Les Chroniques de l’Histoire

L’Histoire pour Tous

Les penseurs et le sexe

 

Socrate, Kant ou Nietzsche théorisaient sur la sexualité du haut d’expériences plus ou moins probables. Mais parfois avec une vraie… sagesse.

 

Ils pensent. Et ils ne pensent qu’à ça. Ça ? Cogito erecto sum. Le sexe et la philosophie forment, depuis des siècles, un excellent ménage. Même quand chacun des acteurs fait chambre à part. Les penseurs ont beau nous balader avec cette vieille idée que les rapports amoureux relèvent d’une quelconque maladie de l’âme, ils ont beau pester contre leur impossibilité à rationaliser ce qui échappe à leur étreinte intellectuelle, ils sont tous frappés par les flèches du fils joufflu et potelé de Vénus. Normal. Dans l’histoire de l’humanité – et donc de la Grèce -, cette dernière est sortie de l’onde bien avant que la chouette de Minerve ne prenne son envol.

 

Dans les Philosophes et l’amour, un excellent essai qui se présente comme une véritable enquête, Aude Lancelin et Marie Lemonnier ironisent sur « les forçats du concept » qui traitent « l’amour avec le dédain censément si masculin s’abattant sur quiconque se refuse à leur mâle approche ». Et de poursuivre : « Est-ce à dire que beaucoup de philosophe en méconnurent l’enjeu ? A l’évidence, non […] A leur façon malaisée ou fanfaronne, la plupart du temps poignante à travers l’animosité féroce qui se manifeste souvent chez certains d’entre eux, tous en ont parlé de façon décisive. » Tous jusqu’à Kant, le philosophe vierge, qui, prétend la légende, n’interrompit sa promenade hygiéniste dans les sous-bois de Königsberg qu’un seul jour : celui de la prise de la Bastille. Kant qui théorise à tout-va sur la manière dont l’homme peut se servir de ses organes sexuels et en latin, s’il vous plaît ! : vaga libido, venus vulgivaga, fornicatio… Kant qui disserte sans fin sur la masturbation « dans toute son abomination » (sic) est assurément une blanche colombe.

 

Téléréalité à l’antique

 

Quel lycéen n’a pas lu le Banquet de Platon en s’étonnant de la liberté de la pensée (et non de la liberté de penser, si aisée) lorsque est évoqué le partage d’une même couche ? Voilà deux mille ans que même ceux qui n’ont pas lu ces dialogues connaissent par ouï-dire une de leurs notions centrales, elle qui oppose agapé – l’amour idéalisé – à éros – à la fois désir de connaissance et convoitise physique.

 

Pauvre Socrate. Aurait-il pu imaginer une seconde que sa pensée sage allait laisser la place à celle, turgescente, de son plus bouillant disciple, Diogène, fondateur de l’école cynique ? Ne pas adhérer aux conventions de la cité et ne pas se soumettre aux volontés des puissants n’allait pas seulement conduire le philosophe à vivre de petits boulots et d’expédients. Il allait également préconiser que les femmes appartiennent à tous, que les enfants soient un bien commun de la société, et que chacun prenne son plaisir avec qui il veut sans se soucier des convenances ou du préjugé de l’inceste.

 

Si l’on en croit Diogène Laërce, ce « Socrate en délire » comme l’appelle Platon se masturbe un jour de grand marché devant les citoyens athéniens stupéfaits. Sa petite affaire terminée, il s’exclame : « Ah ! si seulement en se frottant le ventre on pouvait aussi calmer sa faim ! ». Ce penseur en guenilles vivant dans une jarre qui a abrogé la séparation entre l’espace public et la niche privée est bien l’inventeur de la téléréalité à l’antique. Athènes avait empoisonné le prude Socrate. Corinthe fit à Diogène des funérailles solennelles et Sinope lui éleva un monument.

 

Nombreux sont les penseurs qui vont mêler dans leur vie fornication et conceptualisation en n’omettant jamais de présenter, parfois hypocritement, le sexe comme un dangereux divertissement pascalien. Sacré Augustin ! Avant qu’il n’endosse la robe de l’évêque, l’auteur des Confessions a troussé celles de nombreuses prostituées des faubourgs de Carthage : « Quant à la volupté, elle est précédée d’un certain appétit ressenti dans sa chair comme sa convoitise et ce désir éprouvé dans les parties génitales est appelé couramment libido » (la Cité de Dieu).

 

Nous ne savons pas tout des pratiques sexuelles augustiniennes, mais nous pouvons envisager, comme nous y invite Jacques Derrida dans Circonfessions, des expériences plus hétérodoxes que celles que narra l’évêque qui fréquenta certaines sectes gnostiques qui pratiquaient une eucharistie hors du commun avec le sperme. Augustin savait-il qu’il nourrirait des générations d’écrivains catholiques pour qui le péché marche au bras de la grâce. Et Nietzche ! L’homme de la grande santé, puceau à 21 ans, hante les boxons d’où il tirera une blennorragie. Il attache une si grande importance à la chose – « Le degré et la nature de la sexualité d’un être humain s’étendent jusqu’au sommet de son esprit » (Par-delà le mal et le bien) – et la pratique si maladroitement, ce qui ne l’empêchera pas de s’autoproclamer le « premier psychologue de l’éternel féminin ». Vantard avec ça, et dans ce domaine, décidément, humain, trop humain.

 

L’obscénité selon Sartre

 

Nietzsche n’est pas un incident de parcours philosophique. Après lui, dans les parages de Heidegger, l’existentialisme n’est assurément pas un féminisme. Poulou et le Castor, pardon, Sartre et Simone de Beauvoir forment un couple d’autant plus improbable que le philosophe dira au soir de sa vie : « J’étais plutôt un masturbateur de femmes qu’un coïteur ! » Il a une vision de la gent féminine assez particulière : « L’obscénité du sexe féminin est celle de toute chose béante ; c’est un appel d’être comme d’ailleurs tous les trous [sic]. Par son sexe même, la femme ne peut prétendre atteindre la plénitude que par l’action valorisante du sexe masculin », écrit-il dans l’Être et le néant. Comment trouver meilleur exemple des limites de l’intempérance théorique au sujet d’étreintes qui ne connaissent par définition que des cas particuliers ? C’est bien ce qu’avait compris son contemporain et ami Emmanuel Levinas qui, avec sa philosophie de la caresse, rend au partenaire son inaliénable altérité.

 

Et la tendresse, bordel ! En dépit de tous les efforts que fit Rousseau, et avec lui, les romantiques, pour enrayer la déconnection du désir et de l’idéalisation, rien n’y fait. Le mouvement irrésistible de la modernité demeure plus souvent la dissociation du plaisir et du sentiment amorcé depuis Lucrèce. Un de ses points d’aboutissement dans la réflexion des philosophes modernes est l’apologie d’une forme de sadomasochisme telle qu’on peut en trouver l’esquisse dans certains textes de Deleuze ou du « dernier » Foucault. Mais les prédilections de ces deux maîtres-penseurs ne sont pas forcément l’ultime mot du sexe. Ces expérimentation-là, trente ans après, paraissent paradoxalement quelque peu surannées. L’avant-garde du féminisme américain – Judith Butler, Avital Ronell – est en train de faire exploser l’idée même d’une norme de la quête du plaisir – fût-elle, à plus forte raison, une norme de subversion. C’est là que par la porte des discours philosophiques contemporains les plus sophistiqués revient la sagesse des Anciens qui peut se résumer ainsi : finalement, on ne baise bien qu’avec les personnes qu’on aime.