semé, les germes grandiront et donneront une moisson de gloire ; sinon pour nous, du moins pour nos enfants ! ».
Réfugié à Paris, l’ardent patriote allait y mourir de chagrin en 1857. Mais ses cendres, ramenées à Venise après la proclamation d’indépendance de l’Italie, seront ensevelies dans un sarcophage accolé à la muraille extérieure de la basilique de Saint-Marc, près du Palais du Patriarche ou archevêque sur cette Piazetta dei Leoncini où les touristes, assis parfois sur les lionceaux rouges que sculpta Bonazza en 1722, achètent des graines aux colporteurs pour en gaver les innombrables pigeons de Saint-Marc sans jeter le moindre coup d’œil à la célèbre tombe.
Pourtant, s’ils allaient visiter la « Vieille Bibliothèque » ou « Libreria Vecchia » qui, sur la « Piazetta San Marco » s’élève en face du Palais des Doges et au coin du Grand Canal, ils s’arrêteraient peut-être, au premier étage de ce monument que construisirent Sansovino et Scamozzi au XVIe siècle, dans une des salles consacrées depuis 1870 à Daniele Manin. Et, sur l’un des murs, où toute une série de gravures montrent la vie du patriote, ils apercevraient peut-être, en la cherchant bien, car elle est minuscule, une estampe d’autant plus curieuse que, représentant la tombe de Manin le jour de 1868 où l’on y introduisit son cercueil, on voit sur le dessin deux hommes en train de bénir côte à côte le défunt, et ces deux hommes ont bien l’air d’être, si l’on en juge par leurs costumes, le Patriarche ou archevêque de Venise et le Grand-rabbin, - ô prodigieux œcuménisme ! …
Dix-huit avant cette funèbre cérémonie, c’est-à-dire au moment où le régime de Daniele Manin s’effondrait, les forces réactionnaires de l’Autriche et de l’Italie reprenaient le dessus. Vainqueurs des rebelles, les bourreaux pendaient, décapitaient, fusillaient. A Venise même, le patriote Dottesio. A Milan, le « popolano » ou « artisan » Sciesa. A Mantoue, l’abbé Grioli. Pour ne citer que les plus célèbres…
Lorsque la hache de l’exécuteur ne coupait pas les têtes, le fouet des gendarmes cinglait la chair des « petits criminels ». A Mantoue, par exemple, le « Comité » de l’abbé Tazzoli avait encouragé les habitantes à porter des dessous verts-blancs-rouges. Ces trois couleurs symbolisaient les trois vertus : Espérance, Foi, Charité, que les sociétés secrètes exaltaient en faisant teindre pareillement les brassards de la Franc-maçonnerie. Eh bien ! la police reçut l’ordre d’interpeller des femmes au hasard des rues, de les trousser en public et de les fesser à même la chair lorsque les trois couleurs (qui formeront plus tard le drapeau italien) apparaitraient à leurs yeux inquisiteurs, et vicieux, en soulevant les jupes de leurs victimes.
Aux hommes, le « Comité » avait recommandé le port du chapeau « à la Hernani » en signe de rébellion contre les Habsbourg. Aux fumeurs, l’abandon de leur pêché mignon, parce que l’Autriche détenait le monopole du tabac et bourrait ses coffres en le vendant. Aux uns et aux autres, à ceux qui plagiaient le héros hugolien et ceux qui chantaient cette rengaine, diffusée par le Comité lui-même :
Les sbires et les espions seuls Ont le cigare entre les dents,
les gendarmes administraient la même correction qu’aux femmes sous-vêtues des trois couleurs, mais avec des matraques. (Pourquoi le cigare, demandera-t-on peut-être ? et non la cigarette, tellement plus courante et plus démocratique ? Parce qu’elle n’existait pas encore en Italie. Elle venait de faire une discrète apparition en France et, par le papier qui enserrait le tabac, excitait les railleries.)
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