Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Qu’est-il arrivé aux Mayas ?

 

Au Xe siècle, l’Empire maya s’est déjà en partie dilué dans la culture de ses voisins. Ce que les Toltèques ont commencé, les conquistadors l’achèvent à la fin du XVIIe siècle par le fer et le feu.

 

Cela commence comme un nouvel épisode des aventures d’Indianna Jones. En 1836, le diplomate américain John Stephens fait la connaissance d’un artichitecte britannique, Frederick Catherwood. Les deux hommes sont jeunes, entreprenants, grands voyageurs et surtout passionnés par le mystère des civilisations anciennes. Justement Stephens vient d’acheter dans une librairie new-yorkaise le curieux et somptueusement illustré Voyage pittoresque dans la province du Yucatan d’un certain Jean-Frédéric Maximilien de Waldeck, aussi célèbre pour avoir accompagné Bonaparte en Egypte que pour ses multiples aventures toujours plus ou moins inventées mais qui captivent toute la bonne société européenne. Ses peintures du Yucatan annexent des statues égyptiennes, des motifs grecs ; elles sont remplies de combats titanesques entre iguanes et serpents géants. Exactement ce qu’il faut à Stephens et à Catherwood pour partir sur ses traces.

 

Pendant dix mois, en pleine guerre entre les gouvernements nouvellement indépendants de l’Amérique centrale et les rebelles indiens, menacés d’être rançonnés, manquant d’eau ou de porteurs, sous la protection fragile d’un passeport diplomatique américain, ils visitent Copan, Quirigua, Tonina, Palenque et Uxmal. Et le charme opère : mieux, il saisit des milliers de lecteurs à la publication, en 1841-1844, des trois volumes d’Incidents Of Travel In Central America, Chiapas And Yucatan. Stephens donne l’impression d’écrire avec un stylo-caméra lorsqu’il décrit une forêt vierge où l’on ne voit pas à 10 m, où l’on ne sait jamais sur quoi on va tomber, où le pied bute sur une arête de monument enfoui, où il faut dégager les branches à la machette : « Je me penchai pour voir […] et un œil, une oreille, une main et un pied furent déterrés. La beauté de la sculpture, le silence solennel des bois – rompu par la bousculade des singes et le jacassement des perroquets –, la désolation de la cité et le mystère qui planait sur elle : tout cela créait une excitation que ne je n’avais jamais ressentie dans les ruines du Vieux Monde. » Quant à Catherwood, son coup de pinceau et son sens de la mise en scène vont impressionner des générations d’adolescents : Hergé et Spielberg se souviendront de l’ « idole » surgie de la roche et les stèles qui toutes dents dehors, protègent le royaume de Mû de al curiosité de Corto Maltesse sont plus qu’inspirées par les pastels de Catherwood à Copan.

 

Multiples divagations

 

Ajoutons-y les premières photos et le tour est joué : la civilisation maya prend rang aux côtés des Grecs, des Egyptiens ou des Chinois. Forcément, ces façades éventrées, ces murs écroulés, ces temples placés miraculeusement au sommet des collines désormais envahies par la végétation suscitent de multiples divagations. Puisque ce peuple inconnu avait produit des œuvres d’art prouvant qu’ « ils n’étaient pas des sauvages », selon Stephens, alors leur disparition devait s’expliquer logiquement. A la vue des traces d’incendie, des statues ici décapitées, ailleurs châtrées, des palais remblayés, deux hypothèses se firent concurrence.

 

La première élaborée à la fin du XIXe siècle, utilise le registre archiconnu de la grandeur puis de la décadence d’une civilisation. Pour lui donner plus de poids scientifique, ses promoteurs annexèrent le principe de la répartition en trois ordres (paysan, prêtre, soldat) des sociétés médiévales occidentales, la trouvaille des historiens allemands de l’époque. Ainsi, après un âge rupestre les Mayas auraient vécu sans se soucier ni de leurs voisins, ni du ciel, les prêtres (par construction sages et soucieux du bonheur des peuples) auraient instauré un régime théocratique, prélude à un âge d’or digne de la Grèce sous Periclès puisqu’il aurait coïncidé avec l’abondance alimentaire, la paix et le progrès démographique. A cet âge des cités, des temples et de la haute culture aurait succédé le temps des seigneurs de la guerre, les conflits claniques précipitant l’irruption d’envahisseurs forcément barbares (les Mexicains) attirés par des royaumes riches et désorganisés.

 

La découverte des codex – ces manuscrits écrits en hiéroglyphes et accompagnés d’enluminures qu’on pouvait interpréter dans n’importe quel sens – contribuera à accréditer la thèse d’un peuple mystérieux, si savant qu’il aurait même calculé l’heure de sa fin, leur calendrier étant aussi précis que les meilleures montres à complication. Ainsi qu’une planche d’un des trois codex conservés en Europe (peut-être la partie manquante d’un autre ou bien un faux, ces suppositions ayant, on s’en doute, inspiré les amateurs de complots et de sociétés secrètes) fut-elle interprétée comme une prophétie du déluge et de la fin des temps, alors qu’il s’agissait, bêtement, du début de la saison des pluies. C’est ainsi que le schéma des « grandes invasions » fut transplanté outre-Atlantique. Manque de chance, les découvertes faites après la Seconde Guerre mondiale, et notamment à  Bonampak en 1946, montrent que les Mayas n’étaient pas un peuple spécialement pacifique, qu’ils se sont combattus à toute époque et que – comme chez les Egyptiens du temps de Ramsès – la ritualisation et la répétition des affrontements puis du châtiment public et exemplaire des vaincus étaient une des colonnes vertébrales de la société. Exit donc la légende des « gentils » Mayas égarés par leurs rois guerriers. Pas pour longtemps : dans l’entre-deux guerres, révolutions obligent, une deuxième explication associa image favorable des Mayas et histoire des mouvements sociaux. Le peuple en aurait eu assez des corvées exigées pour édifier des bâtiments gigantesques au milieu d’une nature hostile. En un sens, les pyramides à quatre escaliers monumentaux de Uaxactun auraient subi le même sort que la Bastille ou le palais d’Hiver à Petrograd. Cette interprétation a l’avantage de faire « parler » les ruines endommagées par l’homme, sauf qu’on n’a aucune idée de l’identité des responsables et surtout que personne n’arrive à expliquer pourquoi cette « révolution » se serait limitée au triangle Uaxactun-Tikal-Seibal (5 % du territoire maya), ni pour quelles raisons les supposés insurgés sont allés s’installer au Guatemala et au Yucatan, là où fonctionnait le régime qu’ils avaient voulu renverser. Seule échappatoire pour les avocats de cette thèse : conclure au « suicide » des Mayas, ce qui autorise les divagations martiennes, préhistoriques ou chtoniennes dans le registre d’Edgar P. Jacobs et de son héros Mortimer.

 

A défaut de ces interprétations dignes de la science-fiction, des savants ont fini par avancer une explication plausible au « suicide » des Mayas. Là encore, leur raisonnement est inspiré par le contexte du moment, en l’occurrence les heur et malheur des décolonisations. Les Mayas seraient morts d’épuisement alimentaire « Comme la flamme d’une bougie tremble avant de disparaître ». Le scénario associe un dérèglement climatique (une sécheresse au VIIIe-IXe siècle), une conduite irresponsable d’individus déforestant à outrance et gaspillant une eau rare, enfin un régime alimentaire déséquilibré, à cause de la paresse postulée des autochtones et de leur fidélité à des rituels inadaptés aux circonstances.

 

Contresens

 

Or cette conjoncture repose sur un contresens pourtant facile à éviter ; il suffit de se demander pourquoi les Mayas ont délaissé la chasse et la pêche au profit d’une activité harassante, la culture de la triade maïs-haricot-potiron. A l’état sauvage, l’épi de maïs a l’épaisseur d’un doigt, le haricot n’a pas de goût particulier et le potiron une saveur redoutablement amère. Pourtant, les Mayas, chasseurs et cueilleurs historiques, se sont improvisés agriculteurs, défrichant la terre, abattant les broussailles avant de les brûler, creusant des canaux d’irrigation et allant jusqu’à sculpter des épis de maïs sur les murs de Palenque. A cela, deux raisons. Les trois légumes permettaient, grâce à des stockages dont on a trouvé les traces, de s’adapter aux variations saisonnières et aux accidents climatiques. En outre, l’analyse des grains trouvés dans les tombes a permis de déceler un lavage préalable du maïs dans des solutions alcalines puis une préparation incorporant les haricots et les potirons. Le premier élimine le risque de la pellagre, la seconde élève la valeur protéinique de la céréale grâce aux acides aminés des autres plantes. Ainsi ces peuples sans animaux domestiques étaient-ils prémunis contre l’anémie et capables de nourrir une progéniture plus nombreuse, au VIIIe-IXe siècle par exemple.

 

La seconde raison est inscrite dans les pages du Popol Vuh, le livre des origines mythiques des Mayas : le maïs sert de trait d’union et d’axe central autour duquel l’ordre temporel s’organise. Il relie le monde des démons et des dieux, les cavernes signes de mort et les vallées porteuses de vie, il est le produit de la copulation entre les astres et la Terre, entre l’homme et la femme, la clef de la perpétuation du groupe. C’est pourquoi la femme tisse le coton, l’enferme dans une coquille d’escargot symbole d’un temps qui se déroule de manière hélicoïdale, avant que l’homme enflamme le morceau puis les broussailles et cultive. De la même manière, les lacs et les canaux qui, à Edzna, pouvaient assurer la subsistance de 10 000 personnes, sont conçus comme des interfaces parfaites entre le ciel et les profondeurs, au service de l’homme. A Quirigua, le monument dit « zoomorphe B » associe, sous les auspices d’un crocodile divinisé, l’organisation agroalimentaire de la cité et une circulation cosmique (c’est là le vrai rôle des calendriers) chargée d’assurer la combustion vitale et outre-tombe, jusqu’à la réincarnation, opération qui boucle la spirale chronologique. Aucune paresse ni décadence donc, mais un souci d’entretenir au plus juste une logique circulaire propre aux Mayas.

 

Et c’est précisément ce succès qui a perdu les Mayas. Ils n’ont jamais disparu : comme les Romains de l’empire finissant, ils ont été victimes de l’attraction que leur mode de vie et leur prospérité inspiraient à leurs voisins du plateau central, les Nahuas descendus de Teotihuacan. Ceux-ci ont sans doute procédé comme les « barbares » venus d’outre-Rhin, tantôt par razzia, ce qui expliquerait à la fois les abandons de cités et les migrations dont nous avons parlé. Toujours est-il qu’au début du Xe siècle le métissage des deux populations est chose faite. En témoignent les motifs mexicains qui ornent désormais les stèles de Seibal, la transformation du nom des souverains ou le style composite des temples de Chichen Itza.

 

A l’arrivée des Espagnols, six siècles plus tard, de 6 à 8 millions de Mayas vivaient sur la terre de leurs ancêtres. Conquistadors et religieux n’en doutent pas un instant. Tour à tour, Hernandez de Cordoba, Juan de Grijalva et Hernan Cortes se heurtent à la résistance des Mayas ; c’est seulement en 1697 que capitule la dernière forteresse, Tayasal, sur les bords du lac Peten Itza. De son côté, Diego de Landa, évangélisateur et premier évêque du Yucatan, s’extasie sur « les beaux édifices, fait entièrement de pierres, très bien taillées, alors que les gens ne disposent pas d’outils de métal […], les édifices n’ont pas été construits par d’autres nations que les Indiens ; la preuve en est que les statues portent les mêmes pagnes que ceux qu’ils portent aujourd’hui ».

 

Dans sa Relation des choses au Yucatan, Landa prend soin d’accompagner ses descriptions de croquis de stèles ou de monuments, exactement comme les visiteurs qui redécouvrent les ruines des forums romains. En même temps qu’il rend ainsi hommage à une civilisation nécessairement en voie de disparition puisqu’elle ne sait plus construire de telles splendeurs, Landa justifie son remplacement par une civilisation hispanique, chrétienne et dans la jeunesse de son âge, renaissante en somme. Nous touchons au but : la double intervention extérieure des Toltèques puis des Espagnols a éparpillé les pièces d’horlogerie nourricière maya, plus personne n’étant en situation de rétablir l’ancienne logique circulaire. Dans ces conditions, la « disparition » des Mayas prenait place parmi les destinées inévitables qui menacent tout groupe humain. C’est pourquoi l’épitaphe ciselée par le moine Bernardino de Sahagun dans son Codice Fiorentino a caractérisé, cinq siècles durant, le sort des Mayas : « Une fois de plus, il en sera ainsi ; une fois de plus, les choses seront, en un temps donné, en un lieu donné. Ce qui se faisait il y a très longtemps ne se fait plus maintenant, une fois de plus se fera, une fois de plus, il en sera ainsi, comme dans les temps anciens. »